Menu
Critique de film
Le film

Bleeder

Partenariat

L'histoire

Leo (Kim Bodnia) et Louise (Rikke Louise Andersson) vivent dans un vétuste appartement de Copenhague. Léo découvre qu’il va être papa et, effrayé par cette responsabilité, sombre dans une spirale de violence. Dans le même temps, Lenny (Mads Mikkelsen), qui travaille dans un vidéo-club et passe ses journées à regarder des films, tombe amoureux d’une jeune serveuse, Lea (Liv Corfixen), il va devoir apprendre à vaincre son introversion pour aller lui parler. Autour de ces deux couples respectivement en effondrement et en construction, gravitent le personnage de Kitjo (Zlatko Burić), le patron du vidéo-club, et Louis (Levino Jensen), le frère de Louise.

Analyse et critique


À ce stade, l’histoire peut paraître un peu obscure et l’on imagine que l’exposition sera longue. Or, dès le générique, Nicolas Winding Refn reprend un procédé utilisé dans son premier film, Pusher (1996), dans lequel il exposait les visages des acteurs un à un sur fond noir, en les sous-titrant du nom de leur personnage. Ici, le dispositif est amélioré : un premier travelling latéral sur les chaussures des personnages en marche nous donne une indication sur leur style vestimentaire, puis un second plan sur leur visage dégage leur persona avant d’afficher à la manière du film Le Bon, la Brute et le Truand leurs dénominatifs : « Lenny » ou bien « Louis, le frère de Louise ». Enfin, la bande originale change brutalement à chaque personnage pour bien signifier leurs caractères : métal pour Louis et musique classique pour Lea. Au bout de deux minutes de film, on connaît alors déjà le caractère supposé de chaque personnage et leurs liens de parenté. Kitjo est le seul absent de cette présentation, son rôle étant réduit à celui d’observateur, ce qu’il va être presque exclusivement tout au long du film.

Second film de NWR, Bleeder sort sur les écrans en 1999, trois ans après le succès de Pusher. Le film se déroule à nouveau dans la banlieue de Copenhague, reprend les trois acteurs principaux de Pusher (Mikkelsen, Bodnia et Burić) et rassemble (exception faite du décorateur) la même équipe technique. Le sujet peut sembler proche car il traite à nouveau de la violence, mais ici elle n’est pas une donnée inhérente à l’histoire, elle se développe à partir d’une cause externe (la grossesse de Louise). Aussi le film traite-t-il avec plus d’importance, peut-être, l’amour et les relations conjugales. D’un côté l’amour qui implose, dont la passion et le désir sont absents ou du moins à sens unique, de l’autre l’amour idéal dans lequel même la communication n’est pas nécessaire pour qu’une émotion se crée. Pour autant, NWR avoue qu’à sa sortie beaucoup de spectateurs ont vu le film comme une suite de Pusher. Aujourd’hui, on le rapprocherait plus de Drive (2011), le duo Gosling / Mulligan étant très semblable à celui que forme Mads Mikkelsen et Liv Corfixen dans leurs silences et l’innocence très poétique de leur amour. Leur histoire pourrait finalement être la continuité de celle de Lenny et Lea. À ce propos, NWR déclare en 2016 : « Lorsque ma mère a vu Drive au Festival de Cannes, elle m’a dit : c’est drôle, j’ai l’impression de revoir Bleeder ! »


À mi-chemin entre Drive et Pusher donc, le film devient représentatif d’une génération, auprès de la jeunesse danoise, car il propose à l’instar de son film précédent un cinéma moins conventionnel, plus américanisé. À cette époque, le Danemark est encore un pays où l’on enseigne le cinéma sur des valeurs classiques, presque « théâtrales » selon les mots de NWR. La National Film School of Denmark est représentative de cet enseignement et NWR, bien qu’admis (9 places pour 1 000 postulants), quitte cette école avant même d’y commencer les cours pour réaliser Pusher. L’aspect anti-conformiste de sa période danoise prend alors tout son sens. En effet, quand Bleeder voit le jour, les productions danoises les plus respectées sont celles de Lars Von Trier ou de Thomas Vinterberg, et répondent aux exigences du Dogme95. NWR, qui a vécu de ses 8 à 17 ans à New-York et qui s’inspire beaucoup de films américains, notamment de série B (Tobe Hooper ou Kenneth Anger), vient bouleverser cette doctrine. Malheureusement, le distributeur ayant fait faillite, le film ne sort pas sur les écrans français avant 2016 et n’est toujours pas sorti aux Etats-Unis ou en Allemagne. C’est pourquoi ce film reste assez méconnu au sein de la filmographie de NWR.

