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Critique de film
Le film

Celui par qui le scandale arrive

(Home from the Hill)

Partenariat

L'histoire

Texas. Wade Hunnicutt (Robert Mitchum) est blessé au cours d’une partie de chasse par un mari jaloux. Ceci n’étonne personne puisque ce riche propriétaire terrien a la réputation d’être un incorrigible coureur de jupons. D’ailleurs, son épouse Hannah (Eleanor Parker) lui refuse sa couche depuis qu’il a eu un fils naturel, Rafe (George Peppard), d’une de ses innombrables maîtresses. Leur fils Théron (George Hamilton) souffre de l’ambiance délétère qui règne entre ses parents ; cet adolescent naïf se retrouve tiraillé entre l’influence très protectrice de sa mère et celle dominatrice de son père qui décide d’en faire un homme. Pour parfaire cette éducation virile, il demande l’aide de son fils illégitime qu’il n’a pourtant jamais reconnu ni traité comme tel. Bouleversé par la découverte de ce secret et l’existence de ce demi-frère, Théron voudrait que son père répare les torts qu’il a pu faire à Rafe pour qui il s’est pris d’amitié ; il lui demande de lui redonner instamment la place qui lui revient. Devant le refus catégorique de son père, Théron quitte la maison familiale…

Analyse et critique

"Il arrive que le vernis de l’élégance et le raffinement de la narration ne puissent pas toujours dissimuler l’angoisse existentielle du visionnaire qu’est Minnelli. C’est comme si un excès d’émotivité et de désir frustré, désormais impossible à contenir, se déchaînaient sous la forme de délirants mouvements de caméra, d’explosions de lumière et de couleurs, de musiques fracassantes et de montage frénétique" lit-on à la page 1020 de l’Encyclopédie Atlas du cinéma. C’est tout à fait ce qui caractérise des séquences comme le final lors de la fête foraine de Comme un torrent, la chasse au sanglier de Celui par qui le scandale arrive et de nombreuses autres scènes de beaucoup de films antérieurs du cinéaste (celles du départ nocturne sous la pluie de Lana Turner dans Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) de la chasse à l’homme dans Brigadoon…). C’est cela le lyrisme "minnellien", l’un des éléments les plus spécifiques de son cinéma et qui rend ce dernier aussi reconnaissable et inoubliable par la fusion de ce souffle romantique exacerbé avec un suprême raffinement par ailleurs.

Tournés tous deux à la suite, Comme un torrent et Celui par qui le scandale arrive, sont de puissants mélodrames psychologiques et familiaux, charriant leurs lots de situations tragiques, brassant de multiples personnages et abordant de riches et complexes thématiques. On savait bien à l’époque que Minnelli n’était pas qu’un génie de la comédie musicale puisqu’il avait aussi signé des merveilles dans l’intimisme pur avec L’Horloge (The Clock) et dans le drame, que ce soient une adaptation littéraire comme Madame Bovary, la description sans concession du milieu du cinéma avec Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) ou un biopic lyrique tel La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (Lust for Life) mais jamais auparavant il n’avait plongé ses films dans d’aussi sombres recoins. Pourtant, juste avant d’aborder ce côté obscur de sa filmographie, le cinéaste venait de tourner coup sur coup trois films totalement dissemblables et à mille lieux de ceux qui allaient suivre. D’abord il nous offrit l’une des comédies les plus drôles et enlevées du cinéma américain avec La Femme modèle (The Designing Woman) ; puis fit briller d’un éclat indélébile les derniers feux du musical hollywoodien avec l’un des sommets du genre, Gigi ; enfin il nous concocta une petite merveille de comédie sophistiqué et suprêmement élégante comme lui seul en avait le secret : Qu’est-ce que maman comprend à l’amour ? (The Reluctant Debutante). Après trois œuvres aussi légères (et néanmoins géniales), les suivantes détonnent sacrément tout en nous satisfaisant tout autant ! Il en sera de même des celles à venir car, contrairement à ce qui s’est souvent écrit, Minnelli n’avait pas fini de nous émerveiller après ces deux réussites unanimement appréciées puisqu’il allait encore accoucher de films non négligeables tels Les Quatre cavaliers de l’apocalypse (The Four Horsemen of the Apocalypse) et d’un chef-d’œuvre de sensibilité, l’un des plus beaux films sur l’enfance, le magnifique Il faut marier papa (The Courtship of Eddie’s Father).

