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Critique de film

L'histoire

Nouvellement émigré en Thaïlande, le jeune Chen se fait embaucher dans une fabrique de glace. Suite à la disparition inexpliquée de plusieurs ouvriers, il va découvrir que l'usine n'est qu'une couverture pour écouler de la drogue, les trafiquants n'hésitant pas à supprimer les curieux...

Analyse et critique

Une combinaison jaune à bandes noires, une paire de nunchakus, des cris de fauve et une lueur de défi dans les yeux. Bruce Lee semble aujourd'hui figé dans le cadre étroit de sa légende, élevé au rang d'icône par un destin exemplaire et tragique. N'en fit-on pas un James Dean chinois ? Ses films ont profondément marqué plusieurs générations de spectateurs, au point de rendre caduque tout jugement sur leur qualité intrinsèque. En ce qui nous concerne, la découverte de cette mémoire du cinéma est relativement récente, et ne doit rien aux mythiques VHS de René Château vidéo. Nous avions la prétention d'aborder avant tout ces oeuvres pour elles-mêmes, mais il nous faut bien convenir que les critères d'appréciation habituels auront finalement peu de place. L'intérêt de ces films est véritablement ailleurs, dans la contemplation fascinée d'un corps de cinéma comme on n'en avait alors jamais vu et comme on n'en verra sans doute jamais plus.

De son vrai nom Lee Yeun Kam, Bruce Lee naît en 1940 à San Francisco dans un foyer d'artistes. Son père, acteur célèbre, est fréquemment en tournée à l'étranger. Par son intermédiaire, Bruce va se retrouver dès l'âge de 6 ans à l'affiche dans une dizaine de mélodrames chinois, abonné à des rôles d'orphelin ou de gamin des rues prompt à la bagarre. En grandissant, suivant les enseignements de ses maîtres, il se révèlera un élève opiniâtre et prodigieusement doué dans la pratique du Tai chi et de la boxe Wing chun, animé par la volonté d'être le meilleur dans tout ce qu'il entreprend. Obligé à sa majorité de retourner aux États-unis pour conserver la nationalité américaine, il s'inscrit à l'université de Seattle en 1959, et commence à donner des cours de kung fu à mi-temps, mettant patiemment au point son propre style, le Jeet Kune Do.

C'est lors d'une de ses exhibitions qu'il attire l'attention d'un producteur de télévision qui lui demande de passer des essais pour interpréter le fils de Charlie Chan. Le projet avortera mais ses capacités martiales font forte impression et il est finalement embauché dans le rôle de Kato sur la série Le Frelon vert, qui ne connaîtra qu'une saison (1966-67). S'ensuivront d'autres expériences télévisuelles souvent amères, dépassant rarement le stade du pilote. Son évincement par David Carradine pour le rôle principal de Kung fu restera sa plus grande déception. Produite par la Warner, la série s'annonce prestigieuse et lui apparaissait comme une voie royale pour réaliser son rêve de cinéma. L'homme doit cruellement revoir son ambition à la baisse. Il n'aura approché Hollywood que grâce à un rôle de figurant que James Garner envoie valdinguer dans Marlowe (La Valse des truands, 1969). De retour à Hong Kong en 1970, il sollicite les studios sans plus de succès, les producteurs locaux n'étant guère impressionnés par sa "carrière" américaine. Seul Raymond Chow, dont le tout jeune studio, Golden Harvest, commence à faire de l'ombre aux vénérables Shaw Brothers, se montre intéressé. Convaincu par l'énergie et la virtuosité martiale du jeune prodige, il lui fait signer un contrat pour deux films, petits budgets qui n'ont pour seule ambition que de récupérer leur mise. Bruce Lee embarque alors pour Bangkok.

Premier échelon d'une irrésistible ascension, The Big Boss ne brille pas par son script. L'intrigue, à défaut d'être nulle, est extrêmement simple. Il s'agit d'un récit de vengeance tout à fait conventionnel dans le cinéma hongkongais de l'époque, et dont les rebondissements ne s'embarrassent d'aucune subtilité. La combine des trafiquants de drogue donne l'impression de poser davantage de problèmes qu'elle n'en résout, et le massacre impitoyable des ouvriers indiscrets prêterait presque à sourire par son caractère systématique. Mais ces invraisemblances font partie du charme. Figure également classique du genre, le personnage de Bruce Lee est érigé au rang de justicier, défenseur des opprimés de tous bords, prolétaires exploités, corrompus par le jeu ou l'alcool, enfants et jeunes filles en péril. Les femmes occupent ici des rôles assez ingrats, forcément victimes ou putes, justifiant dans ce dernier cas l'insert de la scène érotique syndicale. Dans ce cadre franchement misérable bien qu'ensoleillé, le film témoigne à sa façon des difficultés de la vie pour le "petit peuple" chinois, forcé d'émigrer dans l'espoir d'une vie meilleure, sans cesse floué et spolié, parfois par ses propres compatriotes. Le vice et l'injustice semblent régner en maître dans un monde sans foi ni loi. L'espoir va s'incarner en Bruce Lee, qui va littéralement libérer les oiseaux de leur cage et affronter le big boss en question, un maître de kung fu comme lui, c'est-à-dire son double négatif. Contrairement à bon nombre de kung fu pian, les héros interprétés par Bruce Lee ne sont plus sur la voie de l'apprentissage. Ils sont déjà parvenus au sommet de leur art. Ils demeurent cependant faillibles. Ici, Chen succombera lui-même à la corruption, erreur qu'il paiera très cher puisqu'elle aura pour conséquence la mort atroce de ses amis. Confronté à cette trop lourde responsabilité, il hésitera entre la fuite et la vengeance avant d'opter pour cette dernière solution. Une fois accomplie, sa quête sera comme il se doit sanctionnée lors de l'épilogue, la morale voulant que tout personnage commettant des meurtres soit au minimum arrêté par la police. Excellent rythme, bonne ambiance de camaraderie, humour volontaire (un type traverse un mur en y laissant sa silhouette découpée comme dans un cartoon) et involontaire (certaines situations et certains costumes), emprunts musicaux rigolos et sans doute illégaux (on peut y entendre Pink Floyd ou King Crimson), The Big Boss possède au final suffisamment de qualités pour être considéré comme un bon film d'exploitation, très rafraîchissant dans sa simplicité. Mais sur ce plan-là, rien ne semble le distinguer des innombrables bandes fauchées qui inondent le marché local.

