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Critique de film

L'histoire

1527 : Alvar Nunez Cabeza de Vaca est le trésorier d'une expédition envoyée par Charles Quint vers les Amériques et conduite par Panfilo de Narvaez. Des six cents hommes qui la composent, seule une poignée arrive saine et sauve sur les côtes de la Floride. Cabeza de Vaca  est l'un des rares à gagner la terre ferme, mais il essuie avec ses quelques hommes une attaque indigène qui réduit encore la troupe. En effet, seuls Alvar, Castillo, Dorantes et l'esclave maure Estebanico survivent. Faits prisonniers, ils sont bientôt séparés, Alvar devenant l'esclave d'un chaman Indien et perdant de vue ses compagnons. D'abord humilié et brimé par son maître, il devient son élève lorsque ce dernier découvre qu'il a des dispositions pour le chamanisme. Au bout de plusieurs années d'apprentissage, il est finalement libéré. Commence alors une longue errance qui va le mener de la Louisiane au Mexique, Alvar arpentant à pied près de huit mille kilomètres, accomplissant guérisons et miracles qui font bientôt de lui une légende vivante...

Analyse et critique

Réalisateur ayant fait ses armes dans le documentaire, Nicolas Echevarria souhaite pour son passage à la fiction évoquer la façon dont deux cultures peuvent s'entrechoquer. Sa première idée est de raconter l'histoire de Gonzalo Herrero, conquistador qui serait selon certaines sources le premier à avoir posé le pied au Mexique en 1511. La légende de cet homme ressemble par bien des points à celle d'Alvar Nunez Cabeza de Vaca qu'Echevarria mettra finalement en scène : il serait arrivé au Mexique à la suite d'un naufrage et se serait intégré à la population Maya jusqu'à épouser une princesse du royaume avec qui il aurait eu un enfant métis. Lorsque Cortes arrive au Mexique au 1519, Herrero aurait refusé de rejoindre la couronne espagnole, décidant de demeurer auprès des Mayas.

Ce projet s'avère cependant trop ambitieux pour les moyens dont dispose le cinéaste : il faudrait reconstituer les habitats et les costumes mayas, faire d'importantes recherches sur leur civilisation et leurs coutumes... bref, trop de gageures pour ce qui est alors une petite production. C'est alors que le cinéaste découvre le récit d'Alvar Nunez Cabeza de Vaca (1), y retrouvant tout ce qui l'avait marqué dans l'histoire d'Herrero.

Alvar Nunez Cabeza de Vaca est un personnage peu connu des livres d'histoire et pourtant son périple est l'un des plus fous, des plus improbables qui soit. Si on le voit parfois décrit comme un conquistador, la lecture de son carnet de voyage montre qu'il n'a rien en commun avec cette armée de conquête qui a ensanglanté le continent américain. La lecture de ce qui est à l’origine un rapport de son périple adressé au roi Charles Quint (tout conquistador et explorateur de la couronne était tenu de lui en soumettre un) montre un homme curieux, ouvert, un explorateur au sens noble du terme, même s'il l'est devenu par la force des choses.

Cabeza de Vaca est le trésorier d’une expédition pour la Floride menée par le terrible Panfilo de Narvaez, célèbre pour avoir combattu Cortes et conquis Cuba. Ce sont cinq navires contenant six cent hommes qui quittent l’Andalousie en 1527 dans le secret espoir de trouver l’emplacement de l’Eldorado au nord du Rio Grande. Trois cents hommes seulement arrivent en Floride en avril 1528, désertions (140 hommes s'enfuient lors d'une escale à Saint-Domingue), tempêtes (deux navires disparaissent avec une soixantaine d'hommes à leur bord), maladies, malnutritions et accidents divers ayant emporté la moitié de l’expédition. Les navires ont ordre d’attendre dans la baie de Tampa le retour de Narvaez et de ses hommes qui font, quant à eux, route vers le nord. Pendant six mois ils avancent péniblement dans un territoire inconnu, subissant des attaques d’Indiens et soufrant de la faim et de la fatigue. C’est bientôt la déroute et les deux cent cinquante survivants décident de gagner la mer pour rejoindre les navires qui, ils ne le découvriront jamais, ont désobéi aux ordres de Narvaez et ont gagné La Havane. Pendant deux mois, ils errent sur des radeaux de fortune, succombant un à un à la faim, au froid, à la mer et à la dysenterie. En novembre, une tempête emporte ce qui reste de l’expédition et seuls Cabeza de Vaca et une poignée de ses compagnons survivent.