Home from the Hill est d’un abord bien plus facile que son prédécesseur car bien plus mouvementé. Il regorge de personnages ‘Bigger than Life’ et fait alterner pendant près de deux heures et demi, sur un rythme soutenu et bien équilibré, séquences flamboyantes et moments plus intimistes. Alors que Comme un torrent ne flirtait avec le lyrisme qu’à rares instants, nous nous trouvons cette fois ci devant un pur mélodrame rempli de bruit et de fureur, tout ceci évidemment tempéré par le fait que Minnelli reste raisonnable jusque dans ses excès. Deuxième collaboration, après le succès de Some Came Running, de Minnelli avec un nouveau venu à la tête de la MGM, Sol C. Siegel, Home from the Hill narre les déchirements d’une famille texane. Pour jouer Wade, le patriarche, le réalisateur fait appel à Robert Mitchum qu’il avait dirigé treize ans auparavant aux côtés de Katharine Hepburn et Robert Taylor dans Lame de fond (Undercurrent). A ses côtés débutent quasiment trois nouveaux, l’acteur de théâtre George Peppard (qui sera le partenaire d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé - Breakfast at Tiffany’s de Blake Edwards), George Hamilton et Luana Patien, tandis que son épouse est interprétée par l’inoubliable Lenore de Scaramouche, la belle rousse Eleanor Parker. Une belle distribution qui donnera le meilleur pour tirer cette tragédie familiale vers des sommets. La direction d’acteur y est aussi pour beaucoup car arriver à faire jouer à la fois à des comédiens aguerris ou novices des personnages aussi complexes et ambigus tout en s’amusant avec les conventions et artifices du mélodrame n’est pas donné à tout le monde. En effet, Minnelli demande parfois à ses acteurs d’en faire plus que dans la réalité, quasiment comme s’ils interprétaient une tragédie antique. Si Luana Patten n’est pas toujours convaincante dans ce registre lors par exemple de la séquence de la demande en mariage, Eleanor Parker s’en sort remarquablement bien et les scènes qui auraient pu de ce fait sombrer dans le ridicule possèdent au contraire une réelle force. Les yeux embués et révulsés, la bouche grande ouverte, littéralement pliée en deux par le chagrin, la main sur ses entrailles qu’elle sent se déchirer, elle n’est jamais agaçante mais toujours émouvante. Car répétons le, Minnelli ne fait pas dans le second degré mais fonce tête baissée, avec son intelligence et sa puissance évocatrice habituelles, au milieu des clichés psychanalytiques et psychologiques les plus rebattus, adoptant un ton hybride entre l’opéra et le feuilleton populaire, le film commercial et l’œuvre d’art. Cet immense fleuve narratif et plastique balaie tout sur son passage.

La mise en scène est constamment inspirée, sublimant les paysages et les couleurs qu’elle trouve sous sa palette, les déposants sur l’écran large avec une maestria qui laisse pantois. La scène de la chasse au sanglier atteint à ce titre une sorte de perfection dans la picturalité ; le spectateur a l’impression de voir un tableau de maître s’animer sous ses yeux, Minnelli n’hésitant pas à mélanger prises de vues en extérieur et en studio, à utiliser des fumigènes pour rendre son brouillard de souffre le plus jaune possible, cette couleur se mariant à merveille avec le vert de la forêt, le brun des vêtements de chasse… Les travellings et panoramiques qui englobent tout ceci sont proprement hallucinants de virtuosité. Minnelli ne conçoit pas non plus ses décors à la légère et en l’occurrence, se sert des couleurs et des objets comme symboles. Le domaine de Wade, ‘le mâle’, est à son image, viril avec ses murs ocres, rouges, ses fauteuils de cuir, ses fusils, son immense cheminée, ses chiens, sa pipe et ses trophées de chasse. Le reste reflète les goûts de la femme : papiers de couleurs délicates, sobriété de la décoration, discrétion des meubles... Aucun détail n’est laissé au hasard. ‘Scénaristiquement’ non plus.

"Irving Ravetch et Harriett Franck avaient transformé un livre apprêté en un magnifique scénario à la simplicité quasi biblique. Ils avaient créés pour le film le personnage de Rafe, le fils bâtard. Ce fut l’un des rares scénarios dont je n’eus pas une ligne à changer" écrivait Vincente Minnelli dans son autobiographie. Pour cette raison, il n’eut qu’à se concentrer sur sa direction d’acteur et sur sa mise en scène et profiter de l’excellent script qu’il avait sous la main. Ici, plus de monde merveilleux ou rêvé, plus de magie ni de romantisme mais une réalité confuse, sombre, crue et amère comme si Gene Kelly ne pouvait plus jamais retourner à Brigadoon après qu’il soit rentré à New York. Dans cet univers âpre, s’y côtoient donc Wade, l’omnipotent patriarche qui trône non seulement sur sa famille mais aussi sur la ville ; Hannah, intransigeante et murée dans sa colère depuis que son époux volage a eu un ‘bâtard’ d’une de ses ‘traînées’ ; Rafe, le fils adultérin, qui a décidé de vivre comme si de rien n’était pour ne pas envenimer la situation qui l’est déjà bien assez ; Théron, le fils légitime tourmenté par le fait de se trouver constamment au centre de cette lutte d’influence qu’exercent sur lui des parents qui se haïssent et qui veulent chacun l’éduquer à leurs manières ; Elizabeth, elle aussi prise en étau entre les deux frères qu’elle aimera l’un après l’autre et qui se trouvera malencontreusement enceinte, fait qui, suite à un malentendu, sera à l’origine de la tragédie finale. Mais il n’est pas facile d’en dire plus sans dévoiler toute l’intrigue.

