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Critique de film
Le film

Boudu sauvé des eaux

Partenariat

L'histoire

Parce que son chien est parti et que la société le dégoûte, le clochard Boudu décide un jour de se jeter d'un pont parisien. Un libraire, monsieur Lestingois, assiste à la scène depuis sa fenêtre, et s'empresse de plonger à la rescousse du vagabond, qu'il ramène chez lui. Mais plutôt que de se plier aux règles de la maison Lestingois, Boudu va bien vite se révéler un hôte incontrôlable...

Analyse et critique

A la fin de La Chienne, film tourné un an avant Boudu sauvé des eaux par Jean Renoir, le personnage principal de Maurice Legrand, incarné par Michel Simon, finissait clochard dans les rues de Paris, et c’est probablement en partie dans cette brève séquence que se trouve l’origine cinématographique de Boudu, l’un des personnages les plus célèbres et pourtant les plus étonnants de l’histoire du 7ème art français, un vagabond sans âge qui n’aura au fil des années cessé de rajeunir...


                    La Chienne (1931)                                                                    Boudu sauvé des eaux (1932)          

René Fauchois avait créé Boudu sauvé des eaux, en 1919, au Théâtre des Célestins à Lyon. Il y interprétait lui-même le rôle - principal - du libraire Lestingois, bourgeois libéral passablement porté sur la bagatelle, et c’est, face à lui, le comédien Fernand-René qui incarnait l’envahissant convive. La pièce rencontra un certain succès, et fut reprise en 1923 avec le même duo d’acteurs.  Mais quand le 30 mars 1925, sur la scène du Théâtre des Mathurins à Paris, c’est Michel Simon qui endosse pour la première fois le rôle de Boudu, la nature même de la pièce bascule : avec sa silhouette d’ogre et son jeu d’orfèvre, le comédien s’approprie la pièce qui devient un véritable triomphe, les spectateurs curieux accourant pour assister au numéro. Au total, Michel Simon n’interprète qu’une trentaine de fois le personnage sur scène, mais c’est suffisant pour que son image soit dès lors irrésistiblement associée au personnage. Ainsi, lorsque auréolé du succès de Jean de la lune, film signé Jean Choux mais dans lequel le comédien s’était investi de A (la création de la pièce de Marcel Achard) à Z (bon nombre d’orientations sur le tournage), Michel Simon devient à son tour producteur, il est assez naturel qu’il se tourne vers ce succès, encore frais dans les mémoires du public. C’est donc cette fois Michel Simon qui engage Jean Renoir même si les deux hommes, qui collaborent régulièrement depuis Tire au flanc (film muet de 1928), ont trop d’estime l’un pour l’autre, et trop le goût de l’indépendance, pour établir une quelconque relation hiérarchique entre eux...

Dans la continuité de Michel Simon qui avait, par la force de son interprétation, déséquilibré la pièce de René Fauchois du personnage de Lestingois vers celui de Boudu, Jean Renoir et Albert Valentin vont, dans leur adaptation, encore s’écarter des intentions initiales de l’auteur : si dans la pièce, c’est Lestingois qui a le beau rôle, celui d’un sauveur qui offre à Boudu l’opportunité d’un retour à une forme de norme sociale, le film abandonne toute forme d’embourgeoisement pour se concentrer sur la nature insolite, indomptable, imprévisible de Boudu. Ce que Boudu incarne aux yeux de Renoir, ce n’est donc pas le désordre (voué, par vocation étymologique, à être résorbé) mais la liberté, l’insolence, l’insoumission. René Fauchois fut extrêmement mécontent à la découverte du film, et se hâta de remonter sa pièce sur les planches, écrivant un nouvel acte pour rétablir "sa" vision du personnage. Quelques décennies plus tard, il convient d’admettre que son effort aura été vain (1) : plus que jamais, c’est la figure hirsute et indocile de Michel Simon qui s’impose lorsque l’on évoque le nom de Boudu.

