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Critique de film
Le film

Barbe-Noire le pirate

(Blackbeard, the Pirate)

L'histoire


Le
célèbre pirate Barbe Noire écume les mers des Caraïbes et donne du fil à retordre à la couronne britannique. Il est poursuivi par Sir Henry Morgan, un ancien flibustier qui s’est mis au service de la monarchie et qui aspire à diriger l’île de la Jamaïque. Edward Maynard, un aventurier légaliste, est convaincu que Morgan sévit toujours dans la piraterie. Pour les besoins de son enquête, il se retrouve prisonnier de Barbe Noire. Il y rencontre Edwina Mansfield, une proche de Morgan, kidnappée par les pirates alors qu’elle fuyait Port Royal avec un secret dont la nature se mesure en espèces sonnantes et trébuchante.

Analyse et critique

"It’s my trade : sinkings, burnings, kidnaps, murder, by fun or profit " ("C’est mon métier : je coule, je brûle, j’enlève, je tue, par plaisir ou intérêt "). Voilà une profession de foi signée Edward Teach, alias Barbe Noire le Pirate, qui pourrait faire froid dans le dos si elle n’avait pas été formulée par un grand gaillard excentrique et grimaçant, éructant ses saillies drolatiques entre deux rasades de rhum. Barbe noire le Pirate contient effectivement tous les ingrédients traditionnels du film de pirates : combats, abordages, poursuite maritime, enlèvements, tueries, chasse au trésor, exploits héroïques, trahisons et romance. Mais ce que l’histoire du cinéma retiendra à coup sûr de ce film, c’est bien le portrait coloré d’un personnage facétieux et vaudevillesque, autour duquel gravitent tous les autres protagonistes du scénario. De tous les fameux pirates, flibustiers et corsaires ayant navigué et croisé le fer sur les écrans de l’âge d’or des années 30 jusqu’à la fin des années 50, nourrissant ainsi l’imaginaire de plusieurs générations, Barbe Noire demeurera certainement la figure la plus charismatique et monstrueuse du genre. A un tel point que tous les autres aspects cinématographiques de ce film d’aventures finissent rapidement par passer au second plan, en raison également de certaines de leurs faiblesses.

En 1952, Raoul Walsh a 65 ans. Si les années à venir seront encore propices à la livraison de quelques grands films, sa carrière jalonnée de très nombreux chefs-d’œuvre est derrière lui. Après une vie agitée et trépidante ; il acquiert peu à peu un statut considérable à Hollywood dont il est l’un des pionniers. Il s’illustre dans tous les genres et fait tourner les plus grandes stars. Il marquera vite de son empreinte le cinéma d’action dès Le voleur de Bagdad (1925) et s’en fera une spécialité grâce à une maîtrise de l’espace filmique et au dynamisme de son découpage. Raoul Walsh avait un peu plus tôt tâté du film d’aventures maritimes avec Capitaine sans peur (1951) et remettra le couvert plus tard avec La belle espionne (1952) mais il ne fut pas un spécialiste dans ce domaine, contrairement à un cinéaste tel que Michael Curtiz qui réalisa des œuvres phares comme Capitaine Blood (1935), L’aigle des mers (1940) ou Le vaisseau fantôme (1941). Ainsi, la mise en scène de Barbe Noire le Pirate accuse un certain statisme. Que les amateurs de piraterie sur écran large ne s’attendent donc pas à un spectacle enfiévré comme les films de Curtiz suscités ou Le pavillon noir (1945) de Frank Borzage. Quant à la relecture moderne du mythe, il faudra se retourner vers ses contemporains comme Le corsaire rouge (1952) de Robert Siodmak ou l'une des plus belles œuvres de Jacques Tourneur, La flibustière des Antilles (1951).

Barbe Noire le Pirate est en fait une production RKO à moyen budget qui laissa peu de libertés à son réalisateur. Ce qui conduisit la production à faire appel à des stock shots de navires, puisés dans d’autres films d’aventures, afin de donner de l’ampleur à la mise en scène. L’âge de Walsh serait-il également un élément à prendre en compte pour expliquer un tel manque de dynamisme ? Rien ne permet de le penser à priori, mais il est permis de s’interroger. Cela dit, si les films suivants du réalisateur s’assagissent en terme d’action pure, Les implacables (1955) ou Les nus et les morts (1958) ne témoignent absolument pas d’un travail digne d’un grabataire ! Néanmoins, on précisera que la scène de l’abordage affiche un certain panache. De même que la réalisation s’affirme plus nerveuse vers la fin du film, alternant souvent les plans larges et moyens avec des plans rapprochés et des gros plans, imprimant ainsi une tension plus prégnante au récit. Il apparaît alors probable qu’avec les moyens mis à sa disposition, le cinéaste ait souhaité concocter un beau livre d’images. Et le résultat est tout à fait conforme à ces attentes. Grâce à un Technicolor somptueux et à une belle composition des cadres, aussi bien en intérieur qu’en extérieur (certains plans de nuit atteignent une dimension réellement onirique), Barbe Noire le Pirate se révèle d’une splendeur visuelle rarement égalée dans le genre. Un lustre qui évoque inévitablement les images qui viennent à l’esprit en feuilletant les grands romans d’aventures que l’on a tous dévoré dans notre jeunesse. C’est là le plus grand mérite de ce simple et beau film, juste après la représentation pittoresque de son personnage principal. Et avec un peu d’indulgence, ces qualités plastiques évidentes finissent par compenser de vrais problèmes de rythme et surtout des péripéties répétitives qui empêchent les personnages de véritablement gagner en profondeur au cours du récit.

