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Critique de film
Le film

Bel Ami

(The Private Affairs of Bel Ami)

Partenariat

L'histoire

Paris, 1880. Georges Duroy (George Sanders), un ex-militaire sans le sou, retrouve Charles Forestier (John Carradine), un de ses amis de régiment devenu journaliste à La Vie Française. Forestier ne tarde pas à introduire Duroy dans le milieu de la presse, l’aidant ainsi à entamer une carrière de journaliste... tout en lui conseillant d’user de ses charmes pour accélérer son ascension sociale. Conseil que Duroy s’empressera de mettre en pratique, devenant bientôt l’amant de la riche Clotilde de Marelle (Angela Lansbury), première d’une longue suite de conquêtes féminines...

Analyse et critique

Fructueuse fortune filmique que celle de Bel-Ami, le plus fameux des romans de Guy de Maupassant, puisque celui-ci a été porté à l’écran - grand ou petit - presque une dizaine de fois. C’est en Allemagne que fut réalisée, en 1939, la première adaptation de Bel-Ami. Et la plus récente (1) est britannique, voyant Bel Ami incarné par Robert "Twilight" Pattison ! Quant à la transposition qui nous intéresse, The Private Affairs of Bel Ami, elle est l’œuvre du cinéaste américain Albert Lewin, dont le film le plus connu est sans doute Pandora (1951), une relecture du mythe du Hollandais volant, avec Ava Gardner et James Mason dans les rôles principaux. Non seulement réalisateur de ce Private Affairs of Bel Ami, Albert Lewin en fut aussi le scénariste. Et la production a été assurée par sa propre compagnie du nom de David L. Loew-Albert Lewin. C’est cette maîtrise totale de son film qui explique, sans doute, que celui-ci ait finalement réussi à restituer une part essentielle du propos sulfureux du roman de Guy de Maupassant, en un temps où la production hollywoodienne devait encore composer avec les limites drastiques imposées par le Code Hays. Que ce soit en ce qui concerne les questions de moralité ou bien encore de sexualité.

Les spectateurs ayant en tête le livre pourront, pourtant, avoir l’impression que le script de Private Affairs of Bel Ami édulcore considérablement l’univers de Guy de Maupassant. Le scénario d'Albert Lewin apporte en effet de conséquentes modifications à l’intrigue romanesque, semblant transformer le récit ô combien cynique qu’elle composait en une parabole édifiante. La plus patente des trahisons commises par Lewin  concerne le dénouement de Private Affairs of Bel Ami. Là où le roman se concluait par le triomphe social de Georges Duroy - à l’occasion d’un spectaculaire chapitre dépeignant le mariage en grandes pompes de Bel Ami à l’église de la Madeleine (2) -, le film se solde par la mort de Duroy, abattu lors d’un duel et expirant son dernier souffle au fond d’un fiacre par un petit matin humide. C’est donc une évidente punition qu’Albert Lewin choisit d’infliger à son personnage, ainsi châtié du mal dont il s’est rendu coupable tout au long de Private Affairs of Bel Ami.

Une rétribution certainement sévère mais que le Duroy cinématographique accepte avec bonne grâce ! Les derniers mots qu’Albert Lewin place dans la bouche de son personnage sont, en effet, des paroles de repentir. Il est vrai que le Duroy de Private Affairs of Bel Ami s’était vu offrir, dans une séquence préalable, un conséquent cours de morale dispensé par un personnage absent du roman. Il s’agit de Marie de Varenne (Frances Dee), l’épouse dont Lewin a flanqué Norbert de Varenne : un protagoniste quant à lui présent dans Bel Ami - un vieux poète hanté par la mort - mais que le cinéaste a transformé en un improbable organiste aveugle, d’une haute élévation morale et exerçant ses talents à Notre-Dame. C’est justement là que Marie de Varenne, tandis que son mari extatique emplit la cathédrale d’une musique aux sonorités sacrées, explique à Duroy à quel point celui-ci fait moralement fausse route. La démonstration portera donc, in extremis, ses fruits. Et la morale est ainsi sauve... du moins en apparence !