Il faut dire que si l’expression "cabotinage de génie" peut avoir du sens, rarement elle trouvera une aussi belle occasion de s’appliquer : débraillé, titubant, grimaçant, espiègle et obstiné, Michel Simon compose ici un personnage résolument fascinant, aussi parfaitement odieux que totalement attachant, et dont la nature éminemment complexe se construit progressivement, dans l’utilisation combinée de tous les outils dont peut disposer un comédien : les artifices extérieurs (costume, postiches, maquillage...) mais aussi et surtout la tenue générale du corps, les expressions faciales, l’articulation ou le timbre de la voix, jusqu’à, et de façon moins aisément descriptible, une manière de prendre en considération et d’assumer totalement la nature fondamentalement ludique de son "jeu" : même lorsque Boudu râle, et sans oublier de croire à la vérité du personnage, on mesure à quel point, derrière, Michel Simon s’amuse... C’est simple, comme le note André Bazin dans son ouvrage consacré à Jean Renoir : « Tout ce que peut faire un acteur dans un film, Michel Simon le fait dans Boudu. » (2)

C’est qu’avec le personnage de Boudu, Michel Simon est très précisément dans la quintessence de ce qu’il fait de mieux : nous avons déjà parlé du clochard à la fin de La Chienne, mais on pourrait rappeler le personnage de Clotaire dans Jean de la lune, évoquer le Pivoine du film éponyme (et inachevé) d’André Sauvage, ou évidemment, anticiper le futur Père Jules de L’Atalante (3), deux ans plus tard : à cette époque, Michel Simon a la trentaine, mais personne ne joue les épaves échouées ou les gamins mutins - et encore moins les deux simultanément - comme lui.

Face à cette performance inouïe, il fallait un partenaire à la hauteur, et si on a aujourd’hui un peu oublié Charles Granval (sociétaire de la Comédie-Française il est vrai particulièrement discret au cinéma), force est d’admettre la qualité de son interprétation très nuancée de Lestingois. Grâce à lui, le film ne bascule jamais dans le pamphlet anarchiste simpliste, mais maintient constamment ce bel équilibre, si cher à Jean Renoir, entre les raisons des uns et les raisons des autres.

Nous avons évoqué plus tôt les libertés (c’est le mot) prises par Renoir avec la pièce originale de René Fauchois ; parmi elles figurent une modification substantielle de la fin (la pièce s’arrêtait au mariage) et l’ajout d’un prologue bondissant, façon poésie bucolique, où Lestingois / Pan poursuit de ses charmes Anne-Marie / Chloé. Une manière, probablement, d’attirer l’attention sur l’amusante dimension mythologique d’un film dans lequel le personnage principal est prénommé... Priape. Disons-le franchement, si au-delà de la performance imposante de Michel Simon nous ne devions retenir qu’un aspect de Boudu sauvé des eaux, ce serait peut-être sa très grande fraîcheur dans la manière d’évoquer les choses de l’amour et du sexe. Voilà donc un film merveilleusement grivois, qui possède un sens appuyé de l’érotisme et du libertinage (dans les deux acceptions du terme) : alors que Boudu batifole avec la pimpante Anne-Marie, et qu’il lui demande de l’embrasser, celle-ci, faussement revêche, lui demande s’il saurait faire et s’il a déjà embrassé. Alors Boudu répond : « Oui. Avant, j’avais un chien. Il m’embrassait, lui. Et il me léchait aussi. ». Un peu plus tard, et alors que Boudu explore le décolleté de Mme Lestingois et que celle-ci finit par céder à ses avances rustaudes, la caméra les abandonne pour s’attarder sur le clairon triomphant d’un zouave sur une peinture murale. Dans Boudu sauvé des eaux, tous les personnages s’abandonnent aux plaisirs de la chair - et avec à peu près toutes les combinaisons possibles - et le font avec enthousiasme et candeur, comme lorsqu’ils fredonnent chacun leur tour cette rengaine naïve, manifestation ingénue de ce désir qui circule librement entre eux. Pour reprendre la remarque d’André Bazin, dans Boudu sauvé des eaux, « quand on entend de la musique, c’est que quelqu’un bande. » (2)

On connaît les sympathies anarchistes de Jean Renoir, et celles de Michel Simon comme de Charles Granval sont également avérées. De ces personnalités insoumises provient l’esprit de Boudu sauvé des eaux, fable philosophique décontractée qui n’aboutit finalement à aucune autre morale que celle du vent polisson ou de l’eau au libre cours. De Partie de campagne au Fleuve, on sait l’importance que Renoir a toujours accordé à la symbolique de l’eau, « élément dont la pérennité l’emporte sur toute vie humaine, dont le cours sinueux nie toute idée de domestication » (4), comme l’écrit Jacques Lourcelles dans son Dictionnaire du cinéma. Que Boudu, vu du foyer Lestingois, vienne de l’eau et d’une certaine manière y retourne, n’est donc pas un hasard : il est un élément libre, fruit de la nature, qui ne se soumettra pas aux lois de cette société normative...

