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Critique de film

L'histoire

Etudiant en médecine formé aux méthodes hollandaises et promis à un poste à la cour, le jeune Yasumoto se retrouve dans un dispensaire pour ce qu’il croit être une simple visite. C’est pourtant là qu’il poursuivra sa formation, guidé par Barberousse, un médecin idéaliste luttant contre la misère et l’ignorance.

Analyse et critique

Avant de démarrer le tournage, Akira Kurosawa fit écouter à son équipe la 9ème Symphonie de Beethoven : « Ce film sera comme cette musique : parfait. […] Un film que les spectateurs seront obligés de regarder. » Cette volonté de créer un chef-d’œuvre à tout prix a rebuté certains spectateurs. Barberousse est-il un film "trop parfait" ? Il est vrai que tout fut mis en œuvre pour contribuer à sa réussite, à commencer par un décor méticuleusement reconstitué, où même les bois utilisés sont ceux qui poussent dans la région. Deuxième épisode de la "trilogie de la misère" entre Les Bas-fonds et Dodeskaden, Barberousse est une œuvre construite en épisodes où l’on suit l’évolution d’un novice qui petit à petit abandonne ses préjugés de classe.

Il s’agira pour lui de laisser de côté ses certitudes et de regarder enfin la réalité en face. C’est d’abord laisser de côté ses riches habits de cour pour revêtir l’uniforme rêche du médecin. C’est ensuite ouvrir son regard et accepter de voir : accepter la souffrance et l’odeur de la misère, celles « des fruits pourris ». Accepter de voir la souffrance, ce qui ne se fera pas sans mal, Yasumoto s’évanouissant lorsque Barberousse l’oblige à assister à une opération sans anesthésie. C’est aussi apprendre à voir et accompagner la mort. Parfois sereine, souvent ignoble. « Les derniers instants de la vie d’un homme sont sublimes » lui annonce Barberousse. Et c’est l’occasion pour Kurosawa de signer certains des plus beaux plans de sa carrière. C’est seulement après avoir franchi cette étape que Yasumoto peut s’engager sur le chemin qui fera de lui un médecin, et ce chemin passe par l’acceptation de la responsabilité d’une vie, en l’occurrence une jeune fille muette arrachée par Barberousse à un bordel.

Mais Kurosawa ne réalisa pas le film parfait dont il rêvait, contrarié par son partenaire de longue date, Toshiro Mifune ; alors que le réalisateur souhaitait privilégier une figure de sage, attentif aux autres, Mifune développa d’autres aspects du personnage, le rendant plus volontaire, plus prompt à l’action - voir la séquence où il brise les os du service d’ordre de la maison de passe. Moins disponible à l’écoute ? « C’est dans cette direction que j’aurais voulu pousser le personnage. Malheureusement, Mifune n’a rien voulu entendre. Il a voulu jouer le personnage qu’il avait en tête, une sorte de héros sublime sans peur et sans reproche, et donc fatalement aussi sans humanité. Son interprétation héroïque, granitique, austère a faussé le personnage. Être un homme, cela signifie avoir tout expérimenté de la vie, victoires et défaites, dit un proverbe japonais. Barberousse, à mon avis, devait être le portrait de cet homme intégral, un mélange d’ombre et de lumière : pour être crédible, Barberousse devait avoir des défauts. Mifune n’a pas voulu m’écouter. Alors j’ai décidé de ne plus travailler avec lui. Quand un acteur commence à jouer son propre personnage, c’est fini. » (1)

Séparation logique, car avec Barberousse Kurosawa entame une nouvelle étape de sa carrière, celle des projets de proportions plus ou moins dantesques - il lui a fallu deux ans et demi pour venir à bout de son film -, où son sens du détail ne connaîtra pas de limites, faisant passer la construction du Château de l’araignée pour une peinture murale en studio. Reste pourtant un film d’une splendeur plastique sans égale, comportant de très nombreuses séquences fort émouvantes, moins froide sans doute que Dodeskaden, sans doute l’une de ses œuvres les plus importantes.


(1) in Tassone, p. 239

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 25 Janvier 2017

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