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Critique de film
Le film

Casablanca

L'histoire

1942, en pleine tourmente de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de réfugiés fuyant le joug hitlérien en Europe affluent à Casablanca dans l’espoir d’obtenir un visa pour les Etats-Unis et la liberté. Le Major Strasser (Conrad Veidt), important dignitaire allemand, arrive en ville pour enquêter sur l’assassinat de deux émissaires nazis ; il demande pour son investigation l’aide du capitaine Renault (Claude Rains), chef de la police locale vichyssoise. La solution de cette énigme ne peut se trouver qu’au Café Américain où se presse chaque soir une foule cosmopolite et bigarrée, et dont le propriétaire (Humphrey Bogart) est un ancien opposant aux fascistes en Ethiopie et en Espagne. Miné par un chagrin d’amour, Rick est devenu un homme amer, désenchanté et opportuniste qui affecte désormais un complet détachement vis-à-vis de la situation internationale : il peut à la fois laisser se dérouler dans son établissement tout un tas de trafics et ne pas lever le petit doigt pour empêcher l’arrestation d'un homme qui a tué des soldats allemands. L’arrivée d’Ilsa (Ingrid Bergman), la femme qu’il avait aimée avant l’occupation de Paris par l’armée ennemie et qui l’avait quitté brusquement, en remuant de vieux souvenirs va le faire sortir de sa "léthargie humaniste" ; Rick va se réengager dans la bataille livrée contre les Nazis. En effet, Victor Laszlo (Paul Henreid), le mari d’Ilsa, n’est autre qu’un chef réputé de la Résistance, échappé d’un camp de concentration et qui souhaite rejoindre les Etats-Unis. Rick fera tout pour favoriser la fuite du couple, préférant sacrifier son amour pour se battre de nouveau aux côtés des Alliés.

Analyse et critique

« Nos petits problèmes personnels ne pèsent pas lourd dans la balance au milieu de tout ce gâchis » dira en cours de film Humphrey Bogart à Ingrid Bergman ; en effet, Rick, le personnage qu’il interprète, finira par sacrifier l’amour au profit de la lutte pour un monde libre. Il s’agit donc effectivement avant tout ici d’un film de propagande, d’une oeuvre de circonstance en faveur de l’interventionnisme militaire et politique des Etats-Unis dans le conflit mondial. Mais si Casablanca n’avait été que cela, pensez vous sérieusement qu’il aurait pu traverser toutes ces années sans prendre la moindre ride et sans entamer le potentiel d’amour et de fascination qu’il véhicule avec toujours autant de ferveur qu’il y a 60 ans chez toutes les générations confondues ? Car avec Autant en emporte le vent, le film de Michael Curtiz est paraît-il le film le plus apprécié du public américain. Comme le fait remarquer Jacques Lourcelles dans son passionnant Dictionnaire du cinéma, "Cela tient sans doute, dans ce qu’il a de bon et de moins bon, à sa nature de feuilleton. Le caractère exceptionnel de Casablanca dans la grande production hollywoodienne est qu’il a été involontairement conçu, écrit et tourné comme un feuilleton, aucun de ses créateurs connaissant la destination de l’histoire, laquelle resta jusqu’au bout « à suivre »."

