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Critique de film
Le film

Bataille sans merci

(Gun Fury)

Partenariat

L'histoire

Dans une diligence caracolant dans les paysages désertiques de l’Arizona se trouve Jennifer Ballard (Donna Reed), une belle jeune femme qui doit rejoindre son fiancé Ben Warren (Rock Hudson), avec qui elle doit se rendre en Californie pour y couler des jours heureux. Voulant lui faire une surprise, Ben la retrouve plus tôt que prévu, au premier arrêt de la diligence. Le lendemain, les voilà repartis en direction de l’Ouest par le même mode de locomotion en compagnie de deux autres voyageurs. Malheureusement, ces derniers se révèlent être de dangereux hors-la-loi : Burgess (Leo Gordon) et le tristement célèbre Frank Slayton (Phil Carey), ex-soldat confédéré qui n’a pas supporté la défaite, pillant et tuant désormais sans vergogne. Rejoints par des complices déguisés en Tuniques Bleues, ils stoppent la diligence, dépouillent son chargement d’or, laissent Ben Warren pour mort et prennent Jennifer en otage, Slayton n’ayant pas été indifférent à sa beauté et au sourire de la jeune femme. Burgess, ne supportant pas le comportement de son "chef" envers la captive et pensant qu’elle les ralentit dans leur fuite, se rebelle mais fini abandonné, ligoté et livré aux vautours. De son côté, Ben, seulement blessé et évanoui, se lance à la poursuite de sa promise. Sur son chemin, il délivre Burgess avec qui il fait désormais équipe. Un peu plus tard, ils sont rejoints dans leur chasse par Johash (Pat Hogan), un indien dont la sœur a été massacrée par le gang Clayton. Ils ne demeureront que trois pour effectuer cette battue, car personne d’autre ne souhaite leur venir en aide, ni les civils ni les représentants de la loi, chacun préférant garder sa tranquillité (le célèbre High Noon était sorti seulement un an plus tôt !). Dans le camp des poursuivis, Jennifer n’a de cesse de repousser les avances de plus en plus pressantes de son geôlier. La poursuite, qui amène tout ce petit monde au Mexique, est sans merci et les morts s’accumulent...

Analyse et critique

« Voilà un bon petit film de série ! » pourra-t-on aisément affirmer après que le "The End" ait fait son apparition sur l’écran. Mais sachant qu’il a été réalisé par Raoul Walsh, avouons que nous aurions voulu quand même pouvoir écrire autre chose que cette phrase évoquant un western honnête mais routinier. Dans une filmographie aussi conséquente que celle du cinéaste, s’étendant sur une centaine de films du muet aux années 1960, il était cependant tout à fait logique de trouver en son sein des œuvres mineures, ce qu’est indubitablement ce Bataille sans merci.

Filmé pour être exploité en relief, comme d’autres films à l’époque (les plus célèbres étant Kiss Me Kate de George Sidney et L’Homme au masque de cire d’André De Toth) dans le but d’attirer le spectateur dans les salles après que la télévision ait envahi les foyers et "scotché" le public devant son petit écran, Gun Fury est sorti en France pendant l’été 1958 mais n’y fut pas exploité dans ce procédé ; en cinq ans, la formule était déjà tombée en désuétude. De la volonté de filmer en relief, il demeure quelques plans - perceptibles même lors d’une projection "à plat"- conçus pour accentuer son côté spectaculaire : la caméra fixée à l’avant de la diligence dévalant un raidillon ; Lee Marvin pointant le canon de son fusil sur l’objectif ; Pat Hogan s’avançant le couteau à la main en gros plan, la lame brillante et effilée tendue vers l’avant ; et, plus fréquemment, plusieurs scènes au cours desquelles les protagonistes lancent toutes sortes d’objets en direction du spectateur qui se les prend ainsi en pleine face.

Spectaculaire, ce petit film l’est assurément par le rythme que lui impose le réalisateur. Peu de temps morts, ça file à toute vitesse ! Rythme sans faille, vigueur des scènes d’action, superbe manière d’appréhender la topographie des lieux, de magnifier les paysages rougeoyants et désertiques de l’Arizona, ses cieux tour à tour largement dégagés ou chargés de majestueux nuages, la poussière qui s’élève suite aux passages des chevaux caracolants… Raoul Walsh est visiblement à son aise avec ce scénario rocambolesque de Roy Huggins. Les scènes mouvementées se suivent sans interruption, Walsh passant de l’une à l’autre avec sérénité et application, emmenant cette bande jusqu’à son final sans perdre une seule fois la main. De l’action, encore de l’action et pas vraiment le temps de s’embarrasser de psychologie. Raoul Walsh opère avec un grand professionnalisme ; néanmoins on ne le sent guère concerné par son travail. Il remplit son contrat mais ne s’implique pas plus avant, se fichant comme d’une guigne de certaines vilaines transparences et nuits américaines qui, en temps normal, auraient été moins bâclées. Mais les aficionados du western ne devraient pas faire la fine bouche, un bon film de série comme Gun Fury pouvant sans aucun problème leur faire passer un moment tout à fait réjouissant.

