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Critique de film
Le film

Borsalino

Partenariat

L'histoire

Lorsque Roch Siffredi sort de prison, il se confronte immédiatement à François Capella qui a profité de son absence pour prendre sa place auprès de la belle Lola. Malgré ce différend, les deux hommes se lient rapidement d’amitié et comprennent que leur association peut les mener très loin. À force d’arnaques et de coups d’éclat, ils vont connaître une ascension fulgurante dans le milieu marseillais. Mais plus le sommet s’approche, plus les deux hommes et leur amitié sont menacés.

Analyse et critique

Jean-Paul Belmondo - Alain Delon : l’association de ces deux noms sur une affiche de film est un rêve absolu, l’addition de deux talents formidables et de deux parts extraordinaires de l’histoire du cinéma. Techniquement, le rêve s’est réalisé trois fois. Une première fois trop tôt en 1958 dans Sois belle et tais-toi sous la direction de Marc Allégret, dans lequel les deux jeunes acteurs d’alors font une apparition. Une dernière fois trop tard en 1998 dans 1 chance sur 2, alors que tous deux étaient depuis bien longtemps sur la pente descendante. Heureusement la deuxième fois eut lieu au meilleur des moments, en 1970 lorsque les deux stars étaient au sommet de leur charisme et de leur popularité. Le projet naît durant le tournage de La Piscine pendant lequel Delon lit Bandits à Marseille, un recueil de nouvelles écrit par le journaliste Eugène Saccomano. L’acteur y voit un potentiel sujet de cinéma, notamment pour les histoires concernant Carbone et Spirito, les deux caïds qui dominèrent le milieu marseillais dans les années trente. Via sa société Adel Productions, Delon achète immédiatement le sujet du film et en parle à Jacques Deray avec lequel il apprécie de travailler et qui est très tôt associé au projet. Un premier traitement sera rapidement écrit par Jean Cau et Claude Sautet avant que Jean-Claude Carrière, avec la collaboration de Deray, n’en tire le scénario définitif. Très tôt également, Delon a l’idée de confier l’autre rôle principal à Jean-Paul Belmondo qui accepte le projet. Borsalino est né.


Inspiré de l’histoire de deux gangsters ayant réellement existé, Borsalino n’est pas pour autant une biographie fidèle. D’abord parce qu’il faut changer les noms. Le milieu n’étant pas très favorable à la production d’un film mettant en scène nommément Carbone et Spirito. Durant la pré-production, alors que le sujet du film est connu, Jacques Deray reçoit des menaces téléphoniques, et des mesures doivent être prises. Les héros deviennent ainsi Siffredi et Capella, et le titre du film devient Borsalino. L’adaptation est aussi nécessaire pour plier l’histoire à la dramaturgie cinématographique, et au ton que l’on souhaite donner au film. Les évènements sont donc transformés, même si des faits réels restent reconnaissables, tel le match de boxe truqué ou la situation politique de Marseille. La fictionnalisation du récit ne signifie pas, toutefois, un refus du réalisme, bien au contraire. Borsalino est l’occasion d’une formidable reconstitution des années 30, spectaculaire et visuellement sublime. L’écho de cette époque ne se fait pas seulement dans les décors, mais aussi par la forme cinématographique choisie par Deray. Son inspiration n’est pas essentiellement française, le film de gangsters étant peu présent dans les années 30 hormis peut-être l’excellent Justin de Marseille, déjà inspiré par les agissements de Carbone et Spirito. C’est plutôt vers les États-Unis que le regard du réalisateur se tourne, précisément vers le cinéma social de la Warner qui produit une impressionnante quantité de film de gangsters durant la période de la Grande Dépression. Volontairement ou non, Deray semble influencé par le style de ces films, notamment par le rythme trépidant de ceux de Raoul Walsh. Borsalino donne l’impression de se trouver devant une version française des Fantastiques années 20, notamment dans la manière dont Deray filme l’ascension de ses deux personnages, avec vitesse et flamboyance. Ce style mêlé à des éléments typiques du cinéma français, dont un dialogue marquant, font de Borsalino un film unique dans le paysage cinématographique.


