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Critique de film
Le film

Chanson d'Ar-Mor

L'histoire

Jean-Marie n'est pas des élèves les brillants et parce qu'il a pris trop de retard dans sa scolarité, on le renvoie de l'école catholique en lui conseillant de retourner à la ferme de ses parents pour travailler. Seulement, Jean-Marie a soif d'espace et de liberté et il s'en va parcourir le pays breton, gagnant sa vie en chantant dans les rues. Un jour, il secourt une jeune fille poursuivie par un pervers et qui s'avère être Rozen, une amie d'enfance. Ils sont attirés l'un l'autre mais en bonne fille de châtelain, Rozen doit épouser le comte André. Leur amour s'avérant impossible, Jean-Marie s'embarque sur un Thonier. La première pêche à laquelle il participe s'avère mauvaise. Dans les rangs des pêcheurs on murmure que « le crochu » - c'est ainsi qu'ils surnomment Jean-Marie à cause de son doigt tordu - porte malheur et lorsqu'un marin fait une mauvaise chute, l'équipage décide de le débarquer dans un crique. Par un terrible hasard, Rozen – qui vient de fuir sa famille – est au-dessus de lui, en haut de la falaise. Elle s'avance et chute dans le vide, au pieds de Jean-Marie...

Analyse et critique

Pendant dix ans, de 1929 à 1939, soit entre son premier poème breton et le début de la guerre, Epstein tourne énormément, réalisant une vingtaine de films. Il s'illustre principalement dans le documentaire de commande et la chanson filmée, les œuvres personnelles comme Finis Terrae, Mor Vran et L'Or des mers (commande qu'Epstein se réapproprie et qui est un échec public cinglant) restant minoritaires dans cette période de sa carrière. Il tourne quelques longs métrages de fiction - L'Homme à l'Hispano, Coeur de gueux et La Châtelaine du Liban – mais qui sont autant de projets commerciaux qui ne l'intéressent guère mais auxquels il doit se plier, les dettes des Films Jean Epstein courant toujours depuis la liquidation de la société.

Chanson d'Ar-Mor fait partie de ces films de commandes, Epstein étant cette fois approché par Ouest-Eclair, le plus important quotidien régional de France qui deviendra plus tard Ouest France. Le projet du journal est de « présenter au grand public de tous les pays un témoignage direct et sincère sur l'ensemble de la beauté bretonne : sites, mœurs, costumes, musique » comme l'explique le directeur du journal qui renchérit : « Jean Epstein a démontré que, mieux que quiconque, il sait saisir et interpréter le mystère sauvage et tendre de la Bretagne » (courrier de P. Artur, novembre 1934). Le film doit être une réponse à la « campagne de dénigrement stupide et, sans doute, intéressée » visant à faire fuir les touristes et les voyageurs (ibid). C'est donc main dans la main que le journal et les syndicats d'initiatives bretons confient à Epstein la réalisation de ce film, le premier chanté et dialogué en breton. Techniquement, la réussite n'est pas au rendez-vous, les dialogues et les chansons n'étant absolument pas synchronisés avec les mouvements des lèvres. Epstein, prévoyant, filme d'ailleurs souvent son acteur de dos lorsqu'il chante. Un manière également de tenter de faire oublier au spectateur le jeu très figé de l'acteur principal, Yvon le Mar'hadour, chanteur de renom mais qui s'avère être un bien piètre comédien.

Le ton est donc résolument différent des précédents poèmes bretons d'Epstein. Son rôle consiste à faire une carte postale de la Bretagne et il n'a absolument pas l'opportunité de travailler en profondeur avec les habitants, de les faire participer à l’œuvre, de se nourrir de leur vécu. Il ne plus planter sa caméra dans un lieu donné et s'immerger au sein d'une communauté, mais doit parcourir à toute vitesse le territoire pour ramener les images qui lui sont commandées. Il filme Quimper, Concarneau, Saint-Guénolé, Saint Pol de Léon, Perros Guirec, Dinard, Roscoff, la Pointe du Van, la forêt d'Huelgoat, le château de Kerjean. Tous les types de paysages et de monuments sont ainsi passés en revue - côtes, campagnes, cathédrales, calvaires, fermes, ports... - de la même manière que sont présentées à la chaîne dans le film les traditions bretonnes : danse, chanson, pêche, lutte, bals, marchés, costumes, pardon...


