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Critique de film
Le film

Blanche Neige et les sept nains

(Snow White and the Seven Dwarfs)

Partenariat

L'histoire

Une histoire éternelle, pourrait-on dire, un conte initiatique dont nous connaissons la trame depuis la plus tendre enfance. Souvenons-nous : dans un royaume lointain, la Reine, jalouse de la beauté de la jeune princesse Blanche Neige, demande à son fidèle serviteur de la tuer. Mais celui-ci désobéit et la perd dans la forêt. Elle trouve alors refuge dans la chaumière des sept Nains qui décident de la protéger. Apprenant, par son miroir magique, la trahison de son serviteur, la reine se transforme en hideuse sorcière et entreprend d’apporter à la princesse une pomme empoisonnée.

Analyse et critique

On a oublié depuis longtemps. Un plan fixe sur un livre de conte, un léger travelling et le livre s’ouvre tout seul, comme par magie. C’est une image familière, si familière que l’on a oublié la première fois que l’on a vu cette image. Et bien, justement, c’était là, la toute première fois. Blanche Neige est la première fois. La première fois que l’on voit un long métrage d’animation.
Et ce n’est pas un hasard. Des courts métrages, ça, Walt sait les faire, il les fait très bien depuis 10 ans déjà, avec des productions de plus en plus sophistiquées : innovant tout d’abord avec le dessin animé sonore qui lancera la carrière de la célèbre souris Mickey Mouse, puis avec le dessin animé en couleur dont les 3 petits cochons marquera l’apogée. Mais Disney en a assez. Il voit plus loin. Plus loin que de produire à la chaîne des suites des trois petits cochons. Disney n’a pas oublié que c’est en faisant évoluer son art, en le propulsant toujours plus loin qu’il a obtenu la faveur du public.

Il y travaille intensément, malgré les remarques sceptiques qui taxaient son projet de ‘grande folie’, malgré sa difficulté à réunir le budget nécessaire. Tant pis, hypothéquons l’empire Disney. Ca en vaut forcément la peine. Oui, ça en valait la peine, car ce premier long métrage inaugure l’âge d’or de la créativité du studio, cinq années essentielles avec cinq films, cinq étapes qui vont forger le long métrage animé américain : Blanche Neige, Pinocchio, Fantasia, Dumbo et Bambi. Cinq années qui ne s’oublient pas.

1937, un saut dans l’inconnu.

Cette scène, non plus, ne s’oublie pas : la soirée euphorique touche à sa fin dans la chaumière des nains. Le calme tombe, c’est le moment des confidences. C’est le moment de raconter une histoire. Un conte dans le conte. Les nains s’installent au pied de la princesse. "Racontez-nous une histoire, une histoire vraie, une histoire d’amour". Dieu que la princesse est belle ! Les nains sont attendris, ils sont amoureux. Nous le sommes tous. Difficile de ne pas s’identifier à eux. C’est là, le miracle, la victoire de Disney. La principale angoisse de l’équipe Disney était : comment convaincre ? Comment intéresser le public au destin de créatures de celluloïd ? Va-t-il avoir peur pour elles ou en rire ? C’est à cette tâche que va s’appliquer l’équipe inexpérimentée en débordant de créativité et d’inventivité. Il suffit pour s’en convaincre de le comparer avec les courts métrages : comment réaliser en visionnant les vieux Mickey en noir et blanc, assez frustres, que seulement cinq années les séparent du long métrage.

Pour que le public s’identifie aussi bien qu’en regardant un film hollywoodien, il n’y a pas trente-six moyens : il faut se battre avec les mêmes armes : Walt supervise alors une énorme réflexion sur le réalisme en innovant une fois de plus : il utilise la série des Silly Symphonies comme champ d’expérimentation. Comme le premier essai, le court métrage the Godess of spring, est peu concluant. Disney décide de renvoyer étudier ses animateurs qui ont très peu d’expérience de l’animation du corps humain. Pour faciliter leur apprentissage, il engage des acteurs, des ballerines qui servent de repère, il fait fabriquer des marionnettes. L’invention d’une caméra multiplane permet de créer une profondeur de champ aux dessins et de pouvoir introduire des travellings avant et arrière. Il se donne également les moyens pour une maîtrise impressionnante du montage, notamment celui de séquences en parallèle. Il choisit ses animateurs scrupuleusement afin de donner une identité propre à chacun des personnages. Chacun des nains est reconnaissable, chacun possède son style propre. L’originalité des personnages secondaires restera comme la force, l’essence du style Disney pour toutes les productions suivantes.