Ce n’est que le début de l’incroyable aventure d’Alvar, qui va devenir le premier Occidental à parcourir le sud des Etats-Unis. A pied, la plupart du temps seul, il sillonne entre 1529 et 1536 près de huit mille kilomètres, traversant ce qui est aujourd'hui la Louisiane (découvrant au passage le Mississippi), l'Arkansas, le Texas, le Nouveau Mexique, l'Arizona puis, arrivant au Mexique, descendant dans le Conora, le Chihuahua et le Sinaloa. D’abord esclave d’une tribu indienne, il persuade ses maîtres de le laisser faire du commerce. Il parcourt ainsi un large territoire en troquant des dents d’ours, du mica, du cuivre, du plomb, de l’obsidienne, comprenant très vite que le peu de contact entre ces tribus nomades indiennes va lui permettre de développer son commerce. Son but est alors de se familiariser avec les différentes tribus mais aussi de cartographier ce territoire afin de trouver une route qui le ramènerait vers ses compatriotes. Pendant l’hiver 1533, il retrouve trois de ses compagnons d’infortune. Le hasard les mène au chevet d’un Indien qui se meurt. Alvar a appris des rudiments de médecine indienne mais c’est par la prière qu’il tente de sauver le malheureux. Alors que ce dernier est déclaré mort, les prières d’Alvar le ramènent soudainement à la vie. Le récit de son miracle est rapidement colporté et Alvar et ses compagnons passent de tribus à tribus, escortés, nourris, presque adulés, renouvelant les miracles et multipliant les preuves de ses dons de guérisseur.

En juillet 1536, ils tombent sur une expédition espagnole qui sillonne les tribus indiennes pour en faire des esclaves. Alvar est traumatisé par ce qu’il voit et il couchera par écrit sa réprobation quant aux exactions commises par les chrétiens contre les populations indiennes. De retour en Espagne, il refuse de participer à une mission meurtrière menée par Coronado au cœur du Kansas.  En 1940, il accepte le poste de gouverneur de Rio de la Plata. Il débarque au Brésil en 1540 et traverse le pays jusqu’au Paraguay. Une fois à Ascuncion, il abolit l’esclavage et prodigue des lois punissant les contrevenants. Il monte ensuite une expédition vers le haut Pérou, remonte le fleuve Paraguay et découvre en 1544 les chutes d'Iguassou. Lorsqu’il est de retour à Asuncion, c’est pour tomber dans les mains de ses compatriotes espagnols qui se sont rebellés contre son autorité. Il est arrêté et déporté au Portugal où il et condamné à six ans de prison. Alors qu’il a quasiment purgé sa peine, il est acquitté par Charles Quint et relâché. Il finit sa vie pauvre et oublié, disparaissant aux environs de 1560.

Si l’on espère que ce résumé aura donné envie au lecteur de se plonger dans ce Relation de voyage, il permet surtout de mettre en évidence les libertés prises par Echevarria avec l’histoire. Echevarria n’a pas pour ambition de faire un travail d’historien ni d’être fidèle à la lettre au récit fait par Cabeza de Vaca de son épopée. Tout ce qu’il tait ou transforme est ainsi révélateur de ce qui, en tant qu’homme et artiste, l’intéresse dans ce projet.

Ainsi la première partie du périple - à savoir l’expédition de six mois de Narvaez et de ses trois cents hommes, et les deux mois où les deux cent cinquante derniers survivants errent sur des radeaux de fortune - est complètement occultée. Le film démarre sur une poignée de naufragés, comme si les six cents hommes composant l’expédition avaient soudainement disparu en mer et non au terme d’une implacable traversée (un homme sur trois seulement arrivait en Amérique à cette époque) et d’une campagne désastreuse menée par Narvaez. Echevarria ne s’intéresse pas à cette partie de l’aventure d’Alvar car elle ne raconte rien de ce qui est au cœur de son film, la question de l’altérité.