Si ce film apparaît dès lors bien plus singulier, c’est aussi parce qu’il contient une grande part autobiographique. Lenny, bien que subalterne à l’intrigue principale, nous apparaît à la fin du film comme le personnage principal et c’est fortement dû au fait qu’il est l’incarnation du cinéaste et du spectateur. En effet, il travaille dans un vidéo-club, son seul sujet de discussion est le cinéma, il visionne « 10 à 12 films par semaine » et porte des t-shirts Plan 9 From Outer Space ou Frankenstein’s Bloody Terror. En bref, il ne vit que pour le cinéma. Lenny nous touche par sa timidité et sa gentillesse, contrastant avec les autres personnages masculins, toujours plus ou moins racistes ou violents. Par son caractère effacé, il est à la fois acteur et spectateur de Bleeder, il devient notre complice, notre porte-parole. Dans le même temps, il est très clairement celui de NWR : dès la première scène du film, il cite tous les cinéastes dont les films sont présents dans son vidéo-club, cette énumération exhaustive (une minute trente) nous apparaît clairement comme la manière du réalisateur de nous soumettre toutes ses influences. NWR déclare d’ailleurs à propos du personnage de Lenny qu’il est l’incarnation de son année à l’American Academy Of Dramatic Arts, ennui, isolement et immersion dans un monde de cinéma qui lui permet de s’échapper de la réalité. La fille qu’il va courtiser, Lea, dont le rôle est joué par Liv Corfixen, deviendra d’ailleurs - elle est encore aujourd’hui - celle qui partage la vie de NWR.


Bleeder est donc profondément personnel et installe déjà les bases de son style dans l’approche des thèmes et de la mise en scène. Par exemple, le personnage de Leo, qui se retrouve de plus en plus marginal par sa violence, est souvent laissé au premier plan, mais mis à l’écart de l’action et des conversations qui se déroulent dans un second plan. Il est souvent filmé en contre-plongée ou désaxé des lignes de fuite, hors de la perspective dont l’effet est renforcé par l’utilisation d’objectifs à courte focale. Lorsqu’il sort son arme pour menacer Louis, l’ego de Leo semble surdimensionné de la même façon que Louis paraît être atteint de nanisme.

NWR affirme sa volonté de symbolisme en filmant la quasi-totalité du film avec la caméra à l’épaule et en accentuant le tremblement de l’image selon les scènes et les personnages. Leo par exemple donne souvent lieu à de fortes secousses, comme à des travellings rapides et volontairement chancelants, lorsque des personnages comme Lenny ou Lea auront droit à une mise en scène plus calme. Cette façon de mettre en scène permet aussi de donner un aspect plus documentaire cher au réalisateur. Le budget réduit (environ 700 000 euros) n’est pas étranger à cette apparence, les acteurs sont souvent des vrais gangsters rencontrés dans le quartier, les dialogues sont pris sur le vif et le film est tourné en décors naturels.

Néanmoins, le goût de NWR pour la couleur ou la géométrie n’est pas entravé par ces contraintes, et avant d’avoir les moyens de réaliser Only God Forgives (2013) ou The Neon Demon (2016), tout est déjà question de symbolique dans Bleeder. Le fondu au rouge qui sert d’ellipse est annonciateur du dénouement, rouge leitmotiv dans les films de NWR, les cadres dans le cadre et la façon de créer plusieurs espaces au sein d’une même image permettent de mieux définir les caractères des personnages et les enjeux de la scène, ou encore les insertions de formes rondes ou triangulaires à travers les décors sont autant de caractéristiques que NWR ne fera que perfectionner par la suite.


