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Critique de film
Le film

Capricorn One

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L'histoire

La NASA s’apprête à lancer la fusée Capricorn One dont l’objectif est la conquête martienne. Quelques minutes avant le décollage, les trois astronautes sont sommés de quitter le cockpit. Tandis que l’équipage est transféré dans la plus grande discrétion vers une base militaire secrète, le lancement est effectué. Le plus grand canular de l’histoire spatiale est en marche...

Analyse et critique

Le 4 octobre 1957, l’URSS lance le premier satellite artificiel de l’histoire, Spoutnik 1. En pleine Guerre Froide, l'évènement prend immédiatement la forme d’un énorme camouflet pour l’administration américaine. Dès lors, la compétition spatiale entre les deux grandes puissances va prendre toute sa démesure. Le 29 juillet 1958, Eisenhower signe la loi instituant la création de la NASA. Trois ans plus tard, Kennedy annonce le programme lunaire avec pour objectif « de réussir, avant la fin de cette décennie, à poser un homme sur la Lune et à le ramener sain et sauf sur Terre. » Le 21 juillet 1969, Neil Armstrong marche sur la lune.

Pendant cette décennie, Peter Hyams commence une carrière de réalisateur au service de la chaine de télévision CBS. Affecté au bureau de Boston, il signe de nombreux documentaires. Il est notamment en charge de programmes consacrés aux missions Apollo. A cette occasion, il filme les simulations d’alunissage organisées par la NASA. Troublé par le réalisme de ces exercices, Hyams s’interroge sur le pouvoir des images et leur capacité à tronquer la vérité. Aux yeux du monde, l’alunissage ne repose alors que sur des prises de vues (photo et vidéo) et sur le témoignage d’un groupe d’astronautes. Rapidement, Hyams émet des doutes quant à la réalité des images de la mission Apollo XI de juillet 1969. La possibilité d’un gigantesque canular commence à prendre forme dans son esprit... Rappelons qu’à cette époque, quasiment personne ne doute de la véracité d’une image TV. Et malgré quelques affaires importantes mais rapidement étouffées (l’assassinat de JFK notamment), les Américains ont une foi quasi aveugle dans leurs médias tout comme dans leurs institutions. Mais cette confiance s’ébranle en 1972 avec l’affaire du Watergate. Ce scandale retentissant provoque non seulement la démission du Président en place (Richard Nixon) mais également une vague de contestation à l’égard des classes dirigeantes. La théorie du complot plane alors sur chaque évènement majeur, donnant ainsi du grain à moudre à toute une nouvelle vague de journalistes et d’artistes. Le cinéma surfe évidemment sur cette nouvelle vague idéologique et donne naissance à quelques œuvres essentielles. Parmi les cinéastes impliqués dans ce mouvement, on retiendra essentiellement trois noms : Alan J. Pakula (A cause d’un assassinat en 1974 et Les Hommes du Président en 76), Francis Ford Coppola (Conversation secrète, 1974), et Sydney Pollack (Les Trois jours du Condor, 1975). Sensible à cette nouvelle tendance, Peter Hyams y voit l'opportunité de développer un projet prenant comme base les doutes qu’il avait émis à l’égard du programme Apollo pendant les années 1960...

