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Critique de film

L'histoire

Tandis qu’il se rend en train de Séville à Paris, Mathieu (Fernando Rey) - un bourgeois d’âge mûr - raconte à ses compagnons de voyage l’orageuse passion qui le lie à Conchita (Carole Bouquet / Àngela Molina), une jeune Espagnole. Remontant jusqu’à sa rencontre avec Conchita, Mathieu évoque ensuite les principales étapes de cette relation amoureuse pour le moins inhabituelle...

Analyse et critique

C’est dans un sac de linge sale que se tapit Cet obscur objet du désir... Apparaissant régulièrement durant le film - porté par un passant ou bien encore par Mathieu lui-même - cet objet resurgit lors d’une ultime séquence à l’étrangeté métaphorique toute surréaliste. (1) L’on voit alors une ravaudeuse déballer en public - la femme, installée derrière la vitrine d’un passage parisien, travaille sous l’œil des passants - le contenu de ce sac fait d’une toile grossière. La couturière en extrait précautionneusement des pièces de linge froissées. L’une d’entre elles est en piteux état : non seulement salie par des traces sanguinolentes, elle est en outre déchirée. La raccommodeuse s’en empare et commence à repriser l’accroc béant au milieu du tissu à la blancheur souillée. La caméra filme son geste expert en gros plan, épousant le point de vue d’une femme et d’un homme abîmés dans la contemplation de la repriseuse. Cette dernière a pour spectateurs Conchita et Mathieu, le couple dont Cet obscur objet du désir narre la relation amoureuse. Sans doute reconnaissent-ils dans ce morceau de textile déchiqueté et ensanglanté un évident symbole de la nature singulière de leur amour. Puisque c’est fondamentalement de violence que se nourrit la passion unissant la jeune et fougueuse Espagnole à ce Parisien bourgeois et rassis. Le sadomasochisme (2) : tel est donc Cet obscur objet du désir que se propose d’éclairer Luis Buñuel. Son film s’avère en cela certainement fidèle au roman de Pierre Louÿs - La Femme et le pantin (1898) - dont il est l’adaptation. (3) Si le scénario choisit de transposer le propos du livre - se déroulant quant à lui dans l’Espagne des années 1890 - dans la France giscardienne et l’Espagne post-franquiste, le script participe cependant de la même veine "fin de siècle". Reprenant l’essentiel des épisodes du texte de Pierre Louÿs, Cet obscur objet du désir dépeint ainsi les efforts déployés par Conchita et Mathieu afin de s’infliger l’un à l’autre une souffrance conditionnant leur accès au plaisir.

Des deux membres du couple, la jeune Espagnole pourra un temps sembler être la plus experte en la matière. De même que dans le roman, Conchita apparaît d’abord comme la principale ordonnatrice d’un jeu sadique réduisant - apparemment - Mathieu à l’état de « pantin ». N’occultant aucun des tourments ourdis par la Conchita de Pierre Louÿs, Luis Buñuel met en images toute la palette de frustrations et d’humiliations qu’endure dans le roman l’amant de la perverse Ibère. Telle séquence nous montre Conchita partager le lit de Mathieu, la poitrine entièrement dénudée mais le bas du corps caparaçonné d’un extraordinaire caleçon en toile de jute - celle du sac de linge sale ? - empêchant bien évidemment l’homme au comble de l’excitation de parvenir à ce qu’il désire alors le plus chez sa maîtresse. Tel autre moment de Cet obscur objet du désir, d’un érotisme aussi troublant, dépeint le désarroi de Mathieu découvrant Conchita exécutant un inhabituel flamenco… Celle qui jusque-là n’a cessé de lui interdire l’accès - ne serait-ce que visuel - à son sexe, est en train de l’exposer à un public d’hommes à l’enthousiasme concupiscent : c’est en effet vêtue d’une unique paire de bas noirs que Conchita se produit dans l’arrière-salle d’un cabaret sévillan ! Quant à l’acmé du récit de Pierre Louÿs, il est aussi bien présent dans Cet obscur objet du désir ; Luis Buñuel montre cette étape ultime de l’avilissement de Mathieu durant laquelle Conchita contraint le vieux bourgeois à la regarder faire l’amour avec un jeune guitariste de sa connaissance...

