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Critique de film
Le film

Buffet froid

L'histoire


Alphonse Tram rencontre un inconnu dans le métro. Ce dernier, comptable de son état, ne semble pas disposé à lui parler. Après quelques mots échangés il monte dans un train et laisse Alphonse seul sur le quai. Quelques minutes plus tard, Alphonse retrouve son interlocuteur affalé sur le sol, son couteau planté dans le ventre. Dès lors s’ensuit une série d’évènements qui va bouleverser son existence.

Analyse et critique

"Il n’y a rien de personnel, dans ce film. Je l’ai écrit en deux semaines. J’avais mon idée de départ, et à partir de celle-ci tout s’est enchaîné. La question était de savoir comment j’allais continuer mon histoire à partir de cette séquence d’ouverture". Buffet Froid réalisé par Bertrand Blier sort sur les écrans français en 1979. Pas facile pour ce fils d’un grand acteur du cinéma français de se faire une place, et encore moins quand on porte un héritage aussi lourd. Pourtant au fil des années, et depuis le début des années 70, Bertrand Blier a su imposer sa patte iconoclaste dans le cinéma populaire. Bertand Blier, fils de Bernard Blier, réalise en 1963 son premier documentaire-fiction intitulé Hitler, connais pas ! Trois ans plus tard, il dirige pour la première fois son père dans ce qui est son premier film, Si j’étais un espion (1966). Au tout début de la décennie suivante, une troupe de jeunes actrices et acteurs, inconnus alors du grand public, fondent Le Café de la Gare, qui deviendra un véritable vivier de talents dans les années à venir, avec la présence de Patrick Dewaere, Coluche, Romain Bouteille, Miou-Miou entre autres. La spontanéité et l’effervescence créatrice qui marquent le lieu vont très bientôt dépasser le cadre du simple théâtre de quartier pour s’imposer sur grand écran. En 1971, un certain Gérard Depardieu débarqué de sa province arrive à Paris et débute dans quelques films. Mais c’est en 1973 que sa carrière prend un envol considérable avec la réalisation de Les Valseuses, dont il tient le rôle principal, adapté du roman éponyme de Blier et qui défraie la chronique par l’insolence et l’audace de son ton. Les féministes le taxent de machisme, tandis que le public lui fait un triomphe. Le film reflète l’état d’esprit d’une jeunesse qui s’y retrouve immédiatement et sacre un trio infernal : Miou-Miou, Patrick Dewaere et Gérard Depardieu.

Deux ans plus tard, Blier remet le couvert avec la réalisation de Calmos (1976), œuvre méconnue encore aujourd’hui, et enchaîne dans la foulée avec Préparez vos mouchoirs (1977). Le film, qui aborde sans détour la question de l’adultère et de la frigidité, fait à nouveau grincer des dents, Blier étant jugé irrévérencieux et immoral, ce qui reviendra souvent quand on parlera de ses œuvres. Le film nommé aux Oscars, y obtient celui du meilleur film étranger en 1977, et permet à son réalisateur de faire un aller-retour à Los Angeles duquel il revient avec la précieuse statuette dans les mains. De retour en France, il livre son nouveau scénario à plusieurs producteurs qui lui disent en gros "Vous avez du talent, ne le gâchez pas dans cela". Ce "‘cela", c’est Buffet Froid (1979), son cinquième long-métrage, qu‘Alain Sarde va très vite lui proposer de produire. Une idée absurde à la base qui lui sert de fil conducteur et toute une intrigue développée à partir d’une scène de dialogue surréaliste entre deux personnages qui ne se connaissent pas mais que la fatalité va rattraper à l’issu de quatre vingt minutes de péripéties. Car si la logique est défiée, l’étau se resserre petit à petit jusqu’au final.

