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Critique de film
Le film

Caroline chérie

L'histoire

14 Juillet 1789, Caroline de Bièvre (Martine Carol) a 16 ans. A cette occasion, son père donne une fête lors de laquelle il attend que Gaston de Sallanches (Jacques Dacqmine) demande la main de sa fille aînée, la soeur de Caroline, moins séduisante qu'elle. Celui ci, peu empressé de se marier, s'éclipse pendant la fête et fait, fortuitement, la rencontre de Caroline, qui tombe éperdument amoureuse de lui. Le même jour, les opposants à la monarchie absolue de Louis XVI prennent la Bastille. Paris, puis ensuite la Province, deviennent le théâtre d'une tourmente révolutionnaire sans précédent. Caroline est envoyée à Paris dans un couvent, mais le jour de son départ la calèche qui l'amène est prise d'assaut par les révolutionnaires. Elle s'enfuit, rejoint la maison de Gaston de Sallanches qu'elle trouve dans les bras d'une autre femme. Lasse et perdue, elle consent à épouser Georges Berthier (Jacques Clancy) qui la convoite depuis longtemps. Ce dernier, partisan d'une monarchie constitutionnelle, poursuivi, est obligé de fuir. Caroline, restée seule, n'a plus d'appui (Gaston part bientôt lui aussi, mais du côté des émeutiers pour lutter contre les émigrés et la maison d'Autriche qui déclare la guerre à la France en 1792). Elle sera alors capturée, emprisonnée puis libérée par Gaston pour rejoindre la maison de santé du Docteur Belhomme...

Analyse et critique

Marie Louise Mourer, devenue Maryse Arley dès ses premiers pas sur la scène au début des années 40, devient Martine Carol en 1943. Elle suit les conseils de François Périer, son partenaire sur le tournage de La Ferme aux loups de Richard Pottier, le film qui lui offrira son premier grand rôle. Ambitieuse jusqu'à l'obsession depuis son adolescence, elle entend devenir une star à l'américaine, avec tout le faste que cela implique. Après le film de Pottier, elle enchaîne quelques films sans retentissement où elle n'obtient souvent que des rôles de second plan (Voyage surprise de Pierre Prévert en 1946, Les Amants de Vérone d'André Cayatte en 1947). S'ajoutent à cela une vie sentimentale dissolue puis, en 1947, une tentative de suicide qui suscite l'émotion populaire et à propos de laquelle certains journalistes peu scrupuleux affirment qu'il s'agissait d'une mise en scène publicitaire. Elle est dès lors épiée et suivie en permanence, une situation qui lui convient finalement, d'une certaine façon, puisqu'elle alimentera elle-même la chronique des faits divers en relatant au grand jour les événements quotidiens de sa vie privée.

Elle se lasse vite de ces vaines trivialités et, en 1950, une formidable opportunité se présente à elle : le best-seller de Cécil Saint-Laurent (alias Jacques Laurent), un de plus grands succès littéraires de l'après-guerre, va être adapté pour le cinéma. On annonce une production luxueuse (les costumes somptueux conçus à cet effet par Marie-Ange sont présentés dans la presse des mois avant la sortie du film) et la promotion du film tapageuse ("Caroline, 10 amants, un seul amour") promet un statut de vedette à celle qui obtiendra le rôle-titre. Martine Carol fait tout pour l'obtenir et y parvient. En y regardant de plus près, le personnage de Caroline de Bièvre possède quelques points communs troublants avec son interprète principale : une séduction et une sensualité naturelles qui lui permettent d'attirer sur elle l'attention des hommes, enfin une certaine indolence devant la vie. (Caroline traversera cette période de troubles avec un désintérêt total pour les choses politiques comme Martine Carol qui, malgré une volonté farouche de devenir une star, n'envisage guère le métier autrement qu'avec candeur et détachement).