Une brillante idée de mise en scène vient un peu plus souligner la rouerie de Conchita déjà grandement démontrée par le scénario. Luis Buñuel a choisi de faire interpréter son héroïne par deux comédiennes différentes : la jeune femme étant alternativement jouée par Carole Bouquet et par Àngela Molina. Si toutes deux ont en commun une beauté physique rendant justice à celle du personnage créée par Pierre Louÿs (4), l’incarnation que chacune donne de Conchita est d’une nature fort différente. Le  cinéaste utilise essentiellement Àngela Molina - dont la courbe des lèvres annonce celles, toute aussi voluptueuses, de son corps - pour donner à voir la brûlante sensualité de Conchita. Luis Buñuel dévoile ainsi fréquemment la séduisante plastique de l’actrice : lors d’un épisode parisien, Àngela Molina apparaîtra longuement en petite tenue puis finira dans un état de quasi nudité lors de la séquence de flamenco - très particulier - à Séville. C’est d’ailleurs à cette comédienne qu’incombe l’ensemble des scènes montrant Conchita sous son jour le plus ouvertement sexualisé. Comme, par exemple, lors de l’épisode exhibitionniste pendant lequel l’Espagnole se donne au jeune musicien sous les yeux de Mathieu. Carole Bouquet campe, quant à elle, une version froide de l’Espagnole que vient accentuer la rigueur symétrique des traits de la comédienne. Mis à part l’épisode du caleçon de jute (par ailleurs tout à fait refroidissant pour Mathieu…), Luis Buñuel choisit de ne pas dénuder Carole Bouquet. C’est en outre à elle que revient la charge d’interpréter Conchita lorsqu’elle se joue, avec une habileté redoutable, de la hiérarchie sociale et de ses contraintes. On pense notamment à ces scènes se déroulant dans un très chic café du Palais-Royal : il ne faut alors que quelques instants à Conchita pour échapper à son statut d’employée - elle est en charge du vestiaire - et passer à celui de cliente trônant avec aisance au milieu d’une assistance des plus bourgeoises ! C’est donc une Conchita calculatrice que compose Carole Bouquet, démontrant par là-même la grande intelligence du personnage.


La Conchita bifrons de Luis Buñuel donne donc à voir cinématographiquement ce qui fonde le pouvoir du personnage littéraire de Pierre Louÿs : à savoir un irrésistible cocktail d’esprit - on ne peut plus aiguisé - et de corps - au sex-appeal exceptionnel - auquel vient à goûter un jour le malheureux Mathieu… Mais le héros masculin de Cet obscur objet du désir est-il aussi infortuné que cela ? Les premières minutes de Cet obscur objet du désir sèment en effet des indices quant à la véritable nature de la libido du personnage. Les images du générique affirment pour leur part la nature violemment désirante de Mathieu. C’est en effet sur fond de palmiers, à la verticalité d’autant plus suggestive qu’ils sont cadrés en contre-plongée, que Luis Buñuel fait défiler des incrustations indiquant, notamment, la distribution. Se trouve ainsi spectaculairement associé au nom de Mathieu une symbole bien évidemment phallique et dénotant la centralité de l’érotisme dans son existence. Mathieu est donc ce qu’il est convenu d’appeler un obsédé. Reste à savoir par quoi précisément ? C’est ce que révèlent les scènes suivantes, toutes placées sous le signe de la soumission... Le cinéaste ne cesse en effet de montrer son personnage en position d’infériorité. Mathieu arbore pourtant tous les signes extérieurs du dominant social parmi lesquels un costume impeccablement coupé, une voiture avec chauffeur ou bien encore une splendide maison de maître. Ce qui n’empêche pas Mathieu, dans un premier temps, de se voir refuser par l’employé d’une agence de voyages le billet de train qu’il lui a demandé. Puis c’est au tour du majordome de Mathieu de lui faire la leçon concernant la conduite à avoir avec les femmes. Enfin, alors que le bourgeois - confortablement installé dans sa limousine - se rend à la gare de Séville, l’explosion d’une voiture piégée le contraint à dévier sa route, manquant presque de lui faire rater son train. Or tous ces épisodes - qui sont autant de remises en cause du pouvoir social de Mathieu - ne font l’objet d’aucune contestation véritable de sa part. Ne manifestant à chaque fois qu’une irritation formelle, Mathieu les accepte en réalité avec une surprenante docilité... Celle-là même dont il fera montre dans sa relation avec Conchita. Se soumettant à la volonté de l’Espagnole tel un esclave, le grand bourgeois subira les avanies imaginées par la jeune femme sans jamais se lasser d’elle.