De la même manière, les écrits de Cabeza de Vaca montrent un homme qui s’en remet constamment à Dieu. Il explique avoir assisté à des miracles, mais pour lui c’est toujours le Dieu chrétien qui est à l’œuvre derrière eux. Echevarria le montre au contraire complètement pris par ses pouvoirs chamaniques, et ce même s’il ne quitte pas son chapelet et continue à prier. Certainement qu’Alvar a pris de grandes précautions dans le récit de ses voyages : l’Inquisition est alors très puissante et il sait que le moindre écart peut lui être fatal. C’est pourquoi Echevarria met en scène ce que l’on devine entre les lignes, montrant les pratiques chamaniques comme quelque chose de réel.

Cabeza de Vaca décrit les Blancs comme des chrétiens mais refuse d’évoquer les Indiens comme des païens. Il protège ainsi ces derniers en ne les caractérisant pas par rapport à leur croyance, et montre par là tout ce chemin parcouru vers l’autre, sa capacité à comprendre et respecter ce qui est différent. Le fait de filmer de manière presque réaliste, documentaire, les rites chamaniques est pour Nicolas Echevarria l’expression de cette ouverture à l’autre qui caractérise Alvar.

Echevarria trouve donc dans cette incroyable épopée tout ce qui l'intéressait dans l'histoire d'Herrero. En outre, les Indiens rencontrés par Cabeza de Vaca lors de son périple sont de petites tribus nomades qui ont très vite disparu suite à l’arrivée des colons européens. (2) Comme l’on ne connaît pratiquement rien de leurs us et coutumes (les ethnologues confirmeront bien les descriptions de Cabeza de Vaca mais n’ont que très peu d’informations hormis les siennes), Echevarria peut échapper au lourd devoir de vérité et inventer de toutes pièces les tribus visibles dans le film.

Celui-ci ne se monte cependant pas sans peine et ce sont six années de labeur qui attendent Echevarria pour voir son rêve se réaliser. Au bout de trois années de lutte avec les producteurs, il est sur le point d'en démarrer le tournage mais la société publique Conacine stoppe brutalement sa participation au projet et tout s'écroule. Echevarria repart à zéro et les décors et costumes, pourtant prêts pour le tournage, sont détruits, le temps qu'il trouve de nouveaux financeurs. Ceux-ci sont multiples, le cinéaste croisant des partenariats aussi bien privés (Iguana au Mexique mais aussi American Playhouse aux Etats-Unis) que publics (l'Institut Mexicain du Cinéma, l'Imcine), venant aussi bien d'Espagne, d'Angleterre que du Mexique, de la télévision que de l'Etat (il bénéficie miraculeusement d’un budget alloué aux célébrations du cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique !)... Parcourir la liste des producteurs suffit à se rendre compte de la difficile mise en œuvre de ce projet !

Le tournage dure huit semaines, l’équipe devant parcourir de longues distances, se déplaçant entre Nayarit, Torreon, Gomez Palacius et Parras. Cabeza de Vaca a en définitive coûté plus d'un million de dollars, soit une somme considérable pour l’économie du cinéma mexicain. Un budget rendu particulièrement étonnant lorsque l’on constate la radicalité du film et les choix audacieux de Nicolas Echevarria.

Après une rapide séquence d'ouverture montrant Alvar arrivé au bout de son périple - il vient de retrouver une troupe espagnole à Sinaloa sur la côte Pacifique -, le film débute vraiment sur une image directement issue du Radeau de la Méduse de Géricault : une poignée d'hommes affamés, à moitié fous, sales, vêtus de guenilles, qui dérivent à bord d’un radeau sur une mer immobile. Il n’y a autour d’eux rien d’autre que la nuit et le silence, seulement percé par les hurlements des naufragés. Cette ouverture très théâtrale saisit de manière visuelle ce que va nous raconter le film. On découvre des hommes jetés brutalement hors de leur monde, qui ont perdu tous leurs repères, leurs croyances et qui errent dans une nuit primitive. Il n’y a plus de trace de civilisation, ils ne croient plus ni en Dieu ni en la couronne espagnole qu’ils servaient jusqu’ici. Il n’y a plus de loi, plus de morale, même plus cette soif de l’or qui anime le conquérant. Narvaez décrète qu’il n’y a plus d’Espagne et abandonne ses hommes en hurlant un « Chacun pour soi » rageur. Si Alvar continue à s’en remettre à Dieu et protège ses hommes, c’est qu’il a la force de garder en lui cette humanité qui lui permettra plus tard de survivre dans un territoire hostile. Mieux que survive : renaître.