Les célèbres plans montrant Boudu / Simon déambuler dans Paris avant sa tentative de suicide, volés au milieu de la foule des passants depuis la lointaine fenêtre d’un immeuble ou depuis l’intérieur d’une voiture discrètement cachée, ne constituent donc pas qu’une prouesse technique de premier ordre : ils soulignent l’opposition fondamentale entre l’individu dissident et la société, qui ne porte sur lui qu’un regard distrait, entre curiosité amusée et voyeurisme malsain. Comme le note Pascal Mérigeau, lors de ces séquences, « le cinéma se mêle à la vie au point de se confondre avec elle » (5), ce qui est en l’occurrence aussi exaltant qu’effrayant.

Cette volonté de liberté, d’indépendance, qui anime constamment Boudu sauvé des eaux ne se retrouve pas que dans sa trame narrative plutôt nonchalante ou dans son esprit malicieux et paisible : elle semble ainsi souvent animer Jean Renoir lui-même, désireux de ne jamais laisser la technique conduire le récit. Les plans sont ainsi souvent longs, avec de lents mouvements de caméra ou une utilisation de la profondeur de champ permettant de conduire des actions sans les couper, comme pour empêcher le montage de fragmenter l’évolution des personnages. Mais au-delà de ça, et en particulier lors de la séquence finale sur la Marne, on a parfois l’impression que Renoir a "laissé vivre" sa caméra, proposant des plans extrêmement curieux (voir ci-dessous à droite) dont la première vocation ne semble être ni le sens ni l’esthétique, mais bien une forme de langueur, de légèreté ou d’insouciance... C’est dans ces choix que l’on mesure à quel point Jean Renoir, s’il a parfaitement intégré l’héritage pictural de l’Impressionnisme (comment, durant cette séquence marnoise, ne pas penser aux ambiances de La Seine à Asnières ou de La Grenouillère, tableaux signés par son père cinquante ans plus tôt ?), est bien aussi et surtout un cinéaste du mouvement, chez lequel la continuité, la fluidité ou la dynamique comptent au moins au tant que le cadre.

Se dégagent ainsi de Boudu sauvé des eaux une sorte d’indolence joviale, un goût pour la paresse et la contradiction badine, qui auront autant désarçonné le public de l’époque qu’ils auront contribué à la réputation grandissante du film au fil des décennies (notamment aux Etats-Unis) : contrairement à la légende largement entretenue par Michel Simon, le film ne fut pas retiré au bout de trois jours des salles de cinéma parisiennes à cause d’un public furieux arrachant les fauteuils, il provoqua simplement une forme d’incompréhension. La critique comme les spectateurs trouvèrent le film un peu absurde, inutilement étiré, ne virent pas où il voulait en venir et finirent par s’en désintéresser... Ce n’est que progressivement, au gré de redécouvertes par les critiques mais aussi à la lumière rétrospective de la grande cohérence de la filmographie de Jean Renoir, que le film en vint à acquérir progressivement un statut de classique. Tant d’années après sa réalisation, sa grande modernité et sa vigoureuse espièglerie font de Boudu un octogénaire plus fringant que jamais !


(1) Dans Ma vie et mes films - ouvrage dans lequel, on le sait, Jean Renoir a parfois aimé réécrire sa propre histoire -, le cinéaste raconte comment, trente ans après la sortie du film, Fauchois assista à une séance de Boudu et, surpris par l’accueil enthousiaste, accepta de monter sur scène pour recevoir une ovation qui lui fit oublier l’infidélité de Renoir à son égard.
(2) Jean Renoir, André Bazin, éd. Champ Libre
(3) A noter, dans Boudu, la brève apparition, en client de la librairie amateur de Voltaire, de Jean Dasté, futur interprète du capitaine de L’Atalante.
(4) Dictionnaire du cinéma,Jacques Lourcelles, éd. Robert Laffont
(5) Jean Renoir, Pascal Mérigeau, éd. Flammarion

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Par Antoine Royer - le 24 mars 2014