Pareille constance dans l’acceptation d’une souffrance sans cesse répétée témoigne, on l’aura compris, du masochisme foncier de Mathieu trouvant - logiquement - en la sadique Conchita une compagne idéale. Et Cet obscur objet du désir s’impose ainsi comme une œuvre cinématographique aussi troublante que le roman dont elle s’inspire. Mais si Luis Buñuel dépeint avec la même efficacité que Pierre Louÿs les effets du sadomasochisme dans le cadre intime, le cinéaste introduit dans ce film un élément supplémentaire de réflexion en dévoilant la dimension collective du plaisir sadomasochiste. Car Cet obscur objet du désir démontre que - loin de se circonscrire au seul cadre privé de la relation interindividuelle - la quête concomitante de la jouissance et de la souffrance irrigue en réalité la société toute entière ! C’est ce que suggère notamment la mise en scène par Luis Buñuel des conditions dans lesquelles Mathieu raconte sa relation avec Conchita. Dans le roman, la narration du personnage principal - adressée à un unique interlocuteur demeurant muet, qui plus est à l’abri des murs épais d’un palais sévillan - prenait la forme d’une confession privée. Dans Cet obscur objet du désir, le récit fait par Mathieu est public : c’est en effet à pas moins de trois personnes et dans le cadre d’un compartiment de train que l’homme fait état de son inclination masochiste comme du sadisme de Conchita. Jamais son auditoire ne manifestera de réprobation à l’encontre de Mathieu, l’écoutant avec une curiosité bienveillante, n’intervenant que pour solliciter des précisions ou le relancer. C’est donc une forme d’approbation sociale du sadomasochisme qui se manifeste ainsi. Et ce d’autant plus que chacun des trois auditeurs symbolise un fondement normatif de la société : face à Mathieu se trouve une mère de famille - incarnation de la morale -, un magistrat - représentant la loi - et enfin un psychologue - détenteur de l’orthodoxie mentale.