Mais pour renaître, il faut d’abord mourir. Lorsqu’ils touchent enfin terre, Alvar et ses hommes ressemblent à des fantômes. Mais, surtout, ils sont nus, dépouillés des oripeaux d’une civilisation qui les menait sur le chemin de la conquête et du pouvoir. Ils ne savent plus rien, ils ont tout oublié et, comme des enfants, sont prêts à découvrir le monde et à apprendre.

Si ce n’est pas ainsi que se décrit précisément Alvar, c’est bien ce que l’on ressent à la lecture de son récit de voyage. Il est au départ un de ces jeunes Espagnols avides d’aventure et d’exploits. Il a combattu en Afrique et il est âgé de vingt-sept ans lorsqu’il embarque pour ce qu’il imagine être une expédition qui lui donnera richesse et gloire. Mais ce qu’il découvre n’a rien à voir avec ce qu’il imaginait. Il ne comprend rien à ce monde. Ni à la nature - animaux, plantes et climat n’ont rien d’habituels - ni aux us et coutumes des Indiens qu’ils rencontrent. Il va devoir tout désapprendre pour réapprendre à vivre dans ce monde. C’est ce parcours qu’Echevarria nous transmet d’une manière purement cinématographique en quelques minutes de film. Alvar et ses hommes sont jetés nus sur les rivages de Floride puis s’enfoncent, hébétés, dans la forêt où ils découvrent bientôt les traces d’une précédente expédition, un corps momifié, des grigris. Le prêtre, superstitieux, terrifié, refuse ce qui l’entoure et commande de tout brûler. Réflexe qui est puni par une volée de flèches qui emporte tous les hommes sauf Alvar et trois de ses compagnons.

C’est la première étape : tout oublier pour pouvoir enfin accepter de voir l’autre. Puis essayer de le comprendre pour enfin faire partie de ce nouveau monde.

Ce que veut filmer Echevarria avec Cabeza de Vaca, c’est l’altérité. Il montre ainsi Alvar traverser différents états et changer de fonction. Il est d’abord perdu, hagard. Esclave, il essaye de fuir, se rebelle, puis accepte son sort et, peu à peu s’intéresse à ce que fait son maître chaman. C’est l’étape de la compréhension et de l’observation qui passe aussi par l’apprentissage de la langue. Echevarria fait le choix de ne pas sous-titrer les paroles des Indiens. On est ainsi placé dans la position de l'Espagnol dépassé par ce qui l'entoure, démuni face à ce qui se dit et se fait, les rituels et coutumes indiens nous étant également complètement étrangers. Mais en même temps qu'Alvar s'ouvre à ce monde, on a la sensation de comprendre ce qui se passe, ce qui se dit. Si la barrière de la langue demeure, les choses passent à un autre niveau, plus sensoriel, plus empathique. Cette compréhension va dans les deux sens, le maître chaman d’Alvar et son acolyte étant visiblement émus par le long monologue désespéré dans lequel leur serviteur se lance après une tentative de fuite avortée. C’est parce qu’ils ressentent de l’empathie pour lui, qu’ils ont été émus et le considèrent dès lors comme un être humain, qu’ils ne le traitent plus comme un esclave mais comme un compagnon de route.

Alvar devient ainsi l’apprenti du chaman. Il accepte la réalité de ses pratiques magiques, s’ouvre à cette spiritualité animiste si éloignée de son enseignement chrétien. Cette nouvelle étape franchie, il peut être libéré et devenir acteur du monde qui l’entoure, traversant de multiples contrées, se confrontant à son passé (un rêve où il revoit son grand-père, brûlé par l’église), se découvrant des dons, rencontrant moult tribus indiennes, s’initiant à leurs rites et à leurs cultures, à leur médecine et à la thaumaturgie.

