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Critique de film
Le film

Capitaine Blood

(Captain Blood)

Partenariat

L'histoire

Au 17ème siècle, le Docteur Peter Blood (Errol Flynn) est accusé de trahison pour avoir tenté de sauver la vie d’un organisateur de la Révolution de Monmouth en Grande-Bretagne. Condamné à une peine d’esclavage aux Antilles, il est vendu à un marchand de Port-Royal, le colonel Bishop (Lionel Atwill). Par un concours de circonstances, Blood devient médecin du gouverneur de l’île et séduit la nièce de Bishop, la belle Arabella (Olivia de Havilland). Peu de temps après, Port-Royal est attaquée par un galion espagnol. Blood profite du chaos ainsi provoqué, aide les esclaves à s’évader, s’empare du navire ennemi et prend le large. Transformé en Capitaine d’une communauté pirate il règne au large des Caraïbes et terrifie les navires de tous pays. Sur l’île de Tortuga, Blood rencontre le Capitaine Levasseur (Basile Rathbone) un fameux corsaire d’origine française. Les deux hommes décident de se partager leurs butins respectifs jusqu’à ce qu’Arabella Bishop devienne aussi l’objet de leur conquête…

Analyse et critique

L’année 1934 marque le grand retour des pirates sur les écrans de cinéma. Après une vague de films réalisés pendant les années 20, les principaux studios engagent la production de leurs remakes en version parlante. Flemming ouvre le bal avec une adaptation très picaresque de L’Ile au Trésor et remporte un vif succès public. C’est ensuite au tour des Révoltés du Bounty (Franck Lloyd) dont les recettes font le bonheur de la MGM. Décidés à obtenir leur part du gâteau, les frères Warner mettent en chantier plusieurs projets parmi lesquels Capitaine Blood d’après le roman de Rafael Sabatini.

Branle-bas de combat à la Warner

Une fois le financement de Capitaine Blood défini, la Warner confie la réalisation de ce nouveau chantier à un jeune cinéaste immigré depuis peu aux Etats-Unis, Michael Curtiz. Débarqué en Californie en 1926, le réalisateur d’origine hongroise n’a jusque-là mis en scène que des films à budget moyen parmi lesquels nous pouvons retenir 20,000 Years in Sing Sing avec Spencer Tracy et Bette Davis. Fort de son expérience acquise en Hongrie puis dans les studios, Curtiz fait alors figure de jeune premier aux dents longues. Le scénario est confié à Casey Robinson qui signe une adaptation extrêmement fidèle à l’œuvre de Sabatini. Robinson, que l’on connaît pour son travail d’écriture sur des mélodrames, accentue tout particulièrement l’histoire d’amour entre Blood et Arabella Bishop. Sous sa plume, le récit de Sabatini se transforme en une romance d’aventure idéalement rythmée et servie par des dialogues remarquables.

Pendant l’écriture du script le studio prépare ses équipes : Byron Haskin, qui deviendra un réalisateur de référence en matière de films à gros budget (il réalisera notamment La Guerre des Mondes en 1952), est engagé pour prendre en charge les combats maritimes. A ses côtés, Jean Negulesco (non crédité au générique) participera également au tournage en tant qu’assistant de Michael Curtiz. Côté casting, Robert Donat (fort de son succès dans l’adaptation du Comte de Monte Christo) est pressenti pour incarner le Capitaine Blood. Mais, étant tombé malade à quelques jours du tournage, il oblige la Warner à lui trouver un remplaçant. Désespérés, les ‘executives’ du studio se tournent vers Brian Aherne, mais celui-ci refuse le rôle. Curtiz est également mis à contribution pour trouver une solution au plus vite. Parmi les connaissances du réalisateur figure une actrice française, Lili Damita, elle-même mariée à un jeune acteur fraîchement débarqué de Tasmanie, Errol Flynn. L’occasion est trop belle et, persuadée que le rôle est taillé pour son bondissant époux, elle empresse Curtiz de lui donner sa chance. Après une rencontre Flynn, Curtiz et la Warner lui confient le personnage de Blood. Errol Flynn obtient ainsi son premier grand rôle dans un film d’aventure, une légende du cinéma vient de naître...

