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Critique de film
Le film

Cape et poignard

(Cloak and Dagger)

Partenariat

L'histoire

Durant la Seconde Guerre mondiale, des Résistants font parvenir aux services secrets américains des informations qui laissent craindre que les Allemands progressent rapidement dans leur conception d'armes atomiques. Un scientifique américain est contacté pour se rendre en Suisse et ramener deux confrères qui ont été contraints de travailler pour les Nazis...

Analyse et critique

En 1938, Fritz Lang écrivit un scénario intitulé Hommes sans patrie (1) où il était question d'espions allemands, de savants et d'armes secrètes à la puissance terrifiante. Le ton est y était nerveux, invraisemblable et rythmé, dans l'esprit de ses serials muets. Prévu pour être tourné chez Paramount, le projet capota pour raison(s) inconnue(s). Nulle doute que quand le cinéaste se lança dans Cape et poignard, il garda en tête ce précédent scénario qui en reproduit les grandes lignes. Mais entretemps, il y a eu Pearl Harbor, des millions de morts, les camps de concentration et évidement Hiroshima et Nagasaki. L'approche ne pouvait plus posséder la naïveté et la dimension pulp d'avant-guerre. Elle devait s'ancrer dans une époque qui annonçait les prémices de la guerre froide. C'est cette noirceur qui étonne le plus dans ce film peu connu et pas toujours apprécié dans la carrière du cinéaste. On peut pourtant estimer qu'il s'agit de l'un de ses meilleurs films, bien plus personnel et atypique qu'il n'y paraît.

Loin des films de guerre propagandistes de cette période, Cape et poignard ne possède rien d'héroïque, de romanesque, d'exaltant ou de patriotique. Sur un canevas assez proche, on est par exemple dans l'antithèse total du trépidant Sabotage à Berlin de Raoul Walsh et ses rebondissements en pagaille. Ce registre grave est annoncé dès les premières minutes lors de la présentation du personnage interprété par Gary Cooper, un scientifique écœuré par les directions prises par son activité, dont le financement privilégie désormais la destruction et les armes de guerre plutôt que le progrès comme la guérison du cancer et de la tuberculose. Il va pourtant être forcé de s'engager dans le conflit.

L'originalité du récit - et de l'approche de Fritz Lang - est de ne pas s'écarter de la nature du personnage, un homme qui ne connaît de la guerre que ses jeux d'enfants de huit ans. On ne devrait donc pas être surpris par son incompétence qui le fait se trahir immédiatement aux yeux des espions nazis, lui font commettre plusieurs bévues et qui ne parvient pas à sauver les personnages auxquels il tient. Il n'est guère plus surprenant de le voir essayer de menacer maladroitement un sbire en imitant George Raft manipulant une lourde pièce de monnaie dans Scarface (autre souvenir de son enfance ?). Quand il se retrouve livré à lui-même, il ne peut d'ailleurs s'empêcher d'écrire des équations mathématiques. Difficile de faire plus anti-héros.

La confrontation avec la dure réalité du conflit sera donc cruelle, violente et pleine de désillusions. Et c'est bien là que réside la qualité du scénario qui parvient à régulièrement placer le spectateur sur un terrain a priori connu et balisé pour mieux retourner les stéréotypes, en particulier l'atmosphère paranoïaque de la première partie dans laquelle l’utilisation de miroirs (et du double jeu) se révèle une fausse piste. Le meilleur exemple est tout ce qui tourne autour d'un simple chat quand Cooper doit se cacher dans l’appartement de Lilli Palmer. Ce félin apparaît initialement au début de la séquence comme deux yeux menaçants dans l'obscurité, laissant croire à une espion. Plus tard, il permettra à Cooper de mieux saisir le quotidien des civils en temps de guerre où, contrairement aux Etats-Unis, on ne peut nourrir les animaux de compagnie qui finissent plutôt dans les assiettes des enfants affamés. Enfin, ce même chat sera à la base d'une péripétie qui donnera une raison à Cooper et à sa partenaire de devoir prendre la fuite puisqu'ils viennent d'être repérés par un voisins.