Intitulé Capricorn One, son script est rédigé entre 1974 et 1975. Il s'appuie à la fois sur les documents fournis par la NASA (lors de la réalisation des documentaires CBS) et sur les grandes lignes de la "théorie du canular des programmes Apollo". Selon cette théorie, aucun homme ne s'est posé sur la lune. Les images des équipes Apollo sur le sol lunaire ne seraient que le fruit d'une savante mise en scène réalisée en studio. Cette hypothèse s’appuie en particulier sur des détails troublants parmi lesquels des éclairages suspects, la position du drapeau planté par les astronautes ou la profondeur de leurs empreintes sur le sol lunaire. (1) Apparue dès 1969, cette accusation de canular est restée vivace jusqu’en 2002, date à laquelle un documentaire a tenté de reconstituer les images d’Apollo XI en studio. (2) Mais depuis cette date, la communauté scientifique s’est attaquée à cette théorie qui, aujourd’hui, a perdu quasiment toute sa crédibilité. (3) Mais au début des "seventies", le débat fait rage autour de cette question. Peter Hyams s'empare donc du sujet et le transpose sur Mars à une époque indéterminée. Le projet lui tient à cœur et il est fermement décidé à prendre en charge sa réalisation. Malheureusement, Hyams n’est pas un cinéaste de la trempe d’un Coppola, Pakula ou Pollack. Jusqu’alors, il n’a réalisé qu’un film pour Hollywood, Peeper, comédie médiocre mettant en scène Natalie Wood et Michael Caine. Enorme échec au box-office, Peeper lui ferme les portes des studios. Il peine à trouver les moyens de développer Capricorn One jusqu’à sa rencontre avec Paul Lazarus : producteur à succès de Westworld (Michael Crichton), Lazarus croit au projet de Hyams et décide de contourner les studios hollywoodiens pour trouver le financement. Il prend contact avec Lew Grade, directeur d'ITC Production, une société anglaise spécialisé dans la production de films de science-fiction. Immédiatement convaincu par le potentiel commercial de Capricorn One, Grade valide le projet. Pour anecdote, Grade et sa compagnie financeront la même année un autre long métrage auquel personne ne croit : Ces Garçons qui venaient du Brésil, film de Franklin J. Schaffner, devenu depuis une référence pour de nombreux cinéphiles amateurs de science-fiction.

Peter Hyams et Paul Lazarus peuvent donc lancer Capricorn One. Ils composent leur casting, préparent le plan de tournage et obtiennent le soutien de la NASA. Ce soutien constitue une véritable surprise tant le sujet paraît sensible (le récit accuse non seulement la NASA de simuler la conquête spatiale mais la rend également responsable de l'assassinat d'astronautes !). Il est difficile de comprendre les motivations d'une telle institution pour Capricorn One, mais le résultat est là : la NASA prête du matériel à Lazarus (notamment un module lunaire) et fournit de nouveaux documents. Le tournage peut démarrer avec un budget de 4.8 millions de dollars et un délai de 70 jours. Le réalisateur et le producteur font preuve de rigueur et respectent les limites imposées. Le film sort aux USA le 2 juin 1978 et remporte un beau succès. Capricorn One est le plus gros succès indépendant de l'année et termine l'été derrière les deux gros blockbusters de la saison, Grease et American College. Un peu plus d’une trentaine d’années après sa sortie, qu’en est-il de ce film qui fit vibrer les adolescents des années 70 ?

Revenons d’abord sur le parcours de Peter Hyams : si sa carrière avait plutôt bien décollé avec ce projet ambitieux, suivi quelques années plus tard par Outland (remake spatial du Train sifflera trois fois avec l'excellent Sean Connery), elle a ensuite pris des tournures assez fades. Dans sa filmographie, certains férus de science-fiction sauvent 2010 : l'année du premier contact, mais inévitablement le film souffre de la comparaison avec 2001, L'Odyssée de l'espace dont il est censé être la suite. Les grands romantiques évoqueront pour leur part Guerre et passion, rarement considéré comme un chef-d'œuvre mais qui bénéficie pourtant d'une belle réputation. Aujourd’hui, Peter Hyams reste en activité et on lui doit les insipides La Fin des temps avec Arnold Schwarzenegger ou D'Artagnan, énième remake du classique d'Alexandre Dumas, avec une Catherine Deneuve venue cachetonner sans le moindre scrupule ! Bref, la carrière de Hyams tient presque en deux films : Outland et Capricorn One.