Celui par qui le scandale arrive, dans une atmosphère ‘faulknérienne’ lourde et tendue, brasse une multitude de thèmes dont l’ossature pourrait être la destruction d’une cellule familiale puis la résurgence d’une autre à partir des éléments survivants et pièces rapportés. Un film sur l’apprentissage des membres couvés d’une jeune génération qui découvrent que le monde n’est pas aussi beau qu’ils l’avaient idéalisé (ou plutôt qu’on leur avait idéalisé) et qui, emprisonnés dans leurs souffrances, tentent par tous les moyens de se sortir du schéma familial destructeur qu’ils ont sous les yeux, sorte de miroir d’un rêve évanoui. Mais attention, derrière ce désenchantement lucide se cache une nouvelle fois une immense générosité et une grande tendresse de la part de Minnelli qui ne fait pas de ses personnages des pantins monolithiques mais des êtres de chair et de sang, jamais tout blanc, jamais tout noir. Wade, l’individu le plus haïssable du film, se voit offrir une scène splendide au cours de laquelle il se confie à son fils Théron et où sa façade ‘masculine’ craque : il se dévoile enfin humain ! C’est un homme frustré car toujours amoureux de sa femme qui se refuse à lui depuis des années ; un homme rongé par le doute et non dénué de perspicacité sur le mal qu’il fait à ses proches et sur la désolation qu’il sème autour de lui ; un homme victime de sa virilité et qui se révèle extrêmement touchant à ce moment là (ce qui n’enlève en rien à ses côtés détestables mais les atténuent).

Robert Mitchum n’est pas étranger à la formidable richesse de son personnage ! Rafe, le personnage inventé de toutes pièces par les scénaristes, pourrait être le porte parole du réalisateur : individualiste par la force des choses mais d’une générosité dans les sentiments à peine croyable, il est celui qui sauve, qui apporte son aide, qui rafistole et qui au final dénoue les situations en transformant ce qui s’apparente à un funeste ratage (le meurtre n’apporte même pas la libération symbolique escomptée) en un véritable espoir de reconstruction. Les haines qui vont s’accentuer jusqu’à un dénouement douloureux laissent donc place à une réconciliation et à un probable apaisement. Une famille disparaît, une autre voit le jour. Rafe, c’est un cadeau magnifique qu’a fait Minnelli à George Peppard puisqu’il est pratiquement de toutes les scènes mémorables : le prologue où il sauve son père de la mort, la nuit où il recueille son frère dans sa modeste cabane après qu’il se soit enfui du domaine familial, la rencontre d’Elizabeth dans le supermarché, la demande en mariage dans un bistrot, la nuit de cauchemar de son épouse suivie de leur première nuit d’amour, le final au cimetière avec Eleanor Parker… Il est constamment juste. George Hamilton, malgré un manque de charisme qui se révèle être un point positif pour rendre plus crédible son personnage, s’en tire lui aussi à bon compte et Eleanor Parker dévoile ses talents d’actrice dramatique, elle que nous avions plus l’habitude de voir dans des films d’aventure. Un superbe casting au service d’une œuvre plastiquement magnifique, émotionnellement intense mais non dénuée de la délicatesse de ton et de la sensibilité coutumières de son auteur.

Pour ceux qui n’oseraient pas se laisser tenter par peur de ne pas être convaincu par les ‘excès’ de ces mélodrames, laissons la conclusion à Tavernier et Coursodon, tirée de leur ‘bible’ sur le cinéma américain, 50 ans de cinéma américain et qui pourrait peut-être finir par vous convaincre : "La flamboyance de la forme tire ces films vers l’opéra (ce qui nous rappelle le sens orignal de mélodrame), et on ne juge pas un opéra sur le réalisme et la vraisemblance de son livret. Pourquoi ne pas apprécier les envolées lyriques de Minnelli comme les amateurs d’opéra apprécient leurs arias favoris, sans se croire obligé de s’excuser pour l’artifice de leur contexte ?"

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Dossier Vincente Minnelli

Par Erick Maurel - le 18 décembre 2006