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Critique de film
Le film

Bloody Bird

(Deliria)

L'histoire

Sous la houlette du tyrannique metteur en scène Peter (David Brandon), une petite troupe de théâtre s'active pour terminer The Night Hawk, pièce musicale mettant en scène un tueur portant un masque de hibou. Il ne reste qu'une semaine avant la première et les répétitions intenses se déroulent dans une ambiance des plus tendues. L'actrice principale, Alicia (Barbara Cupisti), peine à faire ses pas de danse à cause d'une cheville foulée. De crainte de perdre son rôle, elle le cache à Peter et, avec la complicité de la maquilleuse Betty, quitte en cachette le plateau pour se rendre à l'hôpital voisin pour se faire soigner. Or, manque de bol, il s'agit d'un hôpital psychiatrique. Heureusement un médecin conciliant accepte de s'occuper de sa blessure. Malheureusement, Alicia croise le regard d'Irving Wallace, un maniaque qui a massacré pas moins de seize personnes avant d'être arrêté et interné. Lorsque Alicia et Betty regagnent le théâtre, elles ne savent pas que le psychopathe est parvenu à se cacher à l'arrière de leur voiture...

Analyse et critique

Alors que Halloween et Vendredi 13 sont devenus des franchises lucratives (trois épisodes pour la première entre 1978 et 1982 et déjà six volets en 1986 pour la seconde), la production italienne - en bonne spécialiste ès-recyclage - ne manque pas d'emboîter le pas du slasher. C'est ainsi qu'après Michael Myers et Jason Voorhees, un nouveau tueur masqué apparaît de l'autre côté des Alpes : Irving Wallace, imposant masque de hibou sur la tête, hache, tronçonneuse, couteau ou perceuse à la main. Mais plutôt que de simplement reproduire les codes du genre, Bloody Bird se révèle être une mise en abîme ludique ainsi qu'un mariage réussi entre le slasher et l'esthétique du giallo, si bien que ce petit film, malgré son échec public, relance quelque peu l'intérêt pour un cinéma de genre italien alors en manque de renouveau.

Derrière la caméra se trouve un jeune cinéaste de trente ans, Michele Soavi, qui a commencé comme assistant réalisateur dans des productions de Joe d'Amato comme 2020 Texas Gladiators et Le Gladiateur du futur. L'inénarrable maître de le série Z ne cesse de le pousser à passer à la mise en scène et finit par produire son premier film en lui confiant un scénario de Luigi Montefiori (alias George Eastman, le géant cannibale d'Anthropophagous). Mais si c'est d'Amato qui lui met le pied à l'étrier, c'est du côté de Dario Argento qu'il faut chercher son véritable mentor. Soavi a œuvré comme stagiaire sur Ténèbres puis assistant sur Phenomena et Opera, et il se sent bien plus proche, humainement et artistiquement, du maître de l'horreur italien (1) que de son opportuniste producteur.


Si le film reprend les formules déjà éprouvées du slasher, le masque d'oiseau qu'arbore le meurtrier ramène à tout ce bestiaire animal qui peuple le giallo. Le film s'amuse ainsi à faire le pont entre deux genres, l'idée séminale vient de la scène de L'Oiseau au plumage de cristal où Tony Musante, bloqué derrière un sas de verre, assiste à un crime sans pouvoir intervenir. Formidable idée qui se transforme ici en un groupe de personnages prisonniers d'un théâtre dont ils ne peuvent plus sortir et qui se retrouvent confrontés à un tueur en série. Soavi travaille ainsi brillamment autour de l'enfermement et de l'incapacité des uns et des autres à agir pour s'entre-aider, prenant un malin plaisir à filmer des personnages démunis et perdus dans ce lieu clos et à jouer sur la claustrophobie du spectateur.


Soavi annonce le principe du film dès lors qu'Alicia entre dans l’hôpital psychiatrique où est enfermé Irving Wallace. La première chose que l'on découvre de l'institution, c'est une infirmière qui nourrit une rascasse volante avec des guppies et qui est en extase devant ce prédateur qui attrape une à une ses frêles proies. Le film - qui devait au départ s'appeler Aquarius (2) - va par la suite travailler sur ce motif en créant un environnement aqueux (une pluie diluvienne, des flaques, des écoulements...), en enfermant une dizaine de personnages dans un lieu dont ils ne peuvent sortir et enfin en les mettant aux prises avec un implacable assassin. Le spectateur prend alors la place de l'infirmière et s'apprête à son tour à jouir du spectacle de leur mise à mort. « Les gens ont une curiosité morbide pour les meurtres » explique Peter, le metteur en scène, comme une adresse qui nous est faite à nous, public complice des meurtres sanglants perpétrés par Wallace.