Le principal intérêt de Capricorn One est d'avoir su mettre en image la théorie du canular des programmes Apollo évoqué précédemment. De ce point de vue, le film de Peter Hyams fait preuve d'une ambition qui reste encore assez appréciable. Néanmoins, on peut lui reprocher un certain manque de courage : en déplaçant le sujet de la conquête lunaire sur Mars, et en refusant de donner la moindre date, le récit s'affranchit de contester des faits. Il entre ainsi dans le domaine de la pure fiction et se contente de faire planer le fantasme de la théorie du complot autour des programmes Apollo. On peut évidemment comprendre combien il est difficile de s’attaquer aux grandes pages de notre Histoire. Mais parmi les critères de mesure du talent d’un artiste, il y a la capacité à bousculer les mythes, à prendre des risques et à s’attaquer aux problèmes de face. De ce point de vue, un cinéaste comme Oliver Stone peut, par exemple, être considéré comme un cinéaste incontournable. Néanmoins, si Hyams refuse de se mesurer à l’Histoire, il a tout de même le mérite de développer une réflexion sur le pouvoir des images assez pertinente. De ce point de vue, la première partie du film (jusqu'à la course poursuite dans le désert) est remarquable : le réalisateur y fait preuve de rigueur dramaturgique et montre avec pragmatisme comment la NASA construit son gigantesque mensonge. La justesse des dialogues met en avant les motivations politiques de l'agence spatiale mais également celles des plus hauts responsables de l'Etat. Lorsque le récit commence à suivre les astronautes, Hyams emmène le spectateur sur une base secrète où est caché un immense studio de télévision, outil principal du canular. Parallèlement, la mise en scène s'intéresse au quartier général de la mission Capricorn One. L’immense salle remplie d'écrans et d'ordinateurs permet d’observer des dizaines d'ingénieurs supposés suivre le déroulement du vol vers Mars. Au sein de ces deux décors, Hyams déploie sa dramaturgie : d'une part le groupe d'astronautes confronté au discours du directeur du programme (Dr James Kelloway, interprété par l'excellent Hal Holbrook), et d'autre part un ingénieur en proie à des doutes au sein du QG. Ces deux situations vont ensuite se développer avec habileté, provoquant notamment la fuite des astronautes et l'enquête d'un journaliste (Robert Caulfield). Dans cette première partie, la qualité de la mise en scène de Peter Hyams tient avant tout dans le rythme donné au récit et sa maîtrise du Cinémascope. L'utilisation du format large donne lieu à quelques prises de vues remarquables par les détails dont elles font preuve. Ainsi le QG de la mission grouille d'éléments techniques et de figurants présentés tant sur la largeur du scope et dans la profondeur de champ. Cette multiplication de l’activité à l’écran provoque la sensation d'être perdu au cœur d'une masse d'informations impressionnante. Hyams plonge ainsi le spectateur en pleine paranoïa, ne sachant jamais où est la vérité ni si elle arrivera à surgir du drame ainsi tissé. Il faut également souligner la qualité des décors proposés, associée à la précision du montage et à la remarquable bande originale de Jerry Goldsmith (sublime thème d’introduction !). Chacun de ces éléments concourent à l’immersion du spectateur dans le récit et à un agréable sentiment de vertige face aux enjeux exposés.

Malheureusement, la seconde partie du film n'est pas à la hauteur : le récit se résume alors à une course poursuite entre des tueurs de la NASA et les astronautes et à l'enquête menée par James Caulfield, le journaliste cherchant à faire exploser la supercherie. Mais ses recherches manquent cruellement de rigueur et avancent grâce à des évènements dramatiques absolument improbables... On se régalera tout de même du jeu d'Elliot Gould, tout en charme et nonchalance, dans le rôle de Caulfield. Et avouons que James Brolin signe une belle performance en incarnant le Colonel Charles Brubaker (tout à l'opposé de O.J. Simpson ou Sam Waterston absolument transparents dans les rôles des deux autres astronautes). La course poursuite est tout aussi bâclée que l'enquête du journaliste, multipliant les scènes d'action avec, en climax, une course poursuite idiote entre deux hélicoptères Hughes OH6 Cayuse et un biplan piloté par Telly Savalas (Kojak). En 1978, cette scène faisait certainement son effet, mais aujourd'hui, alors que la tendance du film d'action tend vers un réalisme absolu (on pense notamment à la trilogie Jason Bourne ou à la série 24h Chrono), elle paraît totalement désuète…

Au final, on peut retenir de Capricorn One une véritable capacité à faire naître un sentiment d'angoisse et de paranoïa tout en insufflant une réflexion quant au pouvoir des images. Mais en inscrivant son film dans un registre d’entertainment quelque peu « has been » et en manquant de rigueur dans le dénouement de son drame, Peter Hyams ne va pas au fond de son sujet et passe malheureusement à côté d’un grand film.


(1) En savoir plus sur la théorie du canular des missions Apollo : http://fr.wikipedia.org/wiki/Accusation_de_canular_relative_au_programme_Apollo
(2) Opération Lune (William Karel, 2002)
(3) Les arguments des scientifiques ont notamment été vulgarisés et exposés au public dans un épisode de l’émission Mythbuster diffusé sur Discovery Channel

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Par François-Olivier Lefèvre - le 30 juillet 2009