Les espaces dans lesquels les personnages évoluent sont toujours étriqués, que ce soit au travail ou dans l’intimité du domicile : les cuisines longilignes du restaurant dans lequel Lea fait des aller-retours donnant lieu à un plan-séquence assez technique de pratiquement deux minutes, l’appartement de Leo et Louise, dans lequel l’espace est si réduit que toutes les portes ont été retirées pour agrandir le lieu. Dans le même temps, les objets entourant Lenny et Lea sont surabondants, que ce soient les VHS du vidéo-club ou les livres dans la librairie où Léa se rend. Leur champ d’expression et de mouvement est donc toujours très réduit, et ils se retrouvent condamnés à leur condition salariale ou conjugale. Le peu de scènes où l’espace est ouvert ne se passe pas bien pour eux, que ce soit les différentes approches et fuites de Lenny, le climax dans lequel Leo commet l’irréparable ou une scène d’enterrement qui est encore l’occasion pour Lenny de fuir, les grands espaces ne réussissent pas plus à nos personnages que ceux dans lesquels ils sont confinés. Cette grande part de l’action se déroulant en intérieur participe rapidement à créer un rapport inquiétant, notamment par la promiscuité des personnages avec Léo qu’on sent de plus en plus instable.


L’ambiance et le récit bénéficient dès lors de cette mise en scène esthétisante et de ces décalages anxiogènes. La brutalité qu’elle introduit s’installe lentement, y compris dans la narration. Elle est intellectualisée par des dialogues et des mises en scène qui nous taquinent et banalisent presque la violence à venir. Le débat entre Lenny et Leo pour savoir qui de Steven Seagal ou Bruce Lee est le plus fort, les interrogations de Leo sur l’utilisation des armes à feu dans les films d’action, nous amènent à nous interroger sur l’influence des films sur notre propre comportement tout en faisant la prémonition du dénouement. De même, tous ces personnages plus ou moins névrosés partagent quotidiennement un moment pour regarder des cassettes VHS entre amis au vidéo-club, occupant avec nous le siège de l’observateur et questionnant notre rôle de spectateur.


« En faisant ce film, ce qui m’intéressait, c’est ce qu’un film n’est pas (…) C’est pourquoi Bleeder a cette structure étrange, pour le meilleur ou pour le pire. » En effet, la principale faiblesse de Bleeder, qui peut selon les affinités devenir un charme, réside dans sa narration. L’intrigue principale semble être celle de Lenny et Lea, comment Lenny va-t-il réussir ou pas à vaincre cette timidité qui l’empêche de communiquer avec la femme de ses rêves, qui disparaissent pourtant pendant quasiment la moitié du film pour laisser place à l’histoire de Leo et Louise, à savoir comment Leo va-t-il réagir à son devoir futur de père et comment cette escalade de violence va-telle se terminer. Une fois cette intrigue réglée, le film revient alors sur l’histoire de Lenny et Lea pour y apporter aussi une conclusion. L’intrigue principale devient alors rétrospectivement anodine et semble n’avoir été qu’une embûche sur le chemin de nos deux héros, qui en sortent sans encombres, intouchables de par leur amour candide et immaculé.

Finalement, Bleeder s’inscrit à la fois pleinement dans l’œuvre de NWR par son esthétique, ses thèmes et sa parenté avec Pusher ou Drive, et s’en détache néanmoins par son aspect autobiographique, sa structure et son approche plus poétique. Comme Tarantino ou Haneke, Refn pose des questions fondamentales sur notre perception des films, sur nos propres peurs et nos propres névroses, et si le cinéphile Lenny bénéficie d’un happy-end, il reste un marginal introverti coincé dans un quotidien de passivité et de cinéma.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Nicolas Winding Refn à travers ses films

Par Victor Tarot - le 28 décembre 2017