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Critique de film
Le film

Bienvenue, Monsieur Marshall

(Bienvenido Mister Marshall)

Partenariat

L'histoire

Le petit village castillan de Vilar del rio se prépare à recevoir une commission de hauts fonctionnaires américains venus en Espagne pour initier une aide économique au pays. Le maire se laisse alors convaincre d'attirer l'attention des dignitaires américains en organisant des festivités considérables...

Analyse et critique

Pour comprendre comment un film aimable mais modeste comme Bienvenue, Monsieur Marshall a pu acquérir une aura et une notoriété telles en Espagne (1), il faut avoir à l’esprit l’état tout à fait particulier du cinéma ibérique depuis l’arrivée au pouvoir de Franco en 1939 : comme le résumera Juan Antonio Bardem lors du congrès de Salamanque, en 1955, le cinéma espagnol est alors « politiquement inefficace, socialement faux, intellectuellement informe, esthétiquement nul et industriellement rachitique. » Une manière, certes tonitruante, de souligner l’anesthésie d’une création cinématographie sclérosée par les impératifs propagandistes et la pression constante de la censure (voire de l’auto-censure). S’il faudra attendre les années 70 pour véritablement assister à un mouvement collectif de renouveau du cinéma espagnol, certains (rares) films tournés sous le régime franquiste parvinrent tout de même à se glisser entre les mailles de la censure ou à traverser les frontières du pays : c’est donc à la fois autant pour ce qu’il est (une satire, réjouissante et audacieuse, qui valorise la culture espagnole) que pour ce qu’il a été l’un des premiers à accomplir (un film espagnol existant à l’international, notamment en recevant un Prix au Festival de Cannes) que Bienvenue, Monsieur Marshall a marqué les esprits dans son pays d’origine : pour résumer les choses, voilà – enfin – un bon film qui inspirait la fierté d’être espagnol.

En juin 1947, le Secrétaire d’Etat états-unien, le général George Marshall, prononça à Harvard un discours dans lequel il exposait la volonté gouvernementale d’apporter son soutien économique à l’Europe, profondément meurtrie par la Seconde Guerre Mondiale. Quelques mois plus tard, en avril 1948, le Président Harry Truman signa ce qui allait ensuite être communément appelé le "plan Marshall", un plan d’aide sur 5 ans de plus de 16 milliards de dollars accordés à de nombreux pays européens et qui contribua (sans en être l’unique raison) à un redressement rapide des productions agricoles ou industrielles européennes. Ce plan, qui bénéficia essentiellement au Royaume-Unis, à la France, à l’Italie ou à la RFA, fut rejeté par l’Union Soviétique et les pays du futur bloc de l’Est, et exclut dans l’Espagne, le régime de Franco ayant été allié de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Pour autant, l’Espagne ne fut pas totalement négligée par les Etats-Unis et, à contretemps, signa en septembre 1953 un traité bilatéral d’assistance militaire et économique. Au moment donc où Luis Garcia Berlanga et Juan Antonio Bardem conçoivent leur récit, l’Espagne se trouve en quelque sorte à la traîne de l’Europe, observant la reconstruction de ses voisins tout en attendant une éventuelle manne américaine. C’est sur ce hiatus entre la nécessité de séduire les investissements étrangers et la volonté farouche de conserver une identité séculaire que repose Bienvenue, Monsieur Marshall, un film qui se joue du strabisme espagnol : avoir des yeux de Chimène, tout en regardant de travers.

D’un strict point de vue cinématographique, le plan Marshall (ou, plus globalement, les démarches de reconstruction nationale entreprises dans divers pays européens) a (ont) déjà commencé à porter de drôles de fruits : suite à la politique initiée par le Chancelier Dalton au Royaume-Uni, la production britannique refleurit, et s’y développe notamment, avec l’assentiment enthousiaste du public, les indociles comédies communautaires estampillées Ealing. En Italie, le « boom » économique connaît quant à lui ses prémisses, et déjà le néoréalisme laisse la place à des comédies où la prise en considération du contexte social n’exclut pas, bien au contraire, la vivacité ou la légèreté. Il y a fort à parier que ces observateurs émérites de l’état de santé du cinéma mondial qu’étaient Bardem et Berlanga s’inspirèrent de ces deux courants forts, et Bienvenue, Monsieur Marshall pourrait ainsi, avec une bonne approximation, être décrit le cousin ibère de, mettons, Passeport pour Pimlico d’Henry Cornelius et de  Pain, amour et fantaisie de Luigi Comencini. Plutôt que de parler citations explicites, ou pire encore de copies, il nous semble plus précis d’affirmer que le film de Berlanga semble surtout humer le même air du temps, par exemple en témoignant de cette difficile conciliation, chez tout un chacun, entre des préoccupations locales (maintenir la communauté unie) et internationales (contribuer à un effort collectif, par-delà les frontières). Plus encore, on peut observer quelques similitudes dans les traitements, notamment par le biais des seconds rôles, des archétypes sociaux : le maire, l’institutrice, l’homme de religion, ou encore les figures de la vieille aristocratie, marquées par le respect de leurs traditions ancestrales mais soudain obligées de se coltiner la réalité du nouveau monde…

