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Critique de film
Le film

Belmondo ou le goût du risque

L'histoire

"60 ans de carrière, trois générations de spectateurs, Jean-Paul Belmondo a tout joué, pris tous les risques. Sportif accompli en dehors des plateaux de cinéma, il va, à partir de Cartouche et de L'Homme de Rio, conjuguer ses deux passions à l'écran, grâce à sa rencontre avec les cascadeurs Gil Delamare, Claude Carliez et bien sûr Rémy Julienne. Du tournage de Peur sur la ville, du Guignolo ou du Marginal, ce film revient sur ses cascades les plus célèbres et les plus dangereuses."

Analyse et critique

Depuis la naissance du site à la fin de l’année 2002, il y a probablement eu une certaine évolution dans la manière dont nous – rédacteurs de DVDClassik – avons pris l’habitude d’appréhender les suppléments figurant sur les galettes produites par les éditeurs de France ou de Navarre. Là où, aux débuts antiques du support numérique, l’enthousiasme candide de la nouveauté guidait notre réception du moindre making-of ou du moindre module promotionnel, nous avons depuis – bien aidés en cela par la qualité croissante du meilleur des documents proposés – affiné nos exigences en même temps que mieux défini, arbitrairement parfois mais autant que possible avec une forme de cohérence, ce que nous aimions trouver sur un disque. Au modèle formaté de la featurette à l’américaine (dans lesquelles tout le monde est forcément formidable), nous préférons, c'est une évidence, les analyses critiques, qui mettent en perspective et invitent à (re)penser les films. Nous avons surtout appris, au fil des années, à chérir particulièrement l’approche humble et professionnelle de Jérôme Wybon, documentariste méticuleux qui sélectionne ses intervenants selon la pertinence de leurs propos (et non selon leur prestige) et qui privilégie autant que possible l’image inédite ou l’archive improbable, souvent dénichées avec la force admirable de la patience.

Courant 2017, on avait ainsi pu apprécier l’impressionnante collection de documents accompagnant la ressortie du Casse d’Henri Verneuil, déjà chez l’Atelier d’Images. Mais les recherches accomplies par Jérôme Wybon autour de Belmondo lui avaient permis de réunir d’autres images, qu’il aurait été dommage de vouer aux oubliettes. Après une première diffusion cathodique sur Paris Première en décembre 2017, et après le succès d’une campagne de financement participatif qui aura confirmé l’intérêt d’un public pour ce type de documentation, voici donc que sort Belmondo ou le goût du risque, 54 minutes centrées – comme le nom l’indique – sur le rapport particulier entretenu par le comédien avec l’art de la cascade.

Quelque soit la relation (distante ou experte) que l’on entretien avec le comédien et/ou avec le type de films dont il est principalement question ici (et dont, à mots feutrés, plusieurs intervenants concèdent qu’il ne s’agit pas toujours que de grands films), force est de reconnaître que le documentaire captive et parvient, surtout, à faire ressortir des éléments caractéristiques singuliers. Soutenu par la variété de ses formes et par le dynamisme de son montage, le film contribue ainsi à définir cette conjonction si particulière d’aspects qui, dans la personnalité de Jean-Paul Belmondo, auront motivé cette appétence particulière pour le danger et cette volonté de constamment repousser les limites (les siennes et celles de ce qui pouvait être fait).

Derrière la figure caricaturale du désinvolte ricanant ressort ainsi le portrait dual d’un impeccable professionnel autant que d’un passionné inconditionnel : on imagine ainsi ces réunions de pré-production où le producteur et l’acteur devaient cohabiter, et desquelles, finalement, c’est le film lui-même qui ressortait vainqueur. Alors conçues comme des défis à la raison, les cascades étaient ensuite méticuleusement préparées par une équipe de professionnels aguerris (et pour lesquels la relation de confiance avec Belmondo était parfaitement réciproque) et accomplies avec le plaisir communicatif du gosse qui voit un de ses rêves s’accomplir : il faut voir l’étincelle dans les yeux de Belmondo quand on lui propose de refaire une prise de la fameuse séquence de L’Animal où il se tient, sans trucages, debout sur un avion en vol.

Le professionnalisme exemplaire de Belmondo se manifestait d’ailleurs, aussi, sur le tournage, dans sa dévotion au film : s’était-il tordu la cheville en chutant d’un escalier qu’il remontait illico sur la plus haute marche pour refaire la cascade, mieux et en souriant encore plus.

On est également positivement frappé par la manière dont, conscient de la responsabilité que son statut de star de cinéma représentait auprès du grand public, Belmondo organisait sa carrière selon un plan tout entier tourné vers son audience (« qu’ils ne me voient pas trop, mais que quand ils me voient, ils en aient pour leur argent »), jusqu’à ce que l’un comme l’autre prennent conscience qu’il était temps de passer à autre chose.

Evidemment, la dimension sauvage, intuitive, de Belmondo n’est pas passée sous silence, mais outre la manière dont celle-ci contribuait à faciliter les tournages (les images d’archives où Belmondo tance ironiquement De Broca pour apaiser les tensions du plateau sont assez extraordinaires), un exemple final démontre comment cet instinct n’était qu’une manifestation supplémentaire de son imparable professionnalisme : dans cette cascade improbable de Joyeuses Pâques où la voiture devait décoller par-dessus une autre voiture sur un marché, une tête brûlée quelconque aurait mis en péril le film et quelques uns de ses artisans. Pas lui.

On ne va pas ici énumérer toutes les images étonnantes exhumées par Jérôme Wybon (par exemple ces rushs de L’Homme de Rio) tant ce serait gâcher le plaisir qu’elles procurent souvent chez le spectateur qui les découvre. Mais en écoutant, à la fin du film, l’éloge sincère et lyrique rendue au comédien par un célèbre cinéaste américain, on s’est dit qu’en vérité, les meilleurs hommages aux grands hommes du septième art étaient probablement ceux qui parvenaient, avant toute autre chose, à remettre en valeur la nature extraordinaire de leur travail. Mission accomplie.

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La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 20 août 2018