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Critique de film
Le film

Ceux qui m'aiment prendront le train

L'histoire

L’artiste peintre Jean-Baptiste Emmerich vient de mourir. Se sachant malade, il avait préparé ses futures obsèques et avait décidé de se faire enterrer dans sa ville natale de Limoges, sachant très bien que ce choix embêterait la plupart des membres de sa famille, tous parisiens. Il avait cependant déclaré que « ceux qui m’aiment prendront le train. » Et effectivement ce jour-là, famille, amis et proches se retrouvent tous sur les quais de la gare d’Austerlitz pour effectuer ensemble ce voyage. Dans le train et ensuite à Limoges, dans la maison de campagne du frère jumeau du mort (Jean-Louis Trintignant), une quinzaine de personnes en crise vont alors se confronter, se déchirer, faire ressortir des vérités pas très bonnes à entendre, voire même se réconcilier...

Analyse et critique



Patrice Chéreau, mort voici déjà cinq ans, fut un artiste engagé ayant eu de multiples casquettes tout au long de sa riche carrière. Dès sa prime jeunesse, il monta sur les planches et fut directeur du théâtre de Sartrouville à seulement 22 ans. Il travailla ensuite à Milan, au TNP de Villeurbanne, avant de devenir en 1982 codirecteur du Théâtre des Amandiers de Nanterre. On ne compte plus ses mises en scène de théâtre ou encore d’opéra. Il fit bien évidemment également du cinéma, que ce soit devant ou derrière la caméra, se mettant également souvent lui-même à l’écriture de ses scénarios. En tant que comédien, on se souvient surtout de son Camille Desmoulins dans le Danton de Wajda, de ses prestations dans Adieu Bonaparte de Youssef Chahine ou encore dans Le Dernier des Mohicans de Michael Mann. Il tournera également sous la direction de - excusez du peu - Claude Berri, Raoul Ruiz ou Michael Haneke. Derrière la caméra, il commencera sa filmographie de réalisateur à l’âge de 30 ans avec l’adaptation très remarquée du roman de James Hadley Chase, La Chair de l’orchidée, film étouffant de noirceur. Parmi ses autres longs métrages passés à la postérité, citons L’Homme blessé, l’un des premiers films d’importance à aborder frontalement l’homosexualité ou encore La Reine Margot, adaptation bouillonnante d'Alexandre Dumas. Ce serait dommage de passer sous silence l’une de ses plus grandes réussites, son deuxième film, œuvre aujourd’hui mésestimée sur le thème du journalisme mais néanmoins d’une rare puissance, le magnifique Judith Therpauve avec Simone Signoret dans l’un de ses rôles les plus mémorables.



Dans la filmographie de Chéreau, Ceux qui m’aiment prendront le train est le film qui a immédiatement suivi La Reine Margot, et c’est à nouveau avec la scénariste Danièle Thompson qu’il l’a coécrit. Assez curieux - et a priori aussi improbable qu’un duo qui aurait réuni Michel Audiard et Maurice Pialat - de voir associer cette femme jusqu’ici quasi-exclusivement "taguée" comédie populaire - la plupart des films de son père Gérard Oury ou encore la série "étudiante" de Claude Pinoteau / Sophie Marceau (La Boum...) - à Patrice Chéreau qui est probablement l’un des cinéastes ayant réalisé parmi les films les plus sombres du cinéma français. Mais il faut bien se rendre à l’évidence, que l’on apprécie ou pas ces deux films, le mélange assez détonant des deux fonctionne plutôt bien ; et même si certains pourront être vite fatigués par l’hystérie ambiante de ce diptyque" survolté, le résultat est loin d’être anodin. Le ton assez unique et la réussite sont au rendez-vous, formellement parlant les deux œuvres étant assez virtuoses, sur le fond d’une puissance assez phénoménale et assez rare dans notre cinéma national. Pour ma part, si j’ai eu du mal à adhérer à l’adaptation du chef-d’œuvre d'Alexandre Dumas, cette extrême vitalité, ces excès, cette urgence nerveuse et ce bouillonnement constant m’ont semblé être ici plus maitrisés et surtout bien mieux se marier avec ce psychodrame familial contemporain récompensé par le César de la meilleure réalisation en 1998.



Le postulat de départ est né de l’expérience de Danièle Thompson lorsqu’elle s’était rendue aux obsèques de François Reichenbach, inhumé dans l'immense cimetière Louyat de Limoges. Non seulement le lieu a été repris mais le documentariste décédé aurait prononcé peu avant sa mort la phrase qui est devenu le titre du film. Le pitch est assez ténu : à l’occasion de l'enterrement d'un artiste peintre, on assiste aux retrouvailles et à la réunion d’amis et connaissances du défunt ainsi que des différents membres de sa famille. Le mort a probablement désiré tous les contrarier jusqu’au bout en décidant de se faire enterrer loin de Paris où ils habitent tous. Une quinzaine de personnes se retrouvent donc réunies à bord d’un train en partance pour Limoges (durant 45 minutes de la durée du film), puis durant les funérailles de cet homme d'environ 70 ans a priori assez haïssable, ainsi enfin que durant les heures qui suivent où, avant de rejoindre la capitale, ils passent tous la nuit dans la maison de campagne du frère jumeau du défunt joué par un Jean-Louis Trintignant magistral (pléonasme). Soit quasiment trois huis clos consécutifs aussi piquants et agités qu’une pièce de Tennessee Williams, sorte de mélange cinématographique se situant entre Ingmar Bergman et le Festen de Thomas Vintenberg. Au cours de ces quelques heures psychologiquement intenses, ces personnages pour la plupart fragiles ou (et) écorchés vifs vont violemment se confronter, se lancer dans d’âpres rapports conflictuels en se balançant leurs quatre vérités en pleine figure sans aucune retenue, sans aucune concession.



