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Critique de film
Le film

Banana Split

(The Gang's All Here)

L'histoire

Le businessman Andrew Mason Sr. (Eugene Pallette) encanaille son associé Peyton Potter (Edward Everett Horton) en l’emmenant, sans que son épouse ne le sache, assister à un spectacle de cabaret au célèbre Club New Yorker, dont le maître de cérémonie n’est autre que Phil Baker. Ils y croisent le fils d’Andrew (James Ellison), sergent au sein de L’US Army, qui vient passer du bon temps avant de repartir sur le front. Ce dernier est attiré par l’une des Chorus Girls, Eadie Allen (Alice Faye), alors qu’il est officiellement fiancé à Vivian Potter (Sheila Ryan), la fille du collaborateur de son père. Alors que Peyton se voit embarquer dans une danse endiablée avec la volcanique Dorita (Carmen Miranda), Andrew Jr. suit Eadie jusqu’au Broadway Canteen où elle se produit également aux côtés des musiciens vedettes, rien de moins que le Big Band de Benny Goodman. Ils tombent amoureux, et le lendemain Eadie accompagne Andrew à la gare où il part pour se battre dans les îles du Pacifique. Les mois passent ; le père d'Andrew décide de donner une grande fête pour le retour de son fils qui revient du front avec moult médailles, espérant ainsi participer à l’effort de guerre en vendant des War Bonds...

Analyse et critique

Les années 1942-1943 furent très logiquement celles au cours desquelles l’industrie cinématographique hollywoodienne mit le paquet sur la production de films dits "de propagande", œuvres destinées avant tout à faire vibrer la fibre patriotique et participer à l’effort de guerre en poussant en fin de séance à faire acheter des War Bonds, ces titres de créance émis par le gouvernement américain dans le but de financer leurs opérations militaires. Il s’agissait surtout de films de guerre démontrant le courage et la ténacité des soldats américains, de films d’espionnage ou, dans un tout autre style, de comédies musicales colorées et joyeuses à souhait, ayant pour but principal de remonter le moral des troupes ainsi que des civils restés sur place à attendre les membres de leur famille partis se battre sur le front. Parmi ce lot de "films de propagandes", contrairement à ce que l’on aurait pu croire, il y eut de très belles réussites ; on pense notamment dans le domaine du film de guerre au palpitant et émouvant Air Force de Howard Hawks, ou plus encore à ce chef-d’œuvre intemporel qu’est le sublime Casablanca de Michael Curtiz. Il en fut de même dans le domaine de la comédie musicale ; pour n’en citer qu’un seul exemple, remémorons-nous le film tourné pour la MGM par Busby Berkeley juste avant Banana Split, le tendre et touchant For Me and My Gal qui voyait les débuts de Gene Kelly aux côtés d’une délicieuse Judy Garland. Néanmoins, il y eut effectivement aussi beaucoup de déchets parmi les films de guerre de l’époque (ceux avec John Wayne notamment) mais aussi parmi les comédies musicales de la Fox, à commencer par Pin Up Girl réalisé par Bruce Humberstone avec Betty Grable. Banana Split n’en est pas un mais ne saurait non plus être inclus parmi les sommets du genre ; loin s’en faut !

Banana Split est probablement en France la comédie musicale de la 20th Century Fox la plus connue des années 40. C’est également la plus représentative de ce que faisait le studio dans le domaine à cette époque. Autant dire que pour les cinéphiles français, il s’agit de tout un pan du cinéma hollywoodien tout à fait obscur si on le compare avec la comédie musicale de la MGM. Et pourtant, ce fut un des genres de prédilection du studio de Darryl F. Zanuck durant les années de guerre, la Fox en produisant presque tout autant que son concurrent direct. Mais, alors que la Metro Goldwin Mayer avait sous contrat des noms aussi célèbres que Gene Kelly, Frank Sinatra, Fred Astaire, Judy Garland, Cyd Charisse ou Debbie Reynolds, la 20th Century Fox mettait en avant John Payne ou Don Ameche chez les hommes, Alice Faye, Betty Grable (la pin-up peinte sur les avions des membres de l’US Air Force) ou Carmen Miranda chez les femmes. Très clairement des comédiens / danseurs / chanteurs d’un niveau de notoriété aujourd’hui bien moindre que ceux du studio du lion. Mais la Fox se rattrapera par la suite grâce à de très gros budgets alloués aux adaptations des succès de Richard Rodgers & Oscar Hammerstein qui furent pour la plupart mises en chantier les décennies suivantes et qui obtinrent des succès phénoménaux. Il s’agira du Roi et moi (The King and I) de Walter Lang, Oklahoma de Fred Zinnemann ou encore La Mélodie du bonheur (The Sound of Music) de Robert Wise, pour ne citer que les plus connus. Pour en revenir à The Gang’s All Here, il fait partie de toute une série de comédies musicales le plus souvent basées sur l’exotisme ou (et) la nostalgie avec presque toujours les mêmes comédiens et équipes techniques ; des films signés Irving Cummings - Sous le ciel d’Argentine (Down Argentine Way), Une Nuit à Rio (That Night in Rio), Lilian Russell) -, Walter Lang - Tin Pan Alley, Week-end in Havana - Bruce Humberstone - Hello Frisco, Hello, Pin-Up Girl - ou William A. Seiter - Four Jills in a Jeep. Paradoxalement, Banana Split, malgré l’étonnante virtuosité de Busby Berkeley derrière la caméra, se révèle l’un des moins films satisfaisants de cette liste.