Les personnages principaux, unidimensionnels et fortement caractérisés, demeurent intéressants surtout au départ où nous les retrouvons dans une séquence tout à fait réussie, tous réunis dans un relais de diligence, prenant leur repas tout en discutant de la Guerre de Sécession désormais terminée. Tous les personnages principaux se trouvaient du côté des Sudistes mais chacun a réagi différemment face à la défaite. Ben Warren est un homme sage qui veut oublier le passé, la violence et le bruit des armes, partir pour la Californie et ne plus s’occuper que de son futur foyer ; il regrette que la Guerre de Sécession se soit déroulée dans un bain de sang : « I still say the war could have been prevented by peaceful means, negociation, compromise, reason. I’m sick of violence and force. » Promettant à cet instant de ne plus jamais se mêler des affaires des autres, il changera pourtant d’avis malgré la supplication de sa fiancée et, au final, renonçant à son idéal légaliste et non-violent, il prendra la décision de mettre Slayton hors d'état de nuire après avoir vu ce dernier tuer de sang-froid son ex complice (séquence, très bien filmée et montée, d’échanges de prisonniers).

Slayton justement, gentleman sudiste, ne supporte pas d’avoir vu ses terres et son "monde" détruits par les Yankees et n’imagine pas un retour à la vie normale. La défaite lui étant intolérable, il poursuit son propre combat en harcelant et tuant tout d’abord les Carpetbaggers (profiteurs de guerre) ; mais il finit par s’attaquer aussi aux femmes et aux enfants et dépasse alors vite les bornes du combat honorable pour sombrer dans la violence et le sadisme les plus haïssables. Si ses rapports avec Jennifer offrent ce qui se révèle de plus captivant dans le scénario, c’est avant tout dû au fait que Donna Reed et Phil Carey sont les acteurs les plus convaincants du casting. Aucune ambiguïté dans leurs relations, Jennifer refusant de se donner à son geôlier, se doutant en son for intérieur que son fiancé n’a pas pu être tué, mais des rapports de force plutôt tendus et assez prenants. Tous les personnages gravitant autour n’ont d’autre intérêt que de présenter des gueules de cinéma ; de ce point de vue, on pouvait difficilement faire de meilleurs choix que Lee Marvin mais surtout Leo Gordon et ses yeux bleus électriques qui lui donnent un air vraiment inquiétant.

Même s’il prononce la plus belle "punchline" du film, « Bullets are very democratic ; they Kill good men as well as bad », Rock Hudson n’est ici intéressant que par sa stature que Walsh se plait à filmer en contre-plongée, sa forte silhouette se découpant ainsi à merveille devant les ciels et les pics rocheux ou montagneux ; car si l’on devait parler de son jeu, nous serions obligés d’avouer qu’il n’était ici qu’un piètre comédien. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui bénéficie du plus long temps de présence à l’écran car le cinéaste s’intéresse surtout à son très charismatique "Bad Guy" qui trouve en Phil Carey un acteur idéal. Donna Reed, surtout connue pour avoir été l’héroïne des chefs-d’œuvre de Capra (La Vie est belle) et Ford (Les Sacrifiés), est très à l’aise dans le genre et trimballe avec conviction sa superbe silhouette et ses beaux atours au milieu des rudes paysages qui composent le film.

Efficace mais prévisible, primitif mais honorable ; en tous les cas fort plaisant ! Et pourtant, le scénariste Roy Huggins (surtout célèbre pour avoir écrit des épisodes de séries TV comme Maverick, Le Fugitif…) a fait encore mieux à travers le seul film qu’il a mis en scène lui-même, le trépidant et jouissif Hangman’s Knot (chronique sur ce site même). Une preuve supplémentaire que, malgré les qualités de Gun Fury, ce dernier n’en demeure pas moins très mineur à l’intérieur du genre et de la filmographie même de Walsh qui comporte des titres beaucoup plus glorieux dans le western tels The Big Trail, They Died with Their Boots On, Colorado Territory ou The King and Four Queens.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 15 juin 2005