Evidemment Borsalino repose énormément sur son duo de stars. Belmondo et Delon sont à un tournant de leur carrière, après avoir été révélés dans les années soixante. Tous deux construisent alors leurs personnages, qui feront leur hégémonie durant la décennie suivante et leur déclin ensuite. Au moment du tournage de Borsalino, tout ce qui fait leur parcours culmine en eux. Ils sont encore pétris de leur formation de jeunesse, celle de la Nouvelle Vague française pour Belmondo et celle des écoles Visconti et Melville pour Delon, tandis que leur charisme et leur personnalité deviennent pleinement assumés. Le film participe à la création de leur mythe, en multipliant les scènes mythiques. À commencer par la première rencontre des deux héros qui nous vaut un combat homérique sous les yeux de la belle Catherine Rouvel et donne le ton d’un film qui sera un écrin pour les deux stars. L’effet culmine lors de la fameuse scène de la baignade qui nous offre les images les plus emblématiques des deux acteurs, au sommet de leur pouvoir de fascination. L’effet est renforcé par le récit même proposé par Borsalino. Avec sa reconstitution historique, le film propulse les deux acteurs dans un passé glorifié qui les rapproche symboliquement du statut de légende, en les associant aux plus grands acteurs hollywoodiens qui furent les héros des films de gangsters. La construction du film fut bien évidemment moins romantique, Deray devant veiller à un équilibre parfait des dialogues et de la répartition du temps de présence à l’écran entre Delon et Belmondo. Mais qu’importent les tracas de la fabrication d’un film, seul compte le résultat à l’écran et, grâce aux grandes compétences de directeur d’acteurs de Jacques Deray, ce que nous y voyons est un régal : deux des plus grands acteurs de l’histoire du cinéma français rivalisant de leur talent à l’écran, pour nous offrir une performance mémorable. La complémentarité entre l’élégance froide de Delon et l’exubérance de Belmondo fait des merveilles, tous deux interprétant parfaitement leur rôle tout en faisant briller l’autre autant qu’eux-mêmes. De quoi regretter de ne pas avoir vu les deux hommes plus souvent associés à l’écran, ce qui fait la spécificité de Borsalino qui nous propose la plus belle des rencontres du cinéma français.

Si la présence à l’écran de ces deux géants garantit l’intérêt immédiat du spectateur, elle n’est pas le seul argument de Borsalino. Construit par les plus grands auteurs de leur époque, le scénario est remarquable de précision est d’efficacité. De manière traditionnelle, le film nous raconte l’ascension de deux gangsters plus malins et courageux que ceux qui dominent alors le milieu. Mais ce récit est moderne, nous montrant une structure criminelle sans fin, dans laquelle un pion remplace toujours l’autre, comme dans toutes les productions de l’époque. Derrière le petit criminel Boccace, interprété par le savoureux Julien Guiomar, se cache le fourbe maître Rinaldi qui ne pouvait être joué que par le merveilleux Michel Bouquet. Derrière lui se trouve le menaçant Marello puis autour de lui d’autres forces inquiétantes dont la présence se fait nettement sentir. Borsalino nous présente un monde profondément corrompu, violent, comme le démontre la séquence du match de boxe truqué, même si elle est traitée sur un ton léger ou, sur un angle plus noir, la scène du conseil municipal gangrené par le milieu où la frontière entre le bien et le mal semble abolie, comme lors des réceptions de maître Rinaldi dans lesquelles le gratin du milieu marseillais côtoie représentants politiques et religieux. Dans ce canevas qui a un pied dans le divertissement du film de gangsters classique et l’autre dans un réalisme gris propre à son époque, Deray met en scène avec efficacité des scènes typiques du genre : la sortie de prison, un incendie, des combats de gangs ainsi que des confrontations intenses entre les différents protagonistes. Ces séquences accompagnent avec fluidité le parcours des deux héros, que l’on voit passer du statut de petites frappes à celui de parrains de la région dans un récit à la dynamique impressionnante. Tout ce qu’il faut est présent à l’écran pour nous offrir un film rythmé, intense et spectaculaire, digne des meilleures réussites du genre.


