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Critique de film
Le film

Ça commence à Vera-Cruz

(The Big Steal)

Partenariat

L'histoire


Le
lieutenant Halliday (Robert Mitchum) est à la poursuite de Jim Fiske (Patric Knowles), responsable du vol de la solde de l’armée dont il avait la garde. Pourchassé par son supérieur le capitaine Blake (William Bendix), qui le croit à l’origine du vol, Halliday se retrouve au Mexique sur les traces du malfrat. Là il rencontre l’ex-fiancée de Fiske (Jane Greer) et l’embarque dans ses pérégrinations. La course-poursuite commence…

Analyse et critique

La Radio-Keith-Orpheum était véritablement un studio à part : des films novateurs et ambitieux ont vu le jour dans cette maison de production qui, sous la houlette d’Howard Hughes, donnait toute sa place au statut de réalisateur. Mais à l’ombre de ces géants qu’étaient Citizen Kane ou King Kong, c‘est un grand nombre de films de série B qui étaient produits. La RKO s’était fait une spécialité de ces productions lucratives et rapidement exécutées, notamment dans le domaine du film noir dont La griffe du passé demeure un parangon.

Deux ans après le film de Tourneur, Ça commence à Vera Cruz, né une nouvelle fois de la réunion du scénariste Daniel Mainwaring (qui signe ici le scénario sous le pseudonyme de Geoffrey Homes) et du couple vedette Robert Mitchum / Jane Greer. Paradoxalement, alors que les films de série B produits par la société voyaient leur efficacité reposer sur la qualité unanimement reconnue de l’équipe technique de la RKO (direction artistique, décors, effets spéciaux…), Ça commence à Vera Cruz prend la tangente et s’exile au Mexique. Certes Harry J. Wild, chef opérateur pilier de la RKO, est de la partie, mais on peut affirmer que la réussite du film repose essentiellement sur le savoir-faire d’un jeune réalisateur. Jeune dans le sens où Siegel signe ici son troisième film. Entré à la Warner Bros en 1936, il devient rapidement superviseur du département montage (Gentleman Jim, Casablanca…) et réalisateur de seconde équipe en charge des scènes d’action (Sergent York, Passage pour Marseille…). Après avoir réalisé ses deux premiers films (dont l’une de ses plus belles réussite, The Verdict) pour la Warner, il gagne la RKO en 1949 et semble s’accommoder rapidement de l’ambiance chaotique et hasardeuse qui fait la légende de la société.

Don Siegel imprime au film un rythme effréné, un sens de l’ellipse certain, porté par un montage sec et précis qui ne dénature pas la fluidité de l’ensemble. Les courses poursuites s’enchaînent sans temps mort, mais sans pour autant décontenancer le spectateur par leur succession sans fin. Car la dramaturgie de Ça commence à Vera Cruz consiste en une poursuite ininterrompue dont l’originalité toute relative tient au fait qu’elle repose sur quatre groupes de poursuivants / poursuivis. La succession des quatre points de vue est finement orchestrée par le scénariste et il revient à Don Siegel le mérite d’enchaîner sans à-coups ces péripéties. Son apprentissage passé à la Warner ressort de manière flagrante dans les scènes d’actions. Celles-ci sont montées très efficacement avec peu de plans, principalement à partir de cadres resserrés, ce qui traduit chez le réalisateur un sens évident de l’équilibre interne de ces scènes et une économie de moyens qui s’accorde parfaitement avec la série B.

Ça commence à Vera Cruz a souvent été présenté comme une excuse pour sortir Robert Mitchum de ses déboires judiciaires. Donald Siegel disait à ce propos : "nous avons fait (ce film) uniquement parce que Robert Mitchum était en prison pour usage de stupéfiants, et que le studio devait prouver qu’il l’employait légitimement. Toutes les fins de scène étaient tournées avec William Bendix sans feuilles aux arbres, parce que Mitchum était absent et que c’était l’hiver. Tous les débuts de scène furent filmés à son retour et sous de denses frondaisons. On a attendu Bob avec impatience, mais quand il s’est montré, ce fut en toute beauté. Nous étions là, au Mexique, dans le pays de la marijuana, mais lui, par un étrange esprit de contradiction, est arrivé complètement saoul de tequila, et il est tombé comme une masse, ivre mort. Il a fallu attendre qu’il se dessoûle pour commencer. Vous ne devez pas juger ce film à un très haut niveau. Son standard est modeste. Nous sommes allés au Mexique, et on s’y est amusé, un point c’est tout" (interview cité également par Serge Bromberg dans son introduction au film). Siegel est mitigé dans cette déclaration. Durant sa carrière, le réalisateur met souvent en cause la politique des studios pour expliquer les échecs de certains de ses films. Ici, la désorganisation de la RKO est pointée du doigt, mais le cinéaste a visiblement pris beaucoup de plaisir à travailler dans cette atmosphère légère, très éloignée de la rigueur de la Warner. Si le réalisateur se révèle moins acerbe qu’à l’accoutumée, c’est que le scénario de Daniel Mainwaring se prête magnifiquement à la légèreté du projet. C’est d’ailleurs avec ce scénariste que Don Siegel signe deux films parmi les plus réussis de sa carrière : L’invasion des profanateurs et Baby Face Nelson.

Ça commence à Vera Cruz n’a au final qu’un rapport ténu avec le film noir. Ici Jane Greer est bien éloignée du personnage de brune ténébreuse que l’actrice a mené à une certaine forme d’apogée dans La Griffe du passé. On est véritablement à la croisée entre le film d’aventure, le film noir et la comédie sentimentale. William Bendix bêlant devant un troupeau de mouton, Jane Greer jouant à ‘Amstramgram’ pour choisir son chemin, et surtout des dialogues savoureux et emportés achèvent de rendre le film véritablement iconoclaste. Il bénéficie ainsi d’une galerie de seconds rôles parfois outrageusement caricaturaux, d’autres fois décalés, toujours interprétés avec un humour que ne renieraient pas les Marx Brothers ou Leo McCarey. En haut de l’affiche Robert Mitchum et Jane Greer jouent avec une connivence évidente et un plaisir non feint. La légèreté et l’humour du film semblent convenir parfaitement à la nonchalance avec laquelle Mitchum s’est souvent vanté d’appréhender son travail d’acteur : "Mitchum se vantait de ne jamais étudier son texte. Il l'interprétait à la perfection après quelques essais (…) quelque soit son partenaire, il jouait la scène sur un ton de voix assez bas. Du coup, l'acteur en face de lui paraissait surjouer" (Donald Siegel à propos du tournage du film).

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Par Olivier Bitoun - le 1 septembre 2004