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Critique de film
Le film

Cadavres exquis

(Cadaveri eccellenti)

L'histoire

L’inspecteur Rogas est chargé d’enquêter sur une série d’assassinats visant des magistrats. Il identifie comme suspect un homme qui fut condamné injustement par ces juges. Mais sa hiérarchie et des personnages puissants font pression sur lui pour l’orienter vers une autre piste et donner une explication politique aux meurtres. Rogas tente de maintenir son intégrité et de poursuivre son enquête en toute indépendance, mais il va s’exposer à la menace de puissantes forces cachées.

Analyse et critique

Peu de cinéastes sont associés aussi directement à un style cinématographique que Francesco Rosi au film dossier. Il est l’homme de l’enquête portée à l’écran, qu’elle concerne le cas Salvatore Giuliano ou la question des scandales immobiliers avec Main basse sur la ville, et c’est toujours ce principe d’exposition des mécanismes de la société qu’il met en œuvre au cœur des années 70 pour L’Affaire Mattei, Lucky Luciano et Cadavres exquis, trilogie informelle généralement considérée comme le sommet de sa carrière. A cette période, c’est la situation politique de l’Italie qui intéresse Rosi, et en particulier la collusion entre pouvoirs officiels et occultes. Après s’être inspiré par deux fois d’histoires vraies, la mort mystérieuse de l’industriel Enrico Mattei puis la vie du parrain de la mafia new-yorkaise Lucky Luciano, Rosi choisit pour Cadavres exquis un matériau fictionnel en adaptant un roman de Leonardo Sciascia, Le Contexte. Le livre paru en 1971 est une allégorie plutôt transparente de la situation de l’Italie contemporaine, celle des années de plomb, marquées par la « stratégie de la tension ». Un sujet rêvé pour Rosi et son scénariste Tonino Guerra pour porter un regard sur le fonctionnement de l’Italie dans ces années 70.

Si les sujets de ses deux films précédents entraînaient assez naturellement Rosi vers un style quasi-documentaire considéré, à juste titre, comme l’une des marques de fabrique les plus notables de son cinéma, le point de départ de Cadavres exquis lui offre l’opportunité d’expérimenter d’autres registres et un autre type de récit. Il ne va pas s’en priver. Le film s’ouvre sur l’assassinat d’un juge, premier meurtre d’une série sur laquelle travaille l’inspecteur Rogas, qui nous est présenté comme l’un des enquêteurs les plus compétents d’Italie. Dans sa première partie, Cadavres exquis se présente alors comme un polar presque traditionnel, Rogas voyageant de scène de crime en scène de crime et interrogeant témoins et connaissances de la victime. Ce n’est que petit à petit que le ton du film bascule, lorsque Rogas, ayant identifié un suspect anodin qui agirait au motif simple de la vengeance, se voit suggérer de manière plus ou moins menaçante de trouver une autre piste qui servirait les intérêts politiques de personnages puissants. Le film prend alors la forme d’un thriller paranoïaque, et Rosi propose des séquences typiques du genre : Rogas ne fait plus confiance à personne, saute du bus à la dernière minute persuadé d’être suivi, se balade seul dans des couloirs, des parkings, écoute des bandes et se découvre lui-même sur écoute. Ces images rappellent évidemment les grands thrillers paranoïaques américains et la mise en scène de Francesco Rosi se rapproche alors particulièrement de celle d’Alan Pakula. On pense particulièrement à A cause d’un assassinat, chef-d’œuvre du genre, et à la manière qu’a Pakula de perdre ses personnages dans le décor comme le fait Rosi dans certaines scènes de Cadavres exquis.


Si Rosi réalise ainsi ce qui ressemble à un pur film de genre, il n’en oublie pas de se faire un observateur précis de la situation de son pays. Mais comme à son habitude, le cinéaste n’est absolument pas didactique. Il fait confiance à son spectateur pour connaître les faits et les éléments sous-entendus dans le film, ou pour avoir la curiosité nécessaire pour se renseigner après coup. C’est la force de cinéma de Rosi de faire le pari de l’intelligence du spectateur, et de nous permettre de prolonger le plaisir purement cinématographique par un travail culturel, qui renforcera lui-même notre compréhension du film, lui offrant d’autant plus de richesse. Ici de nombreux détails évoquant les évènements terribles vécus par l’Italie durant les années de plomb parsèment le film. On trouve notamment plusieurs référence au réseau Gladio, installé par l’OTAN à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour contrer une éventuelle menace d’invasion soviétique, et « protéger » l’Occident du communisme. Cadavres exquis peut être vu comme un film parlant essentiellement de ce réseau et de sa terrible influence sur la stratégie de la tension et ses conséquences vécues par le peuple italien. C'est une interprétation très juste, mais Francesco Rosi aborde le sujet de manière extrêmement habile, en ne le traitant jamais explicitement et en n’oubliant jamais son intrigue scénaristique principale, pour ne pas courir le risque de perdre son spectateur devant une démonstration trop austère. Film exigeant et profond, Cadavres exquis est ainsi également un film accessible, qui procurera un véritable plaisir de visionnage sans avoir la connaissance de l’ensemble des détails qui en constituent la toile de fond, à l’inverse d’œuvres telles que Salvatore Giuliano ou Lucky Luciano, deux films formidables et passionnants mais dans lesquels le genre et l’intrigue ne viennent pas compenser l’exigence du sujet. Cadavres exquis reste un film dossier, mais il pourrait être vu comme un film dossier de contrebande, habillé des atours d’un polar passionnant et fascinant.