Le tournage en Thaïlande se déroule dans des conditions déplorables. L’équipe est sous-alimentée, souffre des moustiques et de la chaleur. Peu de temps après les premiers tours de manivelle, Lee se coupe accidentellement la main avec un morceau de verre. Son personnage va alors promener à l’écran un grossier bandage qui se réduira progressivement au cours du film. Le reste du casting se compose entre autres de James Tien, Lee Kwan, Anthony Lau, Maria Yi ou encore de l'excellent Lam Ching Ying. Autant de visages qu'on aura le plaisir de croiser à nouveau dans les films suivants, à tel point qu'on peut véritablement parler d'une troupe Bruce Lee. Le premier réalisateur étant désavoué, Lo Wei est appelé pour le remplacer. Après avoir fait ses gammes au sein de la Shaw Brothers, Wei occupe désormais le statut de metteur en scène phare pour la nouvelle Golden Harvest. Son travail, sans génie, mais suffisamment inspiré, se révèle ici soigneux dans la composition du cadre au format cinémascope, dans le choix d'angles aussi variés que judicieux, le montage sachant parfaitement mettre en valeur les scènes d'action qui sont la raison d'être d'une telle production.

La chorégraphie des combats est confiée à Han Yin Chieh - également interprète du rôle-titre - soit l’un des plus grands chorégraphes de l’époque, à l’œuvre notamment sur les films de King Hu (Dragon Gate Inn, A touch of Zen). Les affrontements mettant en scène plus d'une cinquantaine de combattants n'échappent pas toujours à la confusion, mais les prises sont multiples et les combinaisons ingénieuses. Abusant volontiers du trampoline, les cascadeurs se livrent à un festival de sauts au rendu spectaculaire, forcément fantaisistes. L’usage des armes blanches est d'une efficacité redoutable, nous offrant ainsi des combats particulièrement cruels et sanglants, tel celui qui se déroule de nuit autour de l'usine à glace où haches, couteaux et autres outils de travail détournés de leur fonction première font des ravages. Des chiens sont également de la partie, généreusement lancés hors champ sur le comédien. Cette stylisation des combats, privilégiant l'effet à la technique, est très éloignée des conceptions de Bruce Lee. Mais pour ce "petit film" chez un nouvel employeur, il ne va pas se montrer trop exigeant. Et pourtant, son talent va exploser à l'écran avec d'autant plus d'éclat que son implication dans la production est réduite à la portion congrue. Et plus rien ne sera plus jamais comme avant.

Incontestablement excellent acteur malgré le peu d'épaisseur de son rôle, Lee se révèle en effet dégager un incroyable charisme. Suite à une promesse faite à sa mère, son personnage se retient de se battre pendant la majeure partie du métrage, procédé très malin puisque cela va donner un impact renversant à ses premiers vrais coups, nourris par l'indignation et la colère accumulées jusque là. Alors, à la 45e minute, son pied s'abat sur un crâne et fait entrer le kung fu pian dans une nouvelle ère. On assiste à une explosion de violence inouïe, d'autant plus époustouflante que Lee massacre clairement ses assaillants. On n'est ni dans l'intimidation, ni dans l'assommage poli. La stupéfaction qui saisit les personnages du film, témoins de la scène, se communique chez les spectateurs. C'en est presque dérangeant. Lee impose ses coups, son corps, ses cris. Le style, d'une grâce qu'on a souvent dite féline, est totalement inédit : puissance, rapidité, allonge, parade sont portées à un degré de maîtrise admirable. Aujourd'hui encore, ça reste sans égal. Dès ce film, Lee montre qu'il est le meilleur, tant au combat à main nues qu'à l'arme blanche ou au bâton. Le public de Hong Kong ne s'y trompa pas et fit du film un succès colossal, faisant enfin accéder l'homme au rang de star.

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