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Critique de film

L'histoire

France, années 1930. Belle Duke, arnaqueuse et sanguinaire, veut faire évader de prison son ancien amant : Philip Bang. Par erreur, c'est l'Italien Felice Brianza qui se fait la belle. Elle l’oblige alors à retourner en prison, déguisé en aumônier, pour faire libérer Bang...

Analyse et critique

Avec soixante films à son actif, Sergio Corbucci est un des grands maîtres du cinéma italien de l’après-guerre. Des péplums (Romulus et Remus) aux westerns (Django, Le Grand silence, La Trilogie mexicaine), il a toujours su naviguer parmi les genres, renouveler ses approches et surprendre son public. Décomplexé, et fort de sa réputation, il s’essaye à la comédie, en 1976, via un scénario surprenant, écrit à huit mains : Bluff storia di truffe e di imbroglioni. Une intrigue pleine d’imbroglios et d’escroqueries, donc, typique des comédies à l’italienne. Parodiant James Bond et les films d’évasion, Sergio Corbucci s’appuiera sur deux monstres du cinéma : Anthony Quinn, solide bien que sur le déclin, et Adriano Celentano, super-star du rock italien et étoile montante du cinéma transalpin. Énorme succès en Italie, Bluff a permis au réalisateur de rivaliser avec les succès de Luigi Comencini ou de Mario Monicelli.


Mais qui est Adriano Celentano ? Figure transgressive par excellence, ayant réussi à ringardiser, par son rock étrange, la quasi-totalité des standards musicaux des années 1960, il se fait assez rapidement une place dans le cinéma. Mauvais pour la plupart, mais populaires, ils assoiront sa stature d’icône de la jeunesse. La période 1970-1980, notamment, sera extrêmement productive et le verra passer de chanteur-acteur à réalisateur. Sergio Corbucci sait donc que les salles seront remplies, du fait même du premier rôle confié à Celentano. À ses côtés, Anthony Quinn, qu’on ne présente plus et qui, pour des raisons financières, joue en Europe, est particulièrement apprécié du public italien : il a déjà tourné dans cinq productions de Cinecittà, ainsi que dans La Strada. Bluff, et c’est ce que nous retiendrons avant tout, est finalement la rencontre improbable de ces trois personnalités : le vieil acteur, le jeune rebelle et l’indécrottable réalisateur. Pour en rester à la distribution, notons l’étonnant casting féminin. Capucine, qui joue le rôle de Belle Duke, a débuté dans le mannequinat. Bien que française, elle n’a eu de véritable succès qu’aux États-Unis (on pense au Grand Sam de Henry Hathaway avec John Wayne, à Guêpier pour trois abeilles de Joseph L. Mankiewicz et surtout à La Panthère rose avec Peter Sellers). Corinne Cléry, enfin, l’atout érotique du film, a vu sa carrière commencer avec Histoire d’O, qui surfe sur la vague Emmanuelle. Polars, films fantastiques, films d’espionnage et d’aventure : elle a touché à tous les styles, prenant le risque de n’en maîtriser aucun. Habillage hétéroclite, ces quatre acteurs principaux vont animer, avec plus ou moins de réussite, un curieux divertissement.


Ce qu’il y a d’étonnant avec Bluff, c’est la manière dont il se joue des codes. Démarrant tel un film d’évasion, à la conclusion rocambolesque (une cascade sur un train en marche, un plan large typique de ces scènes spectaculaires), Sergio Corbucci nous propulse dans le film d’espionnage bon marché. Une grande bourgeoisie richissime, un yacht de luxe, une salle des jeux... et des gangsters. La scène de poker, par exemple, qui est une des premières véritablement structurées (il y en aura peu), avec sa tension et ses plans sur le jeu de chacun, nous renseigne sur les psychologies et les sur les attitudes. C’est d’ailleurs dans ces séquences d’intrigues et de ruptures que l’on peut remarquer la capacité de Corbucci à user avec intelligence des zooms : gros plans sur les regards (western spaghetti), utilisation des miroirs, occupation de l’espace. Sur le plan scénaristique, la question du bluff est une belle astuce : cela permet de complexifier artificiellement le scénario, d’apporter des rebondissements, de justifier les pirouettes. Le risque est de déboucher sur une succession d’inégales saynètes. Les "coups" des deux arnaqueurs, par exemple, sont l’occasion de rire un bon coup mais font perdre en cohérence. Car le tout repose principalement sur la partition d’Anthony Quinn et d’Adriano Celentano : le premier, potache mais pas trop, fait le minimum tandis que le second, excessif, surjoue la caricature. Le risque, une fois cela admis, est de ne laisser guère de champ aux audaces formelles : Corbucci s’efface souvent, peut-être trop impliqué dans sa direction d’acteurs.


Au final, Bluff ne brille pas par son inventivité. La présence forte du duo Quinn / Celentano éclipse les rares parti pris de Corbucci. Pastiche du film de genre, il nous fait l’effet d’une comédie à l’italienne déjà en déclin, qui se joue d’elle-même. Il n’y a qu’à voir la conclusion pour s’en convaincre : nos héros échappent aux gangsters, s’envolent en avion, perdent le magot... puis le retrouvent. Ce n’était qu’une farce de plus ! Ah, l’Italie...

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