La réussite du film tient ainsi beaucoup au sadisme ludique du réalisateur et à la façon dont il parvient à cloisonner l'espace scénique. Il utilise les couloirs, les dessous de scènes, les coulisses comme un dangereux labyrinthe d'où peut soit surgir la mort, soit le salut. Soavi utilise tout aussi brillamment les apparences, s'amuse à tromper les personnages effrayés et le spectateur prisonnier de ce jeu mortel de cache-cache. L'ouverture pose d'emblée ce principe en mettant en scène un meurtre qui se révèle n'être qu'une représentation théâtrale. Brillante mise en bouche, Soavi nous faisant croire à la réalité du premier meurtre uniquement par l'usage du hors champ (paroles d'un client qui accoste la prostituée jouée par Alicia, bruits des sirènes de police...) avant de retourner la scène en nous faisant passer de l'autre côté du décor. Ce sont ensuite ces mêmes coulisses qui vont devenir le lieu réel des meurtres avant que Wallace réinvestisse la scène pour transformer son massacre en happening théâtral. Le film est ainsi une traversée du miroir et on ne s'étonnera pas que l'héroïne porte le nom d'Alicia. C'est elle qui transgresse les règles en quittant le théâtre pour se rendre à l'hôpital et ramenant ainsi un véritable tueur dans l'espace de la fiction. Lorsque Irving Wallace et Alicia se croisent pour la première fois, elle est irrémédiablement attirée par lui, lui par elle. Une connexion s'établit et c'est comme si elle lui ouvrait un passage dans son monde. Un monde où les meurtres sont fictionnalisés se retrouve ainsi contaminé par un monde où ils sont bel et bien réels.


Wallace est d'abord comme un comédien. Il revêt le masque de hibou puis monte sur les planches à la demande de Peter, exécutant son premier meurtre sur scène en suivant les instructions du metteur en scène. C'est Peter qui le pousse à faire plus vrai, et Wallace répond à ses injonctions en étranglant Corinne puis en la poignardant à mort sous les regards médusés de l'assistance. Mais Wallace ne compte pas se laisser diriger et il devient scénariste de la pièce, reprenant le script prévu mais dictant dorénavant le tempo, choisissant qui sera sa prochaine victime. C'est même la place du metteur en scène qu'il finit par occuper, utilisant les éclairages et la musique pour créer une atmosphère, pour gérer ses effets de terreur et de surprise. Imaginant même un climax en disposant minutieusement les corps de ses victimes pour décorer la scène de théâtre sur laquelle il trône désormais.

Peter, qui entend profiter du premier meurtre - celui de Betty - pour assurer la publicité de son spectacle, pourrait être une sortie de Joe D'Amato (il est par d'ailleurs interprété par l'acteur du Caligula de ce dernier). Il fait du moins partie de la famille de ces producteurs sans scrupules qui après les premiers succès d'Argento et de quelques autres s'engouffrent dans le giallo, ou encore qui après Halloween reprennent la figure du tueur masqué, répétant à chaque fois jusqu'à plus soif des images iconiques inventées par des maîtres de l'horreur pour créer un flux continu d'ersatz, rendant exsangues au fil des ans ces images et ces codes en les exploitant à outrance. Peter profite ainsi de l'évasion d'Irving Wallace pour donner le nom du psychopathe au héros de sa pièce, et c'est pour une misérable rallonge qu'il demander à ses acteurs de rester répéter toute la nuit afin d'avancer la première de quatre jours, histoire que le fait divers soit toujours dans les mémoires et que la pièce devienne un succès. Le parallèle est facile à faire avec tous ces films de série produits à  la va vite afin de surfer sur tel ou tel succès du box office. Soavi décrit d'ailleurs assez bien dans la première partie du film le petit microcosme de ces productions fauchées, avec des acteurs et des collaborateurs artistiques aux abois, prêts à tous les compromis pour joindre les deux bouts, flirtant avec la mafia et même avec la prostitution qui n'est pas seulement un élément émoustillant de la pièce mais qui est montrée comme faisant partie du fonctionnement même du show-business.