Echevarria nous emporte au côté d’Alvar dans sa découverte de ce monde inconnu, quittant rapidement les rives du rationnel pour nous plonger dans un univers emprunt de mysticisme et de magie. On entre dans le film avec l’image de naufragés perçant la nuit comme s’ils pénétraient un rêve. Cette ouverture, très stylisée - on se croirait sur une scène de théâtre - donne le la d'une mise en scène qui ne va cesser par la suite de donner corps à ce rêve, le cinéaste nous invitant à suivre les contours flous et mouvants de ce territoire onirique qu’arpente Alvar. Celui-ci est d’ailleurs au début du film montré le plus souvent allongé, endormi, comme si tout le film émergeait de l’un de ses songes.

On est placé en tant que spectateur au même niveau que ces naufragés : perdu, déboussolé, démuni face à ce qui advient sur l’écran. Tout va très vite. Les évènements semblent s’enchaîner sans suite logique et l’usage de nombreuses ellipses rend encore plus confuse une narration qui n’a rien de traditionnelle. Puis, peu à peu, ce territoire onirique nous devient familier, on en accepte les règles - ou l’absence de règle - et la part de mystère qui demeure. Tout semble possible : faire revenir à son point de départ un homme en fuite en attachant un lézard à une corde, éborgner un géant à distance, ressusciter un mort… Echevarria ouvre le champ des possibles, n'essayant en aucun cas de rationaliser ce qui advient dans le film. Les Indiens croient en la magie des esprits et le cinéaste accepte complètement cette croyance.

Passionné par la culture et les arts des Indiens d'Amérique - il a vécu deux ans auprès des Huicholes et des Coras dans la Sierra -, Echevarria a tourné de nombreux documentaires sur les Indiens et le chamanisme. Il a pris du Peyotl et d'autres hallucinogènes et a assisté à de nombreux rites magiques. Il évoque ces différentes expériences dans son film, racontant en creux comment ces drogues et ces rituels l'ont transformé, ont modifié sa vision du monde. Sa mise en scène reproduit ce cheminement en nous invitant à regarder le monde autrement. Très vite Echevarria prend de grandes libertés avec le récit qu’il adapte, il quitte le domaine de l'histoire et de l'ethnologie pour celui des sens et des songes.

Il y a des aspects très réalistes dans le film, presque documentaires, qui se mêlent parfaitement à une vision du cinéma comme transe. La musique de Mario Lavista joue énormément dans l'immersion du spectateur, participant avec les images (magnifique photographie de Guillermo  Navarro, futur chef opérateur de Guillermo Del Toro qui officie ici en tant que maquilleur), le rythme du montage et la prestation hallucinée de Juan Diego à créer cette sensation d'hébétude qui est la nôtre pendant la projection du film. Echevarria privilégie les plans longs, nous immergeant complètement dans son film, nous offrant l'opportunité en tant que spectateurs de nous laisser posséder par les lieux, l'atmosphère, comme Alvar accepte de le faire.

Cabeza de Vaca est un film brumeux qui place une succession de voiles entre le spectateur et la réalité telle qu’on l’appréhende quotidiennement. On avance en écartant un à un ces voiles et, peu à peu, se fait jour une autre réalité. Pour le cinéaste, le monde magique des Indiens est aussi vrai que notre monde cartésien (sans parler de celui des croyants) et il rend peu à peu réel et palpable ce monde animiste et magique tout en en conservant le mystère, la part irréductible.

Pour ce faire, Echevarria filme à hauteur des personnages, ne s'élevant jamais au-dessus d'eux, ne les extrayant jamais des paysages qu'ils traversent. Dans le même temps, il parvient à rendre presque irréels aussi bien la terre que les cieux, jouant sur l’abstraction sans toutefois avoir recours à des effets visuels ostentatoires. Il se dégage ainsi des images à la fois une impression de songe et de vérité. La nature, les paysages, les vêtements et les rites indiens, les comportements des personnages… tout nous semble étrange mais en même temps naturel, à sa place.