Ce seront Pascal Gregory, jaloux de son amant Bruno Todeschini qui semble avoir flashé sur un jeune homme (Sylvain Jacques, sorte de sosie de l'éphèbe blond de Mort à Venise de Luchino Visconti) avec qui il avait lui-même eu autrefois une relation ; Charles Berling qui ne supporte pas de côtoyer à nouveau son ex-femme droguée (Valeria Bruni-Tedeschi) dont il apprend qu’elle est enceinte ; le fils adoptif du défunt (Roschdy Zem), marié à Dominique Blanc, qui semble en froid avec toute la famille de sang ; Olivier Gourmet qui apprend que l’on s’est toujours moqué de lui derrière son dos... Sans oublier le trépassé lui-même, qui semble avoir haï tout ce petit monde, extrêmement malveillant et misanthrope malgré les apparences et contrairement à ce que l'on avait cru apprendre de lui lors du prologue en voix-off. "Trop de pédés et de drogués" a-t-on pu entendre à l’époque de la sortie du film. Il faut se rappeler que cette époque pas si éloignée était encore bien plus intolérante à l’encontre des supposées "déviances sexuelles" hors hétéros, qu’elle était celle au cours de laquelle le sida faisait encore de grands ravages. C’était également faire l’impasse sur le fait de trouver parmi cette quinzaine de protagonistes au moins autant de gens "normaux", "réactionnairement" parlant. Tout cela pour dire qu’aujourd’hui le film de Chéreau serait probablement beaucoup moins clivant à ce sujet et qu’il pourrait même être encore plus apprécié pour son courage d’avoir montré un groupe aussi hétéroclite sans aucun jugement et finalement avec humanité et beaucoup de tendresse derrière la noirceur de l'ensemble. On pourra même dire que le personnage de transsexuel et "ange bienfaiteur" interprété avec énormément de talent par Vincent Perez - sans aucun doute son plus beau rôle - est le plus attachant et le plus inoubliable du film.



Si la prestigieuse distribution est formidablement bien dirigée par le réalisateur, le casting musical est tout aussi impressionnant tout en étant lui aussi parfaitement bien utilisé (Massive Attack, Les Rita Mitsouko, PJ Harvey, Jeff Buckley, The Divine Comedy, James Brown, Björk, The Doors, Willy DeVille, Nina Simone, Charles Aznavour, Catherine Lara, Portishead...) et le film se termine par une magnifique séquence sublimée par le bouleversant adagio de la 10ème Symphonie inachevée de Gustav Mahler ; la caméra s’envole, s'éloigne des visages et adopte alors un regard quasi divin, éloigné de toutes les fatigantes petites bassesses humaines pour retrouver une sorte de paix ô combien attendue. Une scène qui entérine la virtuosité de la mise en scène ainsi que l’incroyable élan de vitalité de l’ensemble. Même si l’osmose ne s’est jamais vraiment installée au sein du groupe réuni, même si les mesquineries, les jalousies et les déchirements furent placés sur le devant de la scène, un certain apaisement fait suite à ces crises et à ces relations extrêmement conflictuelles, et même la réconciliation s’invite in fine entre certains protagonistes. Filmés avec une fièvre convulsive, une passion brulante ainsi que par de violents soubresauts, ces chassés-croisés de personnages torturés et déchainés ne sont pas toujours sans maladresses mais les intenses fulgurances viennent à l’emporter d’autant que Chéreau maitrise aussi bien ses acteurs que son cadre, se servant du Cinémascope à merveille malgré le fait de filmer au plus près ses acteurs.


Le film a été boudé à Cannes, ce foisonnant et cruel déballage d’affrontements douloureux, ces vacheries sans cesse assénées et ces humiliations subies en ayant agacé beaucoup. Il faut néanmoins aujourd’hui louer l’intelligence du propos et la justesse psychologique de ce portrait de groupe au sein duquel personne n’est sacrifié, pas plus les personnages secondaires tous richement écrits et décrits. A priori brouillon mais reflétant au contraire à la perfection l’état d’esprit de ces êtres instables, Ceux qui m'aiment prendront le train est un film fiévreux, plein de bruit et de fureur, qui devrait laisser des traces chez certains et qui en tout cas ne laissera pas indifférent !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 4 février 2020