Rien de surprenant cependant à ce que la perversion de Mathieu et de Conchita soit ainsi avalisée par ce très honorable échantillon de la société : le sadomasochisme constitue en effet l’un des ressorts essentiels de celle-ci ainsi que le dévoile Cet obscur objet du désir. C’est ce que suggère, plus précisément, la présence récurrente dans le film du terrorisme. (5) Celui-ci apparaît, rappelons-le, dès le début du film lors d’une scène d’attentat à la voiture piégée tuant deux hommes, un vieux bourgeois assez semblable à Mathieu et son chauffeur. Luis Buñuel convoque par la suite fréquemment ce motif de la violence terroriste. Ce peut être sous la forme d’allusions dialoguées à l’humour grinçant : lorsque Mathieu prend place dans le train, il en déplore la lenteur par rapport à l’avion tout en se félicitant de ne pas être menacé de détournement aérien ; quelques scènes plus tard, on entendra un magistrat ami de Mathieu évoquer les quinze personnes tuées dans une église par le Groupe Armé de l’enfant Jésus ! Mais le phénomène terroriste est aussi montré très explicitement par le cinéaste. Ainsi, à l’explosion - initiale-– de la voiture répond celle - finale - ravageant le passage parisien où Mathieu et Conchita observaient la repriseuse. Une détonation fracassante et des flammes immenses, tels seront le dernier son et l’ultime image de Cet obscur objet du désir qui, entretemps, aura déroulé une violente séquence de fusillade. Cette dernière montre un homme en abattant un second en pleine rue, dans un état d’impunité manifeste. Car c’est une société étonnamment apathique face au terrorisme que décrit Luis Buñuel. Les forces de l’ordre sont quasiment absentes de l’écran : tout au plus apercevra-t-on fugitivement un paisible gendarme helvétique lors d’une scène se déroulant à Lausanne. Et lorsque certains de ces terroristes viennent à être enfin arrêtés, la justice se montre extraordinairement clémente à leur égard. Le massacre perpétré par le Groupe Armé de l’enfant Jésus ne vaudra à ses membres que trois années de prison en un temps où l’on guillotinait encore en France ! Aussi masochiste que Mathieu, le corps social mis en scène dans Cet obscur objet du désir n’est au fond pas plus désireux de mettre un terme aux souffrances que lui infligent des terroristes en réalité agis, telle Conchita, par la seule pulsion sadique. À l’instar du Groupe Armé de l’enfant Jésus s’en prenant à des fidèles dans une église, les activistes de Luis Buñuel font fi de toute cohérence idéologique. Et c’est un but rien moins que politique que ces sadiques grimés en guérilleros poursuivent : se procurer de la jouissance en tourmentant une société y prenant un plaisir manifeste.

Tous sadomasochistes ! Voilà ce que Luis Buñuel semble révéler avec ce film. Du moins, à ceux des spectateurs qui oseront ce voyage jusqu’au bout du désir...


(1) La dernière séquence de Cet obscur objet du désir évoque d’autant plus irrésistiblement le passé surréaliste du cinéaste espagnol que celle-ci, dépourvue de dialogue, n’a pour bande-son qu’un extrait de La Walkyrie de Richard Wagner. Or on se rappellera que c’est à Tristan et Isolde, que Luis Buñuel avait emprunté l’air de la Liebestod pour accompagner certaines séquences d’Un Chien andalou (1929).

(2) Le sadomasochisme n’aura cessé d’être interrogé par le réalisateur espagnol tout au long de son œuvre. Rappelons, entre autres témoignages de l’intérêt de Luis Buñuel pour la question, que le scénario de L’Âge d’or (1930) est en partie inspiré des 120 journées de Sodome du marquis de Sade.

(3) Le roman de Pierre Louÿs a fait l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques. La première d’entre elles est réalisée en 1920 à Hollywood par Reginald Baker. Suivront cinq autres transpositions, dont celle de Josef von Sternberg en 1935 avec Marlene Dietrich ou encore celle de Julien Duvivier (1959) avec Brigitte Bardot. Sont venues s’ajouter, durant les années 2000, deux adaptations télévisuelles.

(4) C’est en ces termes que Conchita est décrite dans le roman lors de sa première apparition : « Elle était merveilleuse. […]. Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type admirable entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des Sémites avec les Germains et qui rassemble exceptionnellement dans une petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races. » Notons que cette évocation semble suggérer comme la présence de plusieurs femmes en Conchita. Peut-être le choix de la faire jouer par deux comédiennes est-il aussi une manière pour Luis Buñuel de restituer visuellement cette cohabitation - très littéraire - de différents types de beauté en un seul corps.

(5) Précisons qu’il n’est nullement question de terrorisme, ou de toute autre forme de violence politique, dans le roman de Pierre Louÿs. Il s’agit donc là d’un ajout de la part de Luis Buñuel au récit de La Femme et le pantin, faisant bien évidemment référence aux "années de plomb" que furent les années 1970.

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