A l'inverse de quantité de films du même genre, le scénario et la réalisation ne laissent pas de place aux hasards accommodants, aux twists arrangeants ou aux péripéties improbables. La rigueur et la logique demeurent implacables, d'où ce fatalisme présent dans les meilleures œuvres du cinéaste. L'échec et sa culpabilité sont souvent les moteurs dramatiques de nombreuses scènes où l'amertume demeure inéluctable. Avec son économie de moyens habituel, Fritz Lang transcende le film d'espionnage (dont le titre renvoie au genre même) avec une fluidité et une sécheresse qui donnent toute la mesure de la difficulté à accomplir cette périlleuse mission. Le point d'orgue demeure un combat d'anthologie entre Cooper et un Allemand dans un hall d'immeuble, couvert par une chanson populaire qui se joue dans la rue. Un affrontement muet, violent, sec, tendu, au découpage d'une modernité époustouflante (et dont le dénouement avec un ballon est une auto-citation ironique à M le maudit).

Ce style dégraissé donne une cadence soutenue au sein de laquelle les protagonistes semblent presque passifs, ne pouvant maîtriser tous les facteurs extérieurs pour des conséquences à l'opposé de ce qu'ils visaient avec leurs plans. Le cinéaste baissera seulement le rythme afin de développer le personnage féminin, Gina, lui aussi peu commun dans le panorama du cinéma américain de l'époque. Une femme froide et directe qui n'hésite pas à prendre les armes quand le contexte l'y oblige. Elle abat d'ailleurs brutalement un garde à l'arme blanche dans une séquence, nocturne et pluvieuse, saisissante par sa simplicité dédramatisée. Gina demeure le caractère le plus intéressant du Cape et poignard parce que Lang n'évacue jamais sa féminité et ses rêves d'une vie calme, sans pour autant la priver d'un pragmatisme résigné sur les possibilités qui s'offrent à elle en temps de guerre de manière générale et dans la Résistance en particulier. Et c'est justement parce qu'elle est une femme que son rôle est moins enviable. Un court dialogue laisse entendre qu'elle doit autant payer de son corps envers les généraux nazis (pour les piéger) qu'envers les parachutistes anglais (pour les soulager de leurs efforts). Elle sait pertinemment qu'il lui est impossible de s'attacher sentimentalement à un homme et que sa relation avec Cooper est vouée à l'échec, avec peu de chances que celle-vi perdure au-delà du conflit.

Ce personnage est à l'image du film de Lang : il n'y a pas de place pour la sensibilité et le romantisme. Il faut aller de l'avant et les faux-pas sont synonymes de morts. Comme le dit un second rôle : « Ce sont toujours les détails qui font la différence. » Et dans ce domaine, Lang est incontestablement un maître. Outre le réalisme de l'univers (les personnes parlent dans leur langue natale, les questions de rationnement, les décombres, l'absence d'honneur, la lâcheté, les comportements des résistants), c'est bel et bien sa réalisation qui fait la différence. C'est par elle, et uniquement par elle, que le film se construit et avance. Les explications sont toujours absentes et la caméra donne juste ce qu'il faut d'informations visuelles pour que le spectateur comprenne la situation, le retournement ou l’enjeu de la séquence. Ce fatalisme écrasant passe par un style épuré, millimétré, sans gros effets mais à l’efficacité redoutable, qui peut en effet faire croire à une mise en scène plus effacée que d'habitude pour Fritz Lang. Il n'en est rien bien sûr et il suffit d'observer le découpage, l'absence de dialogues, le calme résolu mais déterminé des actes au cœur de l'introduction (et de son raccord avec la séquence suivante) pour s'en persuader.

Il va sans dire que le résultat effraya le studio qui réduisit considérablement les dialogues évoquant le danger des armes nucléaires et supprima purement et simplement la dernière bobine, soit près de vingt minutes où l'intrigue se déplaçait logiquement en Allemagne où le « héros » découvrait les camps de la mort avant de constater que les Nazis avaient déplacé leurs usines de fabrication atomique en Amérique du Sud. Soit un désaveu total pour Gary Cooper qui échouait sur presque tous les aspects de sa mission. Mais même avec ces coupes (perdues à jamais), Cape et poignard conserve intacts sa force et son pessimisme, d'autant qu'on devine aisément le sort tragique qui attend une bonne partie du casting.


(1) Cette nouvelle est disponible dans le recueil, désormais épuisé, Mort d'une carriériste et autres histoires paru chez Belfond, et qui regroupe quatre textes de Fritz Lang.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbuckler films

DATE DE SORTIE : 5 août 2015

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Par Anthony Plu - le 5 août 2015