Entre les contraintes d’une production importante et les codes du genre, Borsalino aurait facilement pu devenir un exercice de style rigide sans le talent et la vision de Jacques Deray. Le cinéaste tourne alors son huitième film après dix petites années de carrière et il est auréolé du succès récent de La Piscine, qui a définitivement prouvé sa maîtrise technique et sa capacité à diriger un casting de stars. Deray nous offre un film d’un classicisme parfait, à la mise en scène élégante et discrète. Mais il ne se contente pas d’être un simple artisan au service de son producteur star, Alain Delon. La noirceur et le pessimisme typiques de son cinéma sont bien présents dans Borsalino, malgré la tendance habituelle des productions visant le grand succès public. Deray construit un film en deux parties. Dans la première heure un récit classique, positif, durant lequel l’amitié entre Siffredi et Capella se construit simultanément à leurs premières réussites dans le milieu. Le point culminant de cette belle histoire est la scène de la baignade, qui n’est bien évidemment pas seulement une publicité pour les deux acteurs principaux du film, mais aussi le point de rupture du récit, son moment majeur. La starification des deux acteurs dans cette séquence correspond au moment de gloire absolu des deux personnages principaux du récit, le moment où ils sont le plus heureux et le plus accomplis. Aller plus haut dans le milieu sera pour eux synonyme de richesse et de pouvoir, mais nous comprenons dans cette scène que la suite de l’ascension ne leur apportera pas plus de bonheur et sera même une menace à leur équilibre et à leur amitié, comme le sent Capella qui hésite à aller plus loin. La seconde partie du récit nous montre alors, en parallèle du parcours « professionnel » des deux hommes, la lente détérioration de leur relation et de leurs vies. La réussite est là, mais jamais l'allégresse de la plage ne revient, une forme de mélancolie s'installe dans chaque scène, très subtilement installée par la mise en scène de Deray. La solitude des deux personnages au milieu de la fête finale donnée par Siffredi, très bien captée par la caméra du cinéaste, est l’illustration parfaite de cette déchéance. Les deux héros n’y croient plus, et ne sont plus que des ombres hantées par la mort. C’est le résultat de leur parcours, Deray ayant soigneusement parsemé de subtils marqueurs négatifs ce qui aurait pu être une joyeuse ascension. Les occurrences sont multiples, mais la plus belle est certainement la scène durant laquelle Capella achetant des fleurs voit un homme abattu par la police devant lui. On comprend immédiatement, comme le personnage, que c’est le destin même de capella qui s’écrit devant ses yeux. La mort passe l’espace d’un instant, annonçant le destin inaltérable des personnages. Cette mélancolie et ce pessimisme donnent une profondeur inattendue au récit et font la véritable force de Borsalino, qui n’est pas seulement un film d’action mené par deux stars mais aussi une œuvre touchante et attachante, dans laquelle le divertissement est complété d’une sensibilité propre à son auteur.


Tout en appartenant de plein droit au genre du film de gangsters, Borsalino trouve ainsi sa personnalité propre dans son ton mais aussi dans certaines des mécaniques de sa narration. Ainsi il faut également évoquer la place des personnages féminins du film, a priori secondaires mais qui sont pourtant au cœur de son récit, de manière bien plus nette qu’à l’habitude. Dès le début c’est le personnage de Lola qui va provoquer la rencontre entre Siffredi et Cappela, et chacune de leurs actions sera ensuite catalysée par une femme. Les femmes sont le seul moteur des actions positives ou négatives dans Borsalino. Si les personnages principaux sont masculins, l’histoire n’existerait pas sans les femmes, ce qui donne au film une singularité et une dimension supplémentaires. Nous assistons ainsi à un défilé de très beaux rôles féminins et de très belles actrices, dont Catherine Rouvel particulièrement émouvante dans le rôle de Lola et la sublime Nicole Calfan, révélée par ce film. Deray les magnifie à l’écran, profitant de la magnifique photographie de Jean-Jacques Tarbès ainsi que des superbes costumes du film, qui s’inscrivent dans une direction artistique d’ensemble absolument formidable. Il n’y a pas d’équivalent, je pense, dans le cinéma français à la reconstitution historique proposée par le film, par son ampleur et sa beauté. Chaque image proposée est stupéfiante, reconstituant un Marseille des années trente à la fois réaliste et fantasmé qui donne au film sa dimension légendaire. Il faut saluer pour cette réussite le travail remarquable du directeur artistique François de Lamothe, indissociable de la réussite du film. Enfin, nous ne pouvons pas conclure sans mentionner les piano rags de Claude Bolling. Son inoubliable partition contribue grandement à l’atmosphère du film, et elle est devenue l’une des plus reconnaissables du cinéma, à jamais associée à Alain Delon. Et pourtant cette mélodie aujourd’hui mondialement connue ne devait au départ être qu’un des morceaux d’un album de Claude Bolling, et la production du film dut négocier pour en obtenir les droits. Bolling propose de nombreuses variations de son air pour s’adapter aux différentes séquences du film, afin de trouver le parfait contrepoint. Sans ces formidables compositions, Borsalino serait privé d’une partie de sa mélancolie, d’une partie de sa légèreté aussi, le film serait simplement moins grand, moins fort, moins évident.

À sa sortie Borsalino connut un triomphe public largement mérité, puis disparut longtemps à cause d’un montage financier complexe bloquant les droits de diffusion. Depuis une dizaine d’années, le film est de nouveau visible, et nous pouvons enfin nous replonger dans cette œuvre inégalée, l’incarnation d’une certaine idée du cinéma français, populaire, touchant et prestigieux, incarnée par ses plus grandes stars sous la direction d’un cinéaste de talent. Il y a d’autres grands films et il y en aura toujours, mais seul Borsalino peut nous offrir Jean-Paul Belmondo et Alain Delon ensemble, au sommet de leur talent, pendant deux heures à l’écran. De quoi rendre un film inoubliable.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS

DATE DE SORTIE : 10 octobre 2018

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Par Philippe Paul - le 10 octobre 2018