Sur le fond, le film, qui fut un considérable succès populaire à sa sortie, suscita un ennui poli dans la presse. Et même une véritable répugnance de la part de Pierre Bloch-Delahaie, de sinistre mémoire, journaliste activiste et patriote de l'Ecran français. Dans le numéro 295, daté du 7 Mars 1951 de l'hebdomadaire (en passe de devenir une succursale assumée du Parti Communiste Français, abritant néanmoins encore quelques plumes inspirées telles que Tacchella), on trouve un article lapidaire nourri par une mauvaise foi haineuse. Et faut-il être de mauvaise foi pour accuser Jean Anouilh (qui adapte et crée les dialogues du film) de traîtrise à l'égard de son pays, de salir les fondements idéologiques de la révolution et, par extension, le comparer à Alfred Rosenberg, théoricien du nazisme... lui qui est l'auteur de scénarios aussi sensibles et humains que Les Otages (Raymond Bernard, 1938), Monsieur Vincent (Maurice Cloche, 1947) ou encore Pattes blanches (Jean Grémillon, 1948). Il est vrai cependant que le film montre essentiellement ces années de révolution à travers le regard des aristocrates. De ce point de vue, on pourrait être amené à penser qu'Anouilh défend leur position contre les révolutionnaires sanguinolents. C'est peut-être encore une fois lui faire un procès expéditif car, à y regarder de plus près, il ne se prive pas de dresser un portrait complexe d'aristocrates et de roturiers souvent perçus avec une frivolité et un cynisme confondants. Le regard qu'il porte sur l'attitude calculatrice des parents de Caroline est même dirigé avec la même férocité que celui qu'il porte aux émeutiers les plus radicaux.

Richard Pottier adopte le parti pris d'un récit chronologique, commenté en voix off, par Jean Debucourt. En plaçant le film dans la droite lignée des grandes adaptations romanesques (Ambre d'Otto Preminger, en 1947, est une référence qui vient spontanément à l'esprit), le réalisateur démontre un réel talent de narrateur, éclectique qui plus est, car éprouvé à presque tous les genres cinématographiques (la comédie musicale : Destins en 1946, Mademoiselle Swing en 1941 ; le policier : Les Caves du Majestic en 1944, La Ferme aux loups en 1943, Meurtres en 1950 ; la science-fiction : Le Monde tremblera en 1939 ; et donc la fresque historique). Après Caroline Chérie, Pottier tournera en effet, trois ans plus tard, un autre film se déroulant pendant la révolution, Les Révoltés du Lomanach, cependant moins vif et inspiré que l'adaptation de Cécil Saint-Laurent.

De 1789 jusqu'à 1797 et le Directoire, on suit les pérégrinations de Caroline à travers le pays. Ici l'adaptation qu'a réalisée Jean Anouilh prend une tournure elliptique puisque, dans le roman de Saint-Laurent, l'héroïne traverse de nombreux pays et océans. Pottier et son scénariste se cantonnent à la France et nous montrent une Province divisée, notamment dans l'Ouest où les seigneurs (appelés "Chouans" dans le film alors qu'en fait les Chouans étaient vendéens) défendent leurs intérêts à travers ceux du Roi tandis que les villageois se dressent contre la levée massive de troupes, destinées à gonfler les rangs des révolutionnaires. Les motivations même des opposants à la monarchie absolue de Louis XVI sont divergentes, certains se réclament sincèrement des intérêts du peuple pendant que d'autres spéculent insidieusement, y trouvant le prétexte à combattre la maison d'Autriche qui voit, dans les troubles agitant la France, une occasion intéressante de gagner des terres aux frontières.

Dans le désordre des premiers mois suivant la prise de la Bastille, Caroline se cache tant bien que mal. Elle est ballotée par une succession d'évènements : une tentative de restauration de la monarchie (monarchie constitutionnelle de 1791), la seconde révolution de 1792 donnant la souveraineté au peuple, la terreur de 1793 à 1794 jusqu'aux lois de Prairial (elle sera dénoncée et faite prisonnière pendant cette période), enfin le Directoire de 1795 à 1799. Paradoxalement, dans ce film d'aventures, ce sont les scènes extérieures que Richard Pottier a le moins réussi, ne parvenant que rarement à insuffler du rythme aux scènes d'action. Fort heureusement elles ne sont pas légion. En revanche, ce créateur inspiré d'atmosphère sait donner une chaleur presque mystérieuse à certains intérieurs (le grenier du Château des Bièvre, véritable grotte refuge dans laquelle Caroline et son frère se cachent du monde ennuyeux des adultes) avec un emploi savant des éclairages striant cette pièce semi obscure d'une lumière chaude et féérique.