Le tueur est d'abord un simple personnage imaginé par Peter, un concept s'incarnant par la suite en prenant le nom puis le corps d'Irving Wallace qui devient dès le lors le maître du jeu. L'idée du film reprend ainsi celle classique de la créature qui échappe à son créateur. Mais là où Bloody Bird s'avère assez percutant, c'est qu'il suggère que le genre (le giallo, le slasher) aura beau être vidé de sa substance par une répétition sans fin, il est prêt à se régénérer et à ressurgir. Lorsque naît une icône cinématographique (que ce soit une figure du type Freddy ou un genre), elle est si présente dans la culture populaire qu'elle peut survivre à son exploitation à outrance. Ce discours, que Wes Craven mettra plus tard en scène avec Freddy sort de la nuit et la série des Scream, est ici exploité sur un mode certes mineur mais qui donne au film de Soavi une épaisseur qui lui permet de ne pas être qu'un simple film de série.

Il y a une forme d'incantation à l’œuvre dans le film. Le metteur en scène et son spectacle appellent le crime, le mal, et celui-ci répond à l'invitation. Le tueur au masque de hibou rappelle alors les dieux de la mythologie gréco-latine aveugles aux drames des hommes, se jouant même d'eux pour assouvir leurs pulsions. Les colonnes grecques qui parsèment le décor sont là pour nous montrer que Soavi travaille sur une sorte de mythologie de l'horreur que le cinéma italien de genre a si magnifiquement incarnée depuis Mario Bava. Le cinéaste s'empare ainsi brillamment du lyrisme morbide du giallo, livrant quelques meurtres particulièrement inventifs et surtout jouant sur le sens de la mise en scène de son psychopathe. Ce dernier utilise à merveille les décors, les éclairages et la musique pour transformer les meurtres en gestes artistiques, tout comme le font les plus brillants cinéastes de l'effroi. La séquence où on le découvre assis dans un large fauteuil, un chat noir sur les genoux, au milieu de la scène où il a méticuleusement placé les corps de ses victimes, offre une vision condensée de ce cinéma qu'Argento a porté à son point d'incandescence : une vision esthétique et onirique de la plus pure horreur qui vise à la sidération du spectateur.

Mais si Soavi signe quelques passages vraiment mémorables, et si sa mise en scène se révèle souvent virtuose et inventive, il faut tout de même avouer que ses effets des style ne sont pas toujours de bon aloi. La façon dont il travaille autour des motifs "argentiens" (les visages pétrifiés d'effroi des victimes, les couleurs saturées, les débordements gore comme pièces d'un vaste tableau esthétique, la sacralisation des meurtres...) ou la manière dont il cite Brian De Palma (comment ne pas penser à Phantom of the Paradise ?) sont très habiles - ou pour le moins intéressantes - mais l'ensemble souffre parfois d'un aspect clipesque (Soavi a d'ailleurs réalisé plusieurs clips vidéo), certes propre à toute une frange du cinéma des années 80 mais qui retire un peu à l'efficacité de l'ensemble. On regrette également les dérives hard FM de la bande originale qui typent vraiment le film dans son époque alors même que Soavi tente un intéressant travail sur la matière mythologique.

A sa décharge, Soavi ne bénéficie que d'un budget ridicule - moins d'un million de dollars - qui l'empêche d'aller au bout de sa mise en scène opératique. D'Amato fait pourtant son possible pour lui faciliter la tâche, acceptant d'embaucher un « vrai » directeur de la photo et lui donnant cinq semaines pour boucler le film, soit deux de plus que pour ses habituelles productions. Mais le tournage doit être interrompu faute d'argent et d'Amato doit remplacer lui-même le chef opérateur, une situation que l'on imagine des plus difficiles à gérer pour le jeune réalisateur. Le film paraît ainsi par moments mal fagoté, bâclé du fait de sa production fauchée, mais cela n'excuse pas par ailleurs un mauvais goût certain dans les choix musicaux et quelques effets de mise en scène grotesques dont le cinéaste aurait très bien pu se passer. Si Bloody Bird ne va pas jusqu'au bout de son projet esthétique et méta-filmique, il n'en demeure pas moins un film d'horreur efficace et inventif dont les quelques éclats visuels et l'humour macabre annoncent le magistral Dellamorte Dellamore. Plus qu'une simple curiosité, le film marquait bien la naissance d'un vrai talent.


  1. (1) La première réalisation de Michele Soavi est Le Monde de l'horreur, un documentaire consacré au réalisateur de Suspiria.
    (2) Argento avait justement eu l'idée de sa célèbre scène de L'Oiseau au plumage de cristal en contemplant un aquarium, et Soavi en reprenant cette image boucle la boucle.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 25 mai 2018