Dès son ouverture, Cadavres exquis prend un ton particulier. Nous suivons le procureur Varga, qui va bientôt être le premier juge assassiné, errant dans une nécropole accompagné par la marche funèbre. Une scène à la fois mystérieuse et marquante qui peut étonner alors que nous attendons un style quasi documentaire. Rosi ne filme pas ici les faits, mais se concentre sur les forces de l’esprit, donnant à son film une profondeur supplémentaire mais également une portée plus universelle, en ouvre la porte à l’humain et à l’âme. Du point de vue du récit, cette introduction permet également de justifier l’enquête qui va suivre, les victimes suivantes étant présentées de manière bien peu reluisante. La charge du film contre les représentants de la justice est parfaitement explicite, et culmine dans le portrait du président de la Cour suprême, formidablement interprété par Max Von Sydow, fou au point de vouloir appliquer la décimation dans le cadre de la justice ordinaire. Les victimes étant finalement aussi détestables que les comploteurs, il ne reste que le personnage de l’inspecteur Rogas pour recevoir la sympathie du spectateur pendant toute la durée du film. Rosi nous le rend attachant par des touches subtiles, notamment ce coup de téléphone à celle que nous comprenons être son ex-femme qui nous informe sur l’état de sa vie sentimentale sans que le film s'y attarde et que la caméra fasse preuve du moindre voyeurisme. Pour accentuer notre empathie, le cinéaste utilise également, et surtout, le charisme immense de son interprète principal, Lino Ventura.



 

L’acteur français, qui a atteint des sommets de popularité durant les années 60, se fait encore plus exigeant sur le choix de ses films durant la décennie qui suit, refusant l’essentiel des scénarios qui lui sont proposés. Cadavres exquis sera ainsi le seul film qui le mettra à l’affiche durant l’année 76, preuve que l’homme est très sélectif et qu’il fait les bons choix. Ventura apporte dès son apparition à l’écran toute sa force tranquille et un capital sympathie énorme sans le moindre effort. Toujours juste, il offre dans le film de Francesco Rosi l'une de ses plus belles compositions, bien aidé par le metteur en scène qui a parfaitement compris comment tirer parti des qualités du comédien. Utilisant sa présence formidable, Rosi n’hésite pas à filmer Ventura de dos ou en arrière-plan, sachant qu’il n’est pas besoin de gros plan pour qu’il soit reconnaissable. Il peut ainsi le mêler au mieux à l’action, nous faisant percevoir sa présence sans images superflues. Ventura transcrit parfaitement par sa performance la trajectoire de Rogas, flic d’abord sûr de ses méthodes puis de plus en plus perdu devant la situation qu’il perçoit. Sans surjouer mais par une simple évolution dans son regard ou un détail de sa posture, Ventura nous fait comprendre intimement Rogas et sa peur grandissante. Le film avançant, Rosi change également la place de Ventura dans le plan. D’abord central comme tout personnage sûr de lui, il se retrouve de plus en plus souvent relégué en bord de cadre ou de biais, traduisant le sentiment du personnage, entraîné dans un jeu dont les principes lui échappent. La symbiose entre le jeu de Ventura et ce que recherche Rosi semble évidente à l’écran, le résultat est formidable. Coïncidence ou conséquence de cet état de fait, le film suivant tourné par Ventura, deux ans plus tard, sera l’autre sommet du thriller paranoïaque européen, cette fois en France et devant la caméra de Jacques DerayUn papillon sur l’épaule.

Aussi talentueux soit-il, Ventura n’est pas seul dans Cadavres exquis, il est même entouré d’un des castings les plus impressionnants de son époque. En plus de Von Sydow cité plus haut, Charles Vanel, Marcel Bozzufi, Fernando Rey ou Renato Salvatori sont à l’écran, donnant instantanément vie à leurs personnages. Cette distribution prestigieuse n’est pas la moindre des qualités du film, et elle est le gage d’un plaisir de spectateur intense. Elle est également notre guide dans un récit tortueux et noir, qui s’obscurcit au fur et à mesure que les minutes passent. Pourtant, malgré les zones d’ombre qui ne se dissiperont jamais, nous n’avons jamais la sensation d’être perdus devant Cadavres exquis, le cinéaste prenant bien soin de nous maintenir toujours au même niveau de connaissance que le personnage principal. L’essentiel, comme dans tous les grands films de Rosi, est de comprendre les principes généraux qu’il expose, ceux de la collusion de pouvoirs obscurs. Ici, cela se double d’un plaisir immense pris devant la mécanique du thriller déployée par l’auteur. Cette double réussite fait de Cadavres exquis le chef-d’œuvre de Francesco Rosi, qui réussit le défi d’offrir dans la même œuvre un film dossier riche et un récit passionnant.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 20 février 2019