Au contraire, la prison improvisée de la Conciergerie est plongée dans des lumières crues, sombres, sans aucune afféterie, accentuant ainsi avec efficacité le caractère sordide et malsain de cette antichambre de la mort où, pour oublier qu'on pouvait être désigné à tout instant pour l'échafaud, on se livrait à une innommable débauche, seule façon de reculer l'échéance, en gagnant l'affection d'un gardien ou en simulant une grossesse. (L'historien Jean-Christophe Petitfils, dans le documentaire présent dans les suppléments de cette édition, nous apprend que les révolutionnaires n'exécutaient pas les femmes attendant un enfant). Et que dire de la maison de santé du docteur Belhomme (Raymond Souplex) baignant dans une lumière tamisée, refuge prisé par les aristocrates qui, moyennant des finances drastiques, étaient protégés et cachés de la vindicte révolutionnaire. Or, même si, pour appuyer le caractère dramatique de la situation, les auteurs nous montrent un Belhomme machiavélique qui dissuade les mauvais payeurs en livrant ses hôtes ruinés aux guillotineurs (on sait qu'en réalité, il n'en est rien et que les privilégiés qui avaient la chance d'échapper aux poursuites et de rejoindre sa maison de santé y étaient en sécurité), on devine en revanche que les conditions dans lesquelles ils étaient accueillis et hébergés ne sont guère exagérées dans le film : des pièces jonchées de matelas sans chauffage ni lumière, des jeunes filles livrées aux jeux pervers et sadiques de profiteurs fortunés, etc... Comment, après la description d'une galerie de portraits tout aussi sordides du côté des révolutionnaires que du côté des aristocrates ou partisans du Roi, peut-on accuser les auteurs et notamment Anouilh, de porter un regard partisan à l'égard exclusif des nantis ? Il n'y a guère peut-être que les personnages de Caroline et de Gaston de Sallanches qui sont épargnés. Est-ce leur attitude désinvolte à l'égard des affaires politiques ? Une façon comme une autre pour Jean Anouilh de dénoncer l'absurdité de la violence ? Un regard que d'aucuns pourraient juger cynique et peu sérieux mais qui a au moins le mérite de dédramatiser, en rendant moins solennelle et pompeuse, une période historique de la France qu'il n'y a pas si longtemps encore on ne pouvait guère aborder autrement qu'avec déférence et de façon manichéenne (avec d'un côté les vils aristocrates et de l'autre les gentils révolutionnaires).

Le film montre, et c'est aussi son mérite, une réalité plus nébuleuse, faite de corruption et d'arrangements où chacun, du plus humble au plus riche, tente de sauver un peu de dignité tout en servant aussi ses propres intérêts. Le talon d'Achille, comme le souligne justement Paul Vecchiali (dans son indispensable Encinéclopédie), c'est la distribution. En effet, excepté Raymond Souplex qui compose avec intensité un Belhomme machiavélique, on ne peut guère sauver du lot qu'Yvonne de Bray ainsi que Marie Déa qui, dans la peau de l'ex-maîtresse de Gaston de Sallanches pousse l'effacement jusqu'à en devenir touchante. Martine Carol, elle, est juste, sans plus, et finalement en accord avec l'insouciance de son personnage. Un film qui, au total, vaut essentiellement pour la qualité prenante de son récit et la sincère bonne volonté que Richard Pottier a mise à réaliser. Mais même avec ses maladresses et ses raccourcis historiques, le propos de ce film, qui n'a d'autre ambition divertissante que celle d'un film d'aventures, est plus recommandable et sincère que n'importe quel autre film partisan qui se soucierait scrupuleusement du détail historique. Et c'est bien là aussi tout le charme du cinéma que de séduire au-delà de toutes vraisemblances par la seule force d'une histoire.


Sources :

Olvier Barrot, Raymond Chirat (Cinéclub : portraits, carrières et destins de 250 acteurs du cinéma français (1930-1960))
Paul Vecchiali (L'Encinéclopédie : cinéastes français des années 1930 et leur oeuvre, Tome 1 et 2)
L'Ecran français n °295 ( 7 Mars 1951)
Jacques Lourcelles (Dictionnaire du cinéma)

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Par Yann Gatepin - le 30 septembre 2013