Effectivement, le tournage (comme celui de Autant en emporte le vent) fut véritablement feuilletonesque. Toute l’équipe est sceptique dès le premier clap car déjà la préparation du film fut conflictuelle : tous les comédiens prévus au départ (Ann Sheridan, Ronald Reagan et Dennis Morgan en dernier ressort, après bien d’autres célébrités restées déjà sur la brèche) ne se retrouvèrent finalement - et heureusement - pas dans la version que nous connaissons. William Wyler fut remplacé par Michael Curtiz, qui à 54 ans, avait déjà prouvé à maintes reprises sa capacité à diriger de gros budgets à Hollywood (Captain Blood, Les Aventures de Robin des Bois, L’Aigle des mers, Le Vaisseau fantôme...) Enfin, de nombreux scénaristes travaillèrent chacun dans leur coin sans jamais se consulter, Julius J. et Philip G. Epstein, Howard Koch et Casey Robinson écrivant et modifiant le script au jour le jour. Trois mois après le début du tournage, le producteur Hal Wallis constatera que « nous avions toujours affaire à un metteur en scène récalcitrant, à une distribution qui détestait en partie son dialogue, à des acteurs surpayés attendant sans rien faire et sans être sûrs qu’on aurait besoin d’eux et à une actrice qui rêvait d’être libre pour jouer dans Pour qui sonne le glas. Mike et Bogey se disputaient si fréquemment que je devais venir sur le plateau pour arbitrer leurs querelles. » L’anarchie la plus complète règnera ainsi pendant tout le tournage à tel point que le choix entre deux fins possibles ne sera fait qu’au dernier moment. Personne ne saura jamais (y compris les scénaristes) de quel personnage Ingrid Bergman était réellement amoureuse. Le réalisateur lui demandera même de jouer "entre-deux", ne connaissant pas lui-même l’aboutissement de cette histoire d’amour. Bref, Casablanca est un film qui accouche dans la douleur et le désordre.

Et pourtant, en découvrant le film, on imagine assez difficilement comment un tel fouillis a pu donner naissance à une œuvre aussi attachante, entêtante, romantique et passionnée, défiant toute analyse, Curtiz fonçant tête baissée à travers les clichés et trouvant encore le moyen d’en ressortir grandi. En effet, même si le temps n’a pas eu de prise sur ce mélodrame (tiré d’une obscure pièce de théâtre qui n’a jamais été représentée mais seulement rachetée pour son exotisme), si l'on essaye de l'étudier plus en profondeur, on se rend vite compte qu’il comporte pourtant son lot de lieux communs les plus éculés, aussi bien dans les situations que dans la caractérisation des personnages. C’est donc bien une sorte de miracle qui a eu lieu, le résultat d’une alchimie parfaite entre l’élégance d’une mise en scène, la perfection technique du studio Warner de l’époque et une interprétation prodigieuse de tous les acteurs, seconds rôles compris, les furtives apparitions de Sidney Greenstreet et Peter Lorre étant par exemple inoubliables. Mais revenons-en au tout début du film proprement dit...


Le générique se déroule sur fond d’un thème à la fois exotique et patriotique (avec déjà des accords de La Marseillaise) du grand Max Steiner et le film s’ouvre sur un rapide topo historique expliquant ce que viennent chercher tous ses exilés à Casablanca, sur fond d’images d’archives et d’une carte représentant le trajet de Paris à Casablanca. Les images suivantes montrent la police française tirer et tuer un homme qui tente de s’échapper, ce dernier tenant dans sa main l’image d’une Croix de Lorraine et tombant foudroyé au pied d’une affiche représentant le Maréchal Pétain. Suivent des plans des habitants levant les yeux au ciel pour regarder un avion, symbole de toutes leurs aspirations : l’autre côté de l’Atlantique, vers la liberté. Le film se pose donc sans tarder comme un drame propagandiste tout ce qu’il y a de plus sérieux, mais toutefois dépaysant puisque se déroulant très loin des Etats-Unis ou de la grisaille européenne, dans un Maroc reconstitué sans aucun réalisme mais avec tout le faste nécessaire à Curtiz pour y situer son intrigue ; ou plutôt ses intrigues, puisque Casablanca contient assez de pistes et de personnages pour alimenter un grand nombre de scénarios. Nous sommes en pleine guerre mondiale, mais ici point de combats ni de batailles sanglantes, le spectateur peut respirer et s’immerger dans ce "bar américain", raccourci étonnant du conflit mondial dont les différentes forces en présence sont personnifiées par la clientèle, lieu quasi unique de l’intrigue où se retrouve en terrain neutre toute la société cosmopolite de la ville marocaine. Une clientèle panachée de policiers corrompus, d’élégants officiers nazis, de pickpockets sympathiques, de résistants courageux, de réfugiés touchants... Un foisonnement à travers lequel la caméra s’insinue tout en douceur et en élégance, passant dans les dix premières minutes du film d’un personnage à l’autre avec une fluidité incroyable : à peine avons-nous fait le tour de l’établissement qu’il nous semble connaître tous ses recoins ainsi que toutes les personnes qui le fréquentent. Le métier du réalisateur est ici flagrant et annonce en quelque sorte les circonvolutions qui ouvriront certains films de Martin Scorsese, la caméra se baladant de l’un à l’autre des multiples protagonistes dans un lieu bien défini sans que jamais le réalisateur ne perde le fil de son intrigue assez complexe (je pense entre autre à Casino).