Ca y est. Nous ne sommes plus devant un cartoon caricatural, en deux dimensions, aux couleurs criardes. Non. Nous sommes dans la chaumière aux teintes nuancées, devant une princesse à la beauté troublante. Nous sommes amoureux.

La musique s’installe tandis que les nains se rapprochent. "Il était une fois, une princesse", commence Blanche neige. "Et cette princesse, c’était vous ?", demande Prof. Et Blanche Neige se met à chanter. "Un jour mon prince viendra…". On se rend à peine compte qu’elle chante, ça parait naturel. La musique a préparé le terrain, on a déjà sans le savoir entendu l’air, nos oreilles sont prêtes à accepter la mélodie. Car Disney a son avis sur l’utilisation de la musique. Ne pas reproduire le schéma des comédies musicales en vogue. La musique doit se mêler intimement au récit. Des musiques douces, ou plutôt des mélodies, faciles à retenir. La voix de la princesse est presque irréelle, aigu et douce à la fois, un timbre d’ange. Il faut dire que trouver la bonne voix n’a pas été chose facile. Disney y a apporté un soin rigoureux. Pour ne pas se laisser influencer par le physique des chanteuses qu’il auditionne, il installe des haut-parleurs dans son bureau. Pour lui, la voix forge une part importante de la personnalité et il a une idée précise de celle qui convient à chaque personnage.

Blanche Neige chante ses rêves, tandis que la caméra balaie l’auditoire attendri. Disney filme la réaction des nains et des animaux. Il n’a pas hésité à couper une séquence qui illustrait la chanson. Il n’hésite pas à couper toutes les séquences qui, à ses yeux, vont ralentir le rythme, quel qu’en soit le prix. Disney apprend à raconter une histoire avec une grande économie de moyen : aller à l’essentiel. Intégrer les chansons à l’action va aussi dans ce sens : ne pas rompre la dynamique de l’histoire.

La chanson finie, tout le monde va se coucher. Nous revenons à la reine maléfique déjà métamorphosée en hideuse sorcière. Le danger plane, contrastant avec la tendresse de la scène précédente. Au delà des innovations, ce qui fait la réussite de Blanche Neige, c’est l’originalité du ton. On reste impressionné par l’ambiance que Disney a réussi à insuffler au film, qui fait de son art un genre à part. Les artistes ont une grande connaissance de l’histoire de l’art européen, ce qui donne au film un ton ambigu : un mélange d’ambiance féerique et fantastique. La mort est présente, sans pitié, et s’insinue dans les trames de l’intrigue marquant profondément l’imaginaire. La maléfique reine est à la fois belle et angoissante, la fuite de Blanche Neige dans la forêt, séquence très impressionnante pour un enfant, mélange fantastique et surréalisme.

Et puis, Blanche Neige est un film original car il possède le charme des premières fois, avec ses audaces et ses erreurs. L’animation ratée du Prince, dont les animateurs ont été contraints de réduire au maximum les apparitions, en est le plus parfait exemple.

La fin est un véritable tableau en clair-obscur, éclairé à la bougie. Il pleut sur la chaumière, il pleut dans nos cœurs. La princesse morte est allongée dans son cercueil de verre. Puis, le prince la réveille d’un seul baiser, et l’emmène avec elle. Les nains sont contents, euphoriques. Les larmes aux yeux, peut-être pleurent-ils parce qu’elle ne reviendra pas. Elle part heureuse "pour toujours", nous annonce le carton final. Peut-être est-ce un peu cruel. Non, nous aussi on est heureux pour la princesse, nous aussi nous retournons dans nos chaumières avec cette dernière image pleine de promesses : deux silhouettes se détachent sur un décor abstrait au coucher de soleil. Presque un au delà, mais sûrement le début d’une grande aventure pour l’équipe Disney.

Puis le livre de conte se referme.

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La fiche IMDb du film
Par Johnny Guitar - le 1 janvier 2004