Aux côtés de la tête d’affiche composée de Flynn et De Havilland, Basil Rathbone incarne le Capitaine Levasseur. Alors très populaire, le comédien d’origine sud-africaine n’hésite pas à railler le jeune Errol Flynn pendant le tournage. Au cours d’un duel opposant leurs deux personnages, il le provoque en lui indiquant que son cachet est nettement supérieur au sien. Fou de rage, Flynn ne retient plus ses coups et blesse Rathbone, lui laissant une cicatrice au bras qu’il portera tout au long de sa carrière ! Toutefois, ceci n’empêchera pas Flynn et Rathbone de s’affronter de nouveau dans Les Aventures de Robin des Bois aux côtés de Olivia de Havilland en 1938 et toujours sous la direction de Michael Curtiz (on ne change pas une équipe qui gagne !!).

Tourné en Californie au cours de l’année 1935, Capitaine Blood sort sur les écrans pour les fêtes de Noël et remporte un immense succès. Le budget du film (1 million de dollars) est largement rentabilisé. La Warner impose alors sa toute puissance, Michael Curtiz manque de peu l’Oscar et Errol Flynn devient la nouvelle idole de l’Amérique.

Sabatini, Curtiz, Warner, Flynn : quatuor pour un Trésor !

Si le succès de Capitaine Blood est évident, on le doit avant tout à la qualité de l’ouvrage original. Auteur de quelques classiques du roman d’aventures parmi lesquels Scaramouche, L’Aigle des Mers et donc Capitaine Blood, Sabatini est, avec Stevenson, l’une des références de la littérature d’aventures anglo-saxonne. Ses ouvrages, qui prennent comme décors une époque fidèlement reconstituée et mettent en scène des hommes ordinaires transformés en héros à la suite d’une série d’injustices, contiennent tous les ingrédients dont raffole le public : de l’exotisme, une grande dose d’action, de la romance et une morale à toute épreuve. Dans Capitaine Blood, la première partie du récit raconte les péripéties d’un chirurgien irlandais condamné à mort pour avoir sauvé un opposant au Roi. Inspiré de la vie de Henry Pitman (qui réussit à s’enfuir vers les Antilles) le texte de Sabatini mêle habilement réalité historique et fiction. La seconde partie du récit (lorsque Blood devient capitaine d’un vaisseau pirate) s’inspire cette fois de la vie de Sir Henry Morgan, célèbre gentilhomme britannique devenu pirate des Mers du Sud… Là encore, Sabatini sait mélanger des sources historiques solides (la description de la ‘société’ pirate est reconnue par de nombreux historiens comme très réaliste) à une imagination féconde et un sens inné du récit.

L’adaptation de Curtiz reste assez fidèle au roman et au style de Sabatini. Le Capitaine Blood interprété par Flynn est un homme que les évènements ont transformé en héros. Courageux, intrépide, guidé par une morale sans faille, il défend des valeurs que certains spectateurs pourront trouver naïves et désuètes. Cependant, si l’on fait abstraction de cette part de cynisme qui sied si bien à notre époque, force est de constater que le plaisir d’assister aux aventures de ce Capitaine au grand cœur demeure intact. Voir et revoir notre Capitaine Blood s’escrimer avec ses adversaires, haranguer ses hommes et séduire sa belle nous replonge avec délectation dans les souvenirs chaleureux de notre enfance ! Outre sa fidélité au roman, Curtiz impose un style qui lui permettra de régner sur le box office pendant près de 20 ans. Si certains critiques qualifient ce réalisateur de simple faiseur ils devraient revoir Capitaine Blood afin d’admirer sa maîtrise du cadre et la puissance de sa mise en scène. Alliant une fluidité des mouvements à une précision diabolique, le cinéaste occupe l’espace comme peu savent le faire et insuffle une énergie permanente à son métrage. Chez Curtiz, il y a également une force de la narration qui n’est pas sans évoquer Raoul Walsh. Ses héros, constamment tournés vers l’avant, semblent littéralement projetés dans le récit, entraînant le spectateur dans un tourbillon d’aventures. Enfin, est-ce utile de rappeler à ceux qui raillent Curtiz les immenses succès que furent L’Aigle des Mers, Les Aventures de Robin des Bois, La Piste de Santa Fé ou CasablancaCapitaine Blood fait assurément partie de cette catégorie de films entrés au Panthéon du Septième Art !