Le personnage qui apparaît finalement comme le plus sacrifié se révèle être la belle Edwina Mansfield jouée par la talentueuse et sensuelle Linda Darnell, l’inoubliable interprète de My Darling Clementine (1946) de John Ford et Ambre (1947) de Otto Preminger, qui connut une mort tragique à 41 ans suite à un incendie. Elle incarne naturellement la figure romantique du film autour de laquelle se doivent de tourner les hommes attirés par sa beauté et son élégance. Elle n’est finalement qu’un jouet de plus pour Barbe Noire et de son côté, Edward Maynard ne semble pas si pressé de tomber sous son charme. Il n’y a rien de particulier à reprocher à Linda Darnell qui reste professionnelle sans trop forcer son talent, c’est plutôt vers le scénario qu’il faut se tourner si l’on a des griefs à formuler car ce dernier ne la met pas vraiment en valeur. Il sera dit que Barbe Noire le Pirate est un film d’hommes ! Maynard est joué par Keith Andes, un comédien relativement peu connu et la plupart du temps cantonné dans des seconds rôles et que l’on peut croiser dans Le démon s’éveille la nuit (1952) de Fritz Lang ou Back from Eternity (1956) de John Farrow. Le torse bombé et les muscles saillants, Andes attire la sympathie mais manque cependant de glamour et de charisme. Amateurs de Errol Flynn ou Burt Lancaster, passez votre chemin. En revanche, c’est avec grand plaisir que nous retrouvons William Bendix dans le rôle de Ben Worley, le bras droit suspicieux du chef pirate. Bendix, acteur de second plan un peu balourd, portant souvent les habits de flics ou de criminels dont l’intelligence n’est pas la première des vertus, s’efforce de donner la réplique à Robert Newton avec la même truculence. Les cinéphiles ne l’ont certainement pas oublié dans Lifeboat (1944) de Alfred Hitchcock, Le dahlia bleu (1946) de George Marshall ou L’impasse tragique (1946) de Henry Hathaway. Derrière Sir Henry Morgan se cache le comédien anglais Torin Thatcher, souvent aperçu dans bon nombre de films d’aventures et de guerre dans lesquels sa morgue et sa duperie excellent ; tels que Les neiges du Kilimandjaro (1952) et La colline de l’adieu (1955) de Henry King, Les rats du désert (1953) de Henry Hathaway, La tunique (1953) de Henry Koster ou Le chevalier du Roi (1954) de Rudolph Maté. Mais son rôle le plus fameux restera sans doute le vil magicien Sokurah du Septième voyage de Sinbad (1958), chef-d'oeuvre du film d'aventures naïf et merveilleux signé Nathan Juran et Harry Harryhausen.

Enfin, " last but not the least ", qu’il nous soit permis de rendre un hommage mérité au fabuleux Robert Newton, incarnation mémorable du célèbre Barbe Noire, la terreur des mers entre 1717 et 1718, dont les origines mal connues (vraisemblablement corsaire au service de la couronne britannique avant de prendre son indépendance), et la légende bâtie autour de ses nombreux faits d’arme, ont fait de lui l’un des personnages les plus romanesques de la piraterie. Robert Newton fut acteur de théâtre avant tout et servit les grands classiques sur les planches avant de faire de même à l’écran. Sa présence physique et sa faconde rendirent ses compositions mémorables en Angleterre, son pays d’origine, comme ensuite aux Etats-Unis. Suite à Henry V (Laurence Olivier - 1944), Huit heures de sursis (Carol Reed - 1947) et Oliver Twist (David Lean - 1948), L’obsédé (Edward Dmytryk - 1949) et surtout L’île au trésor (Byron Haskin – 1950) vont le révéler comme un acteur haut en couleur, capable d’endosser la défroque des personnages les plus picaresques. Dans le film de Raoul Walsh, il est tout bonnement extraordinaire. Tour à tour drôle et cruel, chaleureux et fourbe, rigolard et nerveux, lourd et allègre, grimaçant comme il n’est pas permis, il crève littéralement l’écran. Un spectateur revoyant Barbe Noire le Pirate aujourd’hui après l’avoir découvert enfant risque fort, avec un brin de nostalgie, de retrouver des sensations et des émotions équivalentes à celles ressenties devant les illustrations ornant les romans de Stevenson, Cooper ou bien Dumas, et propres à forger l’imaginaire du lecteur. Pour celui qui verra le film pour la première fois, Robert Newton s’avérera le guide idéal pour lui faire découvrir un univers dangereux et chatoyant, et partager l’existence de ces personnages hors du commun qui se perdent ou parviennent au contraire à se trouver au cours d’une chasse au trésor agitée et improbable.

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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 16 septembre 2004