Mais cette maîtrise serait bien vaine si tout ce qui l’entourait n’était pas également de très haut niveau : les superbes gros plans sur les visages et les clairs-obscurs de la photographie signée Arthur Edeson, les thèmes passionnés et tragiques de Max Steiner ; la direction artistique somptueuse...

Sans oublier les dialogues plus d’une fois éblouissants, tour à tour spirituels ou enflammés, ironiques ou colorés. En voici quelques exemples. Alors que le capitaine Renault demande à Rick sa nationalité, ce dernier lui rétorque : « Ivrogne » ; sur quoi le capitaine lui répond : « Ce qui fait de vous un citoyen du monde. »

Une autre séquence voyant Rick et Laszlo se lancer dans une discussion sur l’engagement et le patriotisme se déroule ainsi : Rick : « Vous ne vous demandez jamais si tout ça en vaut la peine ? Ce pour quoi vous combattez ? »
Laszlo : « Se demande-t-on  pourquoi on respire ? Ne plus respirer c’est la mort. Ne plus combattre et le monde mourra ! »
Rick : « Et alors ? Il cesserait de souffrir ! »
Laszlo : « Vous me faites penser à un homme qui veut se convaincre de quelque chose en quoi il ne croit pas. A chacun son destin, pour le meilleur et pour le pire. »

Personne n’a dû non plus oublier cette réplique qui aurait été ridicule dans 99 % des cas mais qui passe ici comme une lettre à la poste grâce au climax éminemment romantique à cet instant du film, quand Rick et Ilsa se retrouvent tous les deux dans la petite chambre d’un hôtel parisien. Ilsa entendant une déflagration au dehors dit cette phrase que même dans un roman de gare on aurait eu du mal à accepter mais qui dans ce contexte précis ne choque absolument pas : « Est-ce le bruit du canon ou celui de mon cœur qui bat ?. » Un des prodiges de l’alchimie miraculeuse de ce merveilleux mélo. Il faut quand même dire que, grâce à Michael Curtiz et sa directive à Bergman de jouer entre-deux (voir le second paragraphe), le personnage d’Ilsa acquiert un bien plus grand mystère, l’actrice n’en étant encore que plus convaincante.

Cependant, si les séquences mythiques de ce film ne sont pas uniquement basées sur les dialogues (les regards sont aussi extrêmement importants), elles viennent en tout cas s’enchaîner sans aucun répit, pour le plus grand bonheur des cinéphiles que nous sommes : Ingrid Bergman demandant avec une nostalgie non feinte au pianiste noir (joué par Dooley Wilson) d’entamer sa chanson : « Play it Sam, play "As time goes by" » ; Paul Henreid faisant jouer et chanter la Marseillaise à pleins poumons par les clients du bar pour couvrir l’hymne nazi (même si vous n’avez pas la fibre patriotique, il est à parier que vous aurez pourtant tous la gorge serrée à ce moment-là) ; la sublime idée de mise en scène soutenue par un thème déchirant et passionné de Max Steiner qui voit Bogart, vêtu de son célèbre imperméable, attendant sa compagne à la gare après qu’ils ont tous deux décidé de fuir Paris ensemble, et inquiet de ne pas la voir venir recevoir à ce moment précis une lettre d’adieu que l’on voit alors en gros plan et dont l’encre se met à couler sous l’effet des gouttes de pluie : une image d’une tristesse et d’un romantisme déchirant accentuée par le visage au bord des larmes de Rick montant alors seul dans le train. L’émotion qui vous étreint à cet instant est indescriptible, preuve du génie fulgurant de Curtiz quand il s’agit de faire vibrer la corde sensible du spectateur. Mais l’humour n’est pas non plus absent de ce grand film romantique et tragique : Claude Rains, pétainiste plus par résignation que par conviction, jette à la fin dans la poubelle... une bouteille de Vichy !