 

Bienvenue, Monsieur Marshall vaut donc, avant tout, par la manière dont il fait vivre son petit village, avec ses habitudes, son histoire, ses travers et ses codes sociaux… et notamment par le biais de la voix-off interactive de Fernando Rey, qui s’adresse au spectateur, commente avec force ironie et va jusqu’à arrêter l’action pour nous permettre de mieux suivre. Les premières minutes, à cet égard, constituent un petit modèle de mise en place, l’essentiel des enjeux étant posés avec fluidité et gaieté : Bienvenue, Monsieur Marshall se pose ainsi d’emblée comme un film souriant, qui n’est jamais dupe de ce qu’il raconte, mais qui pose sur ses personnages un regard doux et chaleureux. Dans cette logique, son intérêt n’est pas toujours dans son intrigue (linéaire et plutôt prévisible), mais à la périphérie de celle-ci, dans la douceur et l’insolite de ces petites histoires intimes qu’il parvient, parfois de façon furtive, à suggérer : la petite vieille qui aimerait, au moins une fois dans sa vie, goûter du chocolat, le tire-au-flanc un peu rêveur qui demande une paire d’haltères…

De la même manière, Bienvenue, Monsieur Marshall est une comédie qui ne cherche jamais à déclencher l’hilarité (ou quand elle le fait, c’est parfois un peu forcé : voir le discours du maire au balcon) mais qui sait parfois provoquer un sourire juste et attendri, comme cette image fugace de la vache qui renâcle à jouer son rôle de décoration de saloon… Mais en réalité, l’indéniable tour de force du film, comique mais aussi politique, réside dans sa dernière partie, celle qui illustre « la dernière nuit » du village avant sa conversion présumée au mode de vie yankee. Là, Luis Garcia Berlanga sort du registre confortable de la « comédie communautaire » pour oser la stylisation : en d’autres termes, il démontre que la principale force du cinéma se trouve dans la force d’évocation de ses images (et de ses sons), ouvrant de fait une brèche dans la muraille de l’autocensure : « je suis un cinéaste espagnol, et j’ose », semble-t-il alors crier à ses congénères (2). La séquence (ou l’enchaînement des séquences, pour être plus précis) peut aujourd’hui sembler longue, et parfois même un peu attendue, elle contient quelques fulgurances assez incontestables, tant au niveau visuel (le procès du Ku-Klux-Klan, expressionniste à souhait) que symbolique (3).


L’idée, par exemple, d’accompagner la bande-son de la séquence du saloon de borborygmes américanisants et de la noyer sous un déluge de figures imposées (de celles dont les premiers Lucky Luke de Morris, contemporains, dressent un réjouissant catalogue) traduit à la perfection la question de l’appréhension culturelle de l’étranger, en l’occurrence réduit à des clichés inaudibles, d’autant plus que la chanteuse de cabaret se met finalement à entonner un air typiquement hispanique. Cette question de la réduction de l’identité culturelle à ses stéréotypes est centrale dans le film : bien que situé au cœur de la Castille, le village adopte le folklore de l’Andalousie, parce que celui-ci sera plus conforme à l’idée que l’Américain se fait de l’Espagne…

Repoussée le plus possible, la conclusion, a priori frustrante (pour les personnages comme pour le spectateur), va dans le même sens : on ne ressent, en réalité, après coup, aucune déception de la part des villageois. Ce qui avait l’apparence de l’espoir un peu fol n’était finalement qu’une occasion de faire la fête ensemble, activité qui fait au moins autant qu’une autre partie du génome espagnol. La vie reprend son cours, et si elle le fait sans les sous ni les illusions venus d'Amérique, cela n’empêche pas les habitants d’apprécier les bonheurs simples de leur existence. L’Espagne n’a besoin d’aucune aide extérieure pour être l’Espagne : pour chanter son folklore, pour cultiver sa terre, comme pour faire ses films.

(1) Au point d’être classé « d’intérêt national » ou encore d’apparaître en sixième position dans le classement des meilleurs films espagnols du premier centenaire du cinéma, liste établie par un collectif de critiques et de professionnels et publiée dans El Mundo en décembre 1995
(2) Le film, à son origine, ne devait être qu'un véhicule pour la chanteuse de flamenco Lolita Sevilla, très populaire à l'époque, et dont les numéros rythment (enfin, c'est une façon de parler) le film.
(3) Le scénario contenait un dernier rêve, qui voyait l'institutrice rencontrer et s'éprendre d'un bel Américain, et qui fut refusé par la censure (la mixité culturelle avait ses limites). Luis Garcia Berlanga finira par tourner cette séquence sous forme de court-métrage, près de 50 ans plus tard (El sueño de la maestra, 2002)

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : TAMASA

DATE DE SORTIE : 22 novembre 2017

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Par Antoine Royer - le 22 novembre 2017