Cette mise en conformité du propos romanesque de Bel Ami avec les normes morales n’est, en réalité, que superficielle. Prenant ainsi place dans le club - cher à Martin Scorsese - des cinéastes "contrebandiers" du Hollywood classique, Albert Lewin double le conte édifiant que semblerait être The Private Affairs of Bel Ami d’un sous-texte fortement sexualisé. Et dont la crudité égale la franchise naturaliste avec laquelle Guy de Maupassant retrace la vie amoureuse de ses personnages. Pour ce faire, Lewin s’appuie d’abord sur les dialogues. The Private Affairs of Bel Ami offre en effet au spectateur attentif d’extraordinaires échanges à double sens. Et qui permettent ainsi aux pulsions érotiques des personnages de se dire aussi pleinement que vertement. On pense, par exemple, à l’échange entre Duroy et Forestier formant la séquence introductive. Celle-ci voit notamment les deux personnages gloser autour du « bâton » - en anglais « stick » - de Guignol, spectacle dont Duroy se déclare grand amateur après avoir sorti de sa poche une marionnette à quatre sous. Et c’est sur cet implicite phallique que se clôt leur discussion : à Forestier, lui conseillant d’user de son pouvoir de séduction pour réussir, Duroy se contente de répondre, en observant pensivement sa marionnette : « Un bâton comme celui de Guignol... » Ajoutons que Duroy arbore alors un cigare d’une longueur conséquente, virilement dardé par sa bouche.

Albert Lewin ne se contente pas en effet de jouer des seuls mots pour dévoiler, chez ses personnages, des psychés aussi taraudées par la sexualité que celles des figures littéraires de Guy de Maupassant. Le cinéaste fait ainsi un usage pareillement signifiant des décors. Concernant, toujours, la séquence d’introduction de Private Affairs of Bel Ami, le troquet dans lequel se retrouvent Duroy et Forestier s’appelle la "Brasserie du Désir". Ce dernier mot est par ailleurs peint en gros caractères verticaux, s’étalant de manière ostensible à l’arrière-plan du décor. On observe une utilisation encore plus exacerbée de cette symbolique érotico-phallique lors des scènes montrant la - jusque-là - très vertueuse Madame Walter (Katherine Emery) témoigner de sa passion pour Bel Ami. Le décor est alors littéralement saturé de substituts péniens : Madame Walter est montrée entourée de deux arbres d’une roide et parfaite verticalité, alors qu’au loin on devine la flèche orgueilleusement dressée de Notre-Dame, à laquelle répond un lampadaire à la lanterne flamboyante, elle-même environnée de pas moins de six autres arbres !

On se gardera cependant de considérer cette peinture d’hommes et de femmes constamment agis par le désir comme une fantaisie bassement égrillarde. Mais on verra plutôt là un témoignage de l’influence de la psychanalyse sur The Private Affairs of Bel Ami. Certes omniprésente, la sexualité évoquée par Albert Lewin est aussi éminemment névrotique. Telle scène - montrant Duroy s’abimant, manifestement fasciné, dans le spectacle de son reflet - évoque la pulsion narcissique à l’action chez le héros. Telle autre séquence révèle le masochisme de Madame de Marelle lorsqu’elle écrit à son amant, qui l’a pourtant trompée avec une prostituée : « Je t’aime tant que ta cruauté m’est plus chère que l’amour d’un autre. » Un masochisme qui trouvera son terme logique lorsque Duroy en viendra à la frapper... et que celle-ci ne pourra s’empêcher de revenir à lui. Cette dimension exploratoire de la psyché humaine de Private Affairs of Bel Ami est, enfin, suggérée par la mise en images. Jouant de l’échelle des plans, Albert Lewin aime à photographier ses personnages de manière d’abord distante, puis à s’approcher plan par plan de leur visage, aboutissant alors à un gros plan donnant comme accès à l’inconscient de ses héros.

Sous ses fausses allures de fable moralisatrice, Private Affairs of Bel Ami s’impose ainsi comme un équivalent cinématographique tout à fait réussi de l’œuvre de Guy de Maupassant. C’est en effet une humanité soumise à l’irrépressible loi d’Eros que dépeint le film d'Albert Lewin. Tout comme le faisait déjà Bel-Ami en 1885 : un roman qui, rappelons le, se conclut par le mot "lit" ! (3)

(1) Du moins à la date (avril 2012) à laquelle cette chronique fut écrite. Peut-être verra-t-on, par exemple, un jour une relecture de Bel-Ami par Virginie Despentes ? Celle-ci témoignait ainsi en mars 2012 dans Télérama de "son souhait d'adapter Bel-Ami de Maupassant ("l'histoire d'un garçon qui réussit en couchant")".
(2) "Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l'enviait. Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu'il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon." (Bel-Ami. Deuxième partie. Chapitre X).
(3) "Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l'éclatant soleil flottait l'image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit." (Bel-Ami. Deuxième partie. Chapitre X).

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 19 avril 2012