Si Casablanca est entré dans la légende hollywoodienne, un autre mythe continue de se forger, celui de Humphrey Bogart qui est pour beaucoup dans la fascination exercée par le film. Il y avait eu le Sam Spade du Faucon maltais de John Huston, il y a désormais le Rick de Casablanca, deux personnages somme toute assez semblables et indissociables, dans l’esprit du public, de l’acteur : Bogart c’est Rick, Sam Spade et Marlowe, un homme cynique, la cigarette au bec et qui passe du smoking impeccable au vieil imperméable usagé. Dans Casablanca, le héros foncièrement positif du film est le rationnel Laszlo joué par Paul Henreid : rien ne peut lui être reproché. Il est droit, courageux, loyal, sincère, sans aucun défaut apparent. Pourtant il reste froid car trop parfait, manquant paradoxalement d’humanité ! C’est plutôt à Rick que le spectateur s’identifie le mieux, avec qui il se sent le plus d’affinités. Il s’agit d’un personnage solitaire, amer et désenchanté mais que l’on devine capable se sacrifier. Un homme secret portant sur ses épaules le poids d’un lourd passé. Au début, un individualiste farouche (« Je ne prends de risque pour personne ») mais dont on sent qu’il ne l’a pas toujours été (il déchire même les chèques allemands au lieu de les encaisser). Effectivement, on apprend en cours de route que c’est un chagrin d’amour qui l’a transformé ainsi : en somme un grand romantique capable de sentiments derrière son impassibilité. C’est une nouvelle fois l’amour qui lui rendra sa dignité en lui faisant choisir le bon camp, celui des Alliés. Il retrouve à la fin son visage impénétrable, son idéalisme à toute épreuve dans lequel l’Amérique toute entière s’est reconnue. Le temps du combat est revenu pour Rick, celui qu’il avait déjà mené en Ethiopie et en Espagne et que l’acteur lui même continuera dans la vie en compagnie de Lauren Bacall, un combat pour la liberté entre autres.


Ce film démontre donc qu’il n’y avait pas nécessairement besoin de combats et de spectaculaires batailles pour faire vibrer l’opinion américaine et pour soutenir l’effort de guerre. Sans se soucier d’un quelconque réalisme, Casablanca réussit pourtant à capter ce que devait être l’atmosphère de cette époque. Curtiz, par sa mise en scène fluide, feutrée, concise, élégante, sa parfaite direction d’acteurs, passe au travers des ficelles grossières avec un détachement serein et une conviction certaine qui transforment ce qui aurait pu être un mauvais mélo en une sublime histoire d’amour, en même temps que la célébration des sentiments nobles et de valeurs patriotiques nécessaires pour remonter le moral du public alors que les USA étaient entrés jusqu’au cou dans le conflit mondial depuis une année. Un critique - dont je m’excuse de ne plus me souvenir du nom - a dit que Casablanca montrait trois formes d’engagements, un rationnel (Laszlo), un sentimental (Ilsa) et un chevaleresque (Bogart). Le film sortira aux USA au moment de la Conférence des Alliés à Casablanca en janvier 1943, conférence qui suivit de peu le débarquement en Afrique du Nord. Casablanca obtiendra trois Oscars, ceux de la réalisation, du scénario et du meilleur film. Une légende dit que chaque soir sans exception, il y a au moins un cinéma à Paris, Londres ou New York qui affiche Casablanca. Belle légende qui traduit l’engouement de ce film à toutes les époques et auprès de tous les publics. D’ailleurs le film ouvrira le chemin à d’innombrables films du même genre comme, toujours de Michael Curtiz, Passage to Marseille ou encore cette autre merveille d’après Hemingway, Le Port de l’angoisse de Howard Hawks. Ah, j’avais oublié de vous dire : Casablanca est un chef-d’œuvre !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 28 janvier 2009