Le retour d’Alvar auprès de ses compatriotes est un nouveau choc. C’est que pour montrer ce qu'est l'altérité, Echevarria met aussi en scène sa négation. Pour les colons espagnols, l'étranger est forcément l'ennemi ; et pour conjurer leur peur face à l'inconnu, ils se lancent dans des rituels de possession délirants. Ainsi, chaque nouvel arpent de terre foulé est l'objet de cérémonials au cours desquels les envoyés de la couronne prennent officiellement possession de la terre. Au nom du roi et par la grâce de Dieu, l'Espagne s'étend ainsi sur un territoire qui ne lui appartient pas, dont ils ne connaissent rien. Lorsque Alvar retrouve au bout de huit années d'errance l'expédition de Nuno Beltran de Guzman, il n'a plus rien en commun avec ses compatriotes. Lui a accepté l'autre, a connu l'altérité, alors que les conquistadors vivent uniquement dans leur rêve de conquête. Si ses compagnons d'infortune s’empressent de revêtir des habits espagnols, lui les ignore car ils sont les traces de cette invasion, de ce refus de voir l'autre et d'apprendre à son contact. Lorsqu'il explique en pleurant au chef de l'expédition que toute la terre qui l'entoure est l'Espagne, ce n'est pas par peur ou soumission mais bien le constat désespéré qu'un monde tout entier est en train inexorablement de disparaître. Echevarria montre des Espagnols possédés par le démon de l'or, par la soif du pouvoir, des conquistadors qui se livrent au commerce d'esclaves au nom de Dieu et du roi, qui massacrent et soumettent les populations autochtones pour ériger une improbable église dans le désert tout en rêvant à de somptueuses cités d’or. La dernière image - celle, inoubliable, d'une centaine d'esclaves portant une immense croix - symbolise cette colonisation qui a asséché un continent tout entier et détruit ses populations.

Echevarria parvient à nous émerveiller, à nous fasciner et dans un même temps à distiller un profond malaise, quelque chose de sourd et de sauvage qui court tout au long du film. On est à la fois envoûtés par l'ambiance onirique du film, sa beauté étrange, mais aussi remués par ses accès de violence brute. Cabeza de Vaca est vraiment de ces films hors normes qui nous invitent à un voyage dans l'inconnu, et il faut laisser ses habitudes de spectateur au vestiaire et accepter de plonger dans cet univers mystique et fou dont les règles nous échappent. Et pourtant, malgré sa radicalité, le film est un beau succès au Mexique - alors même que les spectateurs mexicains sont peu enclins à aller voir des productions nationales - ainsi qu’aux Etats-Unis où c’est Roger Corman qui s'occupe de sa distribution. Il reste par contre inédit en France jusqu'à son exhumation en décembre 2010 par E.D. Distribution. On ne remerciera donc jamais assez ce courageux distributeur de nous avoir enfin permis de découvrir ce petit chef-d’œuvre passionnant et envoûtant.

(1) Cabeza de Vaca séjourne en Espagne près de trois ans, entre 1537 et 1540, période où il couche par écrits : « La Relation qu’a donnée Alvar Nunez Cabeza de Vaca de ce qui s’est passé aux Indes au cours de l’expédition où Panfilo de Narvaez allait en tant que gouverneur depuis l’année vingt-sept jusqu’à trente-sept où il revint à Séville avec trois compagnons. » Le livre est imprimé en 1542. On le retrouvera bien plus tard traduit en langue anglaise, version à partir de laquelle sera conçue l’édition française, publiée dans la collection Babel sous le titre Relation de voyage (1527-1537).

(2) Les Indiens que croise Cabeza de Vaca font partie de tribus très défavorisées. Elles sont très éloignées des civilisations d'Amérique centrale développées qui vivent de la culture du maïs et d'autres populations indiennes de l'ouest et du nord qui ont développé des techniques d'irrigation. Elles sont sur un mode de vie préagricole, subsistant grâce à la cueillette, la pêche et la chasse et étant de ce fait extrêmement nomades et fragiles.

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Par Olivier Bitoun - le 20 mai 2011