D’autre part, une des grandes qualités du film réside dans le rythme de sa narration. En effet, Capitaine Blood aspire le public dans un maelström d’action où les temps morts n’ont d’utilité que de laisser le spectateur reprendre son souffle pour mieux le replonger dans l’aventure. Ce style si caractéristique est alors la marque de fabrique de la Warner qui n’hésite pas à multiplier les mouvements de caméra, à procéder à un montage cut (1) et à couper certaines séquences jugées trop lentes, quitte à multiplier les ellipses narratives. Avouons que si parfois la compréhension de l’intrigue en pâtit, l’objectif d’’entertainment’ des frères Warner est largement atteint ! Avec Capitaine Blood, le studio fait également preuve de son légendaire savoir-faire technique. Les batailles navales, tournées à partir de modèles réduits sont impressionnantes et s’insèrent avec fluidité lors du montage. Côté décors, c’est un véritable festival et, outre une transparence assez risible mais ô combien charmante (lors de la première scène), ils se succèdent avec harmonie. De ce point de vue, la débauche de moyens est impressionnante : que ce soit la reconstitution de Tortuga Island (le repère des pirates), de la ville de Port Royal (qui sert de base à la première partie du récit) ou des différents navires, tout concourt au ravissement des spectateurs.

Si le style Warner, en alchimie parfaite avec celui de Michael Curtiz, participe pour beaucoup à la réussite du film, que serait Capitaine Blood sans la figure charismatique d’Errol Flynn ? Le comédien qui signe ici son entrée dans le grand bain hollywoodien explose à l’écran. Son charisme, son énergie et son charme font un ravage. En livrant des combats avec un sourire digne d’une publicité pour dentifrice, le réalisme en prend certainement pour son grade mais le plaisir qui s’en dégage demeure jubilatoire. Avec ce rôle, Flynn entame une longue carrière qui sera marquée par une collaboration assidue avec Curtiz et Walsh (deux noms encore liés !). A ses côtés, Olivia de Havilland campe l’archétype de l’héroïne hollywoodienne des années 30. Dotée d’un fort caractère mais totalement sous le charme de son héros, elle est malheureusement bien loin de la vision féministe que développeront certains réalisateurs (parmi lesquels Howard Hawks) pendant les années 40 et fait quelque peu figure de ‘potiche’…

Abstraction faite de ce petit reproche, Capitaine Blood marque incontestablement une étape dans l’histoire du film de Pirates et plus largement dans celle du film d’Aventures. Première adaptation de Sabatini en version parlante et entrée au Panthéon cinématographique du duo Curtiz/Flynn, cette fresque orchestrée par la Warner est l’ancêtre de nombreux longs métrages qui marqueront l’imagerie du 20ème siècle. Et aujourd’hui, lorsque Johnny Depp incarne avec un charme moderne un nouveau Pirate des Caraïbes, on ne peut s’empêcher d’avoir une pensée émue pour notre Capitaine Blood…


(1) On remarque tout de même des fondus enchaînés mais uniquement lors des transitions entre scènes.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 4 octobre 2006