Buffet Froid marque une rupture fondamentale dans l’œuvre et les thématiques abordées par Bertrand Blier. Au ton audacieux et enlevé emprunt d’une certaine poésie des débuts succède ici la thématique de la solitude et de l’incommunicabilité. Les personnages insouciants et révoltés (Les Valseuses) laissent place à des personnages plus torturés et prolixes en paroles. Ce qui paraissait à la fois plus léger et bouillonnant dans son cinéma du milieu des années 70 tranche radicalement avec un ton plus sombre, plus pessimiste, mais aussi peut-être davantage axé sur l’humain, en phase avec la description d’une époque qui passe des chimères et des utopies à une réalité plus tranchante et réaliste. Les héros ne rêvent plus, l’industrialisation l’a emporté. Blier provoque toujours, mais la provocation n’a plus la même résonance. D’où un Buffet Froid glacial dans son propos. Symbole de cette nouvelle ère de construction et de chantier économique et industriel, l’émergence de ces tours immenses et anonymes, dans lesquelles s’engouffrent les populations. Le début des années 80 sera marquée en France par la construction de ces enceintes qu’on appellera plus tard quartiers sensibles. Le chantier était énorme, et Buffet Froid, avec son ambiance taciturne, l’évoque avec toute la pertinence et la justesse de regard dont Blier a toujours su faire preuve, mais là encore sans doute davantage.

Le film tient la route pour la performance de ses comédiens, tous habités par des rôles écrits sur mesure : "Ce genre de dialogues , il n’y a que des monstres sacrés qui peuvent les interpréter. Autrement cela perd tout son sens. Mais il y a peu de monstres sacrés en France, alors quand on les tient, on ne les lâche plus". En effet, Jean Carmet, Bernard Blier et Gérard Depardieu forment un trio tragi-comique qui se débat pour empêcher que les évènements ne prennent le dessus sur eux. Blier dans le rôle du flic censé évoquer la morale et la justice tire à vue et chambre les petits délinquants dont il fait lui-même partie ; Carmet en tueur pathétique cherche du réconfort et l’écoute de ses acolytes ; et Depardieu, grande gueule, garde presque toujours son manteau et est victime de cauchemars. Un film d’hommes donc ? Auquel vient pourtant s’ajouter un rôle de femme, celui d’une veuve qui ne pleure jamais, et qui sous son voile noir mouchetée de deuil, cache une nature nymphomane. Encore le côté misogyne de Blier qui ressort ? Les personnages féminins chez lui ont pourtant été la plupart du temps forts : Carole Laure dans Préparez vos mouchoirs (1977), Miou-Miou dans Tenue de soirée (1986) ou Josiane Balasko dans Trop Belle pour toi (1989), montrent bien un réalisateur désireux de donner le change dans les deux cas. Le fait que les personnages soient souvent enfermés dans des lieux contigus accentue l’aspect théâtral de la mise en scène et des dialogues, sublimes comme la plupart du temps chez le cinéaste. Car il y a dans ce Blier, un verbe qui claque, qui a sa verve et qui offre des dialogues succulents. Buffet Froid est aussi par le principe de sa narration et l’enchaînements de situations incongrues ou grotesques (le médecin qui se tape la veuve, l’assassin de la femme de Depardieu qui vient frapper à sa porte, etc.) un film d’assassins qui rencontrent d’autres assassins, et dans lequel les coupables sont laissés en liberté, et les innocents arrêtés pour des motifs plus que douteux. Ajoutons à cela le fait que les personnages apparaissent et disparaissent puis reviennent d’une scène à une autre scène et cela suffira à montrer l’étendue de la force de cette farce moderne se passant souvent de nuit.

Outre ce scénario à la fois alambiqué et fataliste, Buffet Froid marque aussi les débuts de Carole Bouquet au cinéma, dont on taira pour laisser la surprise la signification de sa présence et la façon dont elle chamboule l’histoire, ou plutôt comment elle la termine. Si on pense dans un premier temps que les protagonistes sont soudés les uns aux autres, il ne sont au fond que des inconnus, étant même prêts à se tirer dans les pattes et à se trahir si la situation s’aggrave. Les grands espaces n’offrent pas plus de liberté que la campagne ce qui vaut à Bernard Blier de se livrer à une tirade cinglante sur sa vision quelque peu archaïque et bougonne du monde rural. Un décalage qui souligne à la fois l’humour noir et la vacherie intrinsèque de cet inspecteur de police haïssant la musique. Même si l’on sent que les personnages étouffent, que la caméra leur colle aux baskets, il y a toujours cette pincée d’humour qui vient soulager le spectateur, évitant ainsi l’écueil du film plombant et premier degré. Fable amère autant que portrait réaliste par certains aspects d’une France ankylosée à une certaine époque, Buffet Froid est l’un des tous meilleurs Blier, et l’on souhaite que le réalisateur du génial Tenue de soirée (1986), revienne à ce niveau d’inspiration dans lequel s’exprime le talent unique d’un amoureux du cinéma tout simplement.

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La fiche IMDb du film
Par Jordan White - le 6 avril 2004