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Critique de film
Le film

Céline

L'histoire

Céline (Isabelle Pasco), 22 ans, subit une crise existentielle dévastatrice à la mort de son père, publiciste milliardaire, apprenant qu’il n’était pas son géniteur, refusant de ce fait l’héritage qui lui incombe. Son fiancé la quitte, elle est au bord du suicide. Elle est prise sous l’aile de Geneviève (Lisa Hérédia), infirmière à domicile qui l’a vu sangloter dans les rues sous une pluie torrentielle. Dans une demeure retirée des sollicitations de la vie contemporaine, Geneviève, outres les tâches domestiques et une assistance requise auprès de ses malades, astreint Céline aux exercices de méditation qui l’ont elle-même sorti de la dépression deux ans auparavant. Elle commence à se découvrir des pouvoirs de guérison. Tandis que la pratique méditative sert à Geneviève à renouer avec le monde, Céline, elle, se sent appelée à la sainteté.

Analyse et critique

Brisseau s’est fait connaître comme un dénonciateur de la violence urbaine, des turpitudes d’existences professionnelles aliénées, faisant preuve d’une compassion à nul autre pareil à l’égard des inadaptés à la modernité, les broyés du capitalisme avancé. Ses premiers films au dur réalisme se trouvèrent dès De Bruit et de Fureur troués d’échappées fantastiques, lyriques. Un retour à la nature quant à lui s’amorçait avec Un Jeu Brutal et Noce Blanche. C’est ce territoire mystique (on hésite à dire « métaphysique » tant son cinéma est de part en part sensuel et incarné), instancié dans les paysages français que Brisseau place au cœur de Céline. Si sa part lyrique explosera dans Les Savates du Bon Dieu, cet opus est celui où se déchiffre avec le plus de clarté l’aspiration spirituelle du metteur en scène.

Céline nous conte l’histoire simple (mais affectivement compliquée) d’une jeune fille en perte de repères (Isabelle Pasco), qui voit sa vie rangée s’effondrer à la mort de celui qui s’avère n’avoir jamais été son père.  Pour se reconstruire, elle pourra  compter sur l’aide de Geneviève - incarnée par Lisa Heredia, compagne de Brisseau, monteuse et costumière en parallèle sous son vrai nom de María Luisa García. Pour sauver la première de la déroute et lui permettre selon le vœu de ses parents de reprendre ses études, celle-ci, passée par les mêmes déboires émotionnels (elle conserve de son abandon par un compagnon une faiblesse cardiaque), lui impose en sa demeure un programme strict, discipliné, fondé sur l’aide apportée à autrui ainsi que des exercices de yoga et de méditation transcendantale. (1) En pleine campagne, Céline peu à peu reprend pied, goût à la vie même. Céline est un film optimiste, sur la concrétude d’un éveil, le récit d’une guérison, d’une existence heureuse qui reprend ses droits, à la condition de choix radicaux. Ne plus supporter la circulation, afficher sa publiphobie, dire non aux diktats de la consommation inutile (un des premiers gestes du personnage est la destruction symbolique de ses biens superflus), apprendre le ralentissement concentré, Brisseau signe là un petit manifeste de la décroissance.

  

Mais Céline est aussi le récit d’un reniement : celui de Geneviève par sa patiente, qui une fois guérie, bien logiquement, l’abandonne… au détriment d’une amitié aussi réelle, voire plus, que la relation de thérapeute à patient. Geneviève finit plus seule qu’elle ne commençait, ravivant au risque de sa santé une blessure marquée dans sa chair. Quant au « don » de Céline qu’elle partageait par l’imposition des mains, elle a pris soin d’en faire disparaître les effets dans une retraite monacale. Serge Daney, qui par ailleurs trouvait des beautés au film, se dira choqué par un côté « à mort les pauvres » de sa conclusion. Brisseau n’élude par les questions difficiles : place du peuple dans l’écologie politique, à qui profite le discours du retour à la croyance… Une césure nette peut se lire dans le cinéma contemporain entre des films dominés par un paradigme de la brutalité et du chaos face à d’autres exaltant la paix et l’harmonie. Proche en cela d’un Terrence Malick, son œuvre quant à elle saute à pieds joints sur cette frontière fictive. Si le film se termine plein cadre sur une végétation resplendissant d’une grâce antérieure aux détresses humaine, rien n’est là pour garantir que les humains sauront l’habiter.

Le désir de perfectionnement se heurte en lui-même chez les deux femmes : Céline, dans un excès de zèle se muant en une froideur pour ses proches, Geneviève, dans une tranquillité requérant le refus d’une vie amoureuse ou de l’engagement conjugal (certes convalescente, c’est sans grand enthousiasme qu’elle accueille l’offre en mariage de son camarade de lit au téléphone). Quelque chose ne cesse de nous intimer qu’au-delà du sauvetage, du recouvrement, les cicatrices restent et ne se refermeront jamais complètement pour ces deux éclopées. Il n’y a cependant pas là le constat d’une défaite, d’une vanité des efforts, plutôt un appel à la lutte, au questionnement renouvelé, une remise en jeu nécessaire de la stabilité gagnée. Les saints sont rares et il ne fait pas forcément bon s’y attacher – il n’y a toutefois là nulle raison de se complaire dans ses difficultés à se hisser vers eux.

Faire le vide. Brisseau regarde vers les sagesses ancestrales : cultures celtes, égyptiennes, papoues, mayas. Mise en scène panthéiste (de nombreux plans vides sur la nature environnante), littérale jusqu’à une forme de naïveté assumée (le paysage mental de Céline au cours d’une séance de MT, des dunes chaudes et ensoleillées, entoure sa posture méditative), il est définitivement un cinéaste du premier degré, rétif à toute forme de cynisme – ce qui n’empêche pas, loin de là, une attention critique. Combien de cinéastes en France osent ce pari du sublime au naturel ? Dumont ? Bonello ? (2) Leur prédécesseur bénéficie ici, comme à l’accoutumée, de la photo de Romain Winding et, à l’occasion (repris de son travail pour un générique tv), d’une envoutante partition de Georges Delerue. Alternant visions d’amour et de bienveillance avec incarnation de la part sombre (un ange et une faucheuse dans le même songe), Céline est une œuvre à la fois à part et centrale dans son œuvre, utile avant de se plonger dans ses premiers brûlots, en rappel de la sincère aspiration à une vie meilleure qui poussait ce cinéaste engagé à regarder sa réalité bien en face.

(1) La valeur thérapeutique de la méditation pour les personnes souffrant de stress traumatique est attestée par de nombreuses études, notamment sur des vétérans de guerre.
(2) 
Tiresia reprend certains motifs de Céline.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 16 octobre 2014