Cette succession de cartes postales filmées est enrobé par une histoire signée Jean des Cognets, un écrivain et homme de presse qui préside le conseil de surveillance de Ouest-Eclair. Le récit est tout ce qu'il y a de plus artificiel, le scénario consistant essentiellement à faire entrer tout ce qui a pu être listé par les commanditaires du film comme devant y apparaître. Mais si l'on met de côté cette succession de passages obligés, l'histoire tragique de Jean-Marie et Rozen correspond au fond assez bien aux récits des ballades bretonnes, toujours sombres, terribles et sans issue, ce qui n'est pas sans apporter une petite touche discordante à un projet par ailleurs complètement calibré.

Jean-Marie est un jeune homme qui souhaite renouer avec les traditions et une culture bretonne malmenée par la modernité, cette dernière étant incarnée par Rozen qui parcourt les routes en voiture de sport, se rend dans les stations balnéaires et les casinos. Jean-Marie semble mal à l'aise dans ses vêtements traditionnels trop courts et ses chansons visiblement n'intéressent pas grand monde. Le film semble dire qu'une époque est bel et bien révolue, que la Bretagne entre dans une nouvelle ère. Les bretons « à l'ancienne » sont ainsi représentés comme rudes, superstitieux et portés sur la boisson, ce qui peut étonner dans le cadre d'un film censé vanter les mérites de la région. Mais c'est que Ouest-Eclair souhaite mettre en avant une Bretagne moderne et dans un même temps veut montrer son attachement à son patrimoine et sa culture. Le film ne cesse de balancer entre les deux, sans vraiment parvenir à trouver son équilibre. Il est pris entre Jean-Marie qui n'arrive pas à se faire le porte-parole des traditions bretonnes et Rozen qui fuit un environnement social complètement ancré dans la modernité. Il n'y a pas une fusion harmonieuse des deux et le final tragique, qui étonne au vu de la commande initiale, vient encore renforcer l'idée de deux mondes inconciliables.

Cette dissonance entre le projet publicitaire et l'histoire de Jean-Marie et Rozen permet à Epstein de s'échapper un peu du carcan qui lui est imposé. Lorsque le film s'attache simplement à montrer les traditions et les paysages bretons, on ne note aucune invention, le cinéaste se contentant de réaliser un produit honnête mais sans âme, sans personnalité. Même la virée en voiture, presque une tradition de son cinéma, n'a rien d'enivrante, simple excuse pour faire défiler un maximum de vues de Bretagne en un minimum de temps.

Mais lorsque Epstein filme les malheurs de Jean-Marie et Rozen, lorsqu'il n'a pas de commande à remplir mais une histoire d'amour impossible à raconter, alors on retrouve quelque chose de son art. On retiendra notamment une belle séquence, portée par un chant mélancolique, où Jean-Marie se perd dans la contemplation de la mer, comme hypnotisé par les reflets du soleil sur les vagues. Ou encore le magnifique final qui se termine sur une Ophélie couverte de goémon. Dans ces moments – malheureusement trop rares - le film sort de ses rails, Epstein profitant de l'étrange dissonance du récit pour glisser un peu de sa personnalité.


Après Chanson d'Ar-mor, il tournera en 1936 un autre film de commande devant représenter la Bretagne à l'Exposition internationale des techniques. Après cette réalisation totalement impersonnelle, il se lance dans ce qu'il espère être un « vrai film breton », La Femme du bout du monde, adaptation d'un roman d'Alain Serdac avec Charles Vanel et Michel Aumont. S'il tourne le film à Ouessant, le résultat est très éloigné de ses ambitions et le film est très mal reçu, aussi bien par la critique que par le public. On est en 1938, la France va bientôt entrer en guerre et la carrière d'Epstein va brutalement s'interrompre...

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Introduction à l'oeuvre de Jean Epstein

Par Olivier Bitoun - le 7 juillet 2014