Il s’agit du seul film que ce génial chorégraphe réalisa pour la Fox et son premier film en couleurs. Auparavant, il fut surtout réputé pour avoir réalisé à la Warner les extraordinaires numéros musicaux pour les films d’autres réalisateurs tels Lloyd Bacon (42nd Street) ou Mervyn LeRoy (Gold Diggers of 1933), deux purs joyaux du genre, mettant en scène l'intégralité de certains autres tout aussi délirants sur la forme tels Dames ou Gold Diggers of 1935. Il changea ensuite de studio pour atterrir à la MGM où il fit tourner trois fois le couple Mickey Rooney / Judy Garland avec les très grands succès que furent Place au rythme (Babes in Arms), En avant la musique (Strike Up the Band) et enfin Débuts à Broadway (Babes on Broadway), avant de réaliser cette petite merveille de sensibilité qu’est For Me and My Gal. Après Banana Split, il ne réalisera plus que deux films dans leur intégralité ; son dernier, Match d’amour (Take Me Out to the Ball Game), moins virtuose, n’en sera pas moins l’une des comédies musicales les plus amusantes de la célèbre équipe d’Arthur Freed à la MGM - Frank Sinatra, Gene Kelly et Esther Williams cabotinent et s’amusent comme des petits fous pour notre plus grand bonheur. « He was a dance director who couldn't dance. In a Berkeley production it was the camera that danced » a-t-on entendu dire un jour. Et en effet, Berkeley se plait à mettre en place d’ahurissants plans-séquences d’une précision étonnante, au cours desquels la caméra ne s’arrête pas une seule seconde d’être en mouvement ; on s'en rend compte d'emblée par l'époustouflante séquence Brazil qui ouvre le film. C’est surtout pour ce brio technique que le film mérite d’être vu. Car autrement, esthétiquement parlant (hormis des costumes et un Technicolor somptueux), les numéros sont plus extravagamment "kitchisssimes" que réellement beaux contrairement aux innombrables séquences kaléidoscopiques semblables que Berkeley avait réglées pour la Warner dans les années 30, dans ses propres films comme dans ceux des autres. A budgets équivalents, on peut même dire que les décors et les toiles peintes sont loin de posséder la magie de ceux du studio concurrent à la même époque.

Le scénario n’est que prétexte à enchainer numéro sur numéro et l'on ne pourra d’ailleurs compter que sur ces séquences musicales afin d’avoir une chance de ne pas décrocher en cours de route, car les histoires parallèles sont non seulement dépourvues de charme mais ne présentent absolument aucun intérêt. Quant aux séquences censément amusantes, elles ne se révèlent finalement pas très drôles ; on a d’ailleurs connu Eugene Pallette, Edward Everett Horton et Charlotte Greenwood dans des situations beaucoup plus jubilatoires. Carmen Miranda (et ses chapeaux invraisemblables) continue à massacrer la langue anglaise avec allégresse (pour le plus grand plaisir - ou au contraire agacement - du spectateur) mais ne nous offre aucune chanson vraiment amusante contrairement à l’accoutumée ; son célèbre numéro The Lady in the Tutti Frutti Hat ne vole vraiment pas très haut malgré le fait qu'il représente un sommet du mauvais goût avec son ballet de bananes phalliques géantes. Délirant mauvais goût poussé à son paroxysme lors des derniers plans qui nous dévoilent chacun leur tour tous les personnages principaux mal détourés au sein de cercles de couleurs criardes : une horreur ! Il faut bien aussi se rendre à l’évidence : si les numéros musicaux ne sont qu’à moitié convaincants, c’est en partie également faute à un choix de chansons et de musiques guère mémorables. On ne retiendra que les deux mélodies romantiques susurrées avec grâce par "the blondest of all baritones" comme on avait l’habitude d’appeler la délicieuse Alice Faye : les enchanteurs No Love no Nothing et Journey to a Star. A signaler qu’avec ce film, cette comédienne aussi méconnue qu’attachante mettra quasiment fin à sa carrière dans la comédie musicale après avoir fait un dernier petit tour de piste en interprétant une seule chanson dans le sympathique Four Jills in a Jeep en 1944. Elle décida de se retirer du cinéma l’année suivante avec Crime passionnel (Fallen Angel) d’Otto Preminger, Darryl F. Zanuck ayant refusé les rôles dramatiques auxquels elle aspirait. Elle fera cependant plaisir à ses fans en opérant un ultime retour plus de quinze ans plus tard, en 1962, dans le remake du State Fair de Walter Lang, réalisé cette fois par José Ferrer. En revanche, Banana Split marqua les débuts à l’écran de June Haver et de Jeanne Crain qu’il est néanmoins assez difficile à repérer.

Pour le reste, il n'y a pas grand-chose à retenir, pas même les quelques mélodies jouées par l’orchestre de Benny Goodman dont la présence est de bien moindre importance que celle de Glenn Miller dans d'autres musicals de la Fox, notamment le très agréable Sun Valley Serenade de Bruce Humberstone avec John Payne et la patineuse Sonja Henie. Celai étant dit, malgré un scénario totalement idiot, le film peut se suivre sans déplaisir grâce aux démonstrations de virtuosité d’une caméra virevoltante, aux morceaux de bravoure et aux éblouissantes trouvailles visuelles de Busby Berkeley (rosaces, kaléidoscopes, effets psychédéliques...), à la somptuosité exubérante du Technicolor ou encore au charme d’Alice Faye (dommage qu'on lui ait donné ici un partenaire masculin aussi fade, on aurait préféré les habituels Don Ameche ou John Payne). De même qu'à la vitalité de Carmen Miranda, dont la sœur faisait elle aussi la même année la Brésilienne de service (alors qu’elles étaient portugaises) dans Les Trois Caballeros des Studios Disney, film dont les numéros s’avèrent d’ailleurs finalement plus charmants. Amis de la virtuosité mise au service du kitsch et du mauvais goût, sachez qu'il existe une comédie musicale tournée l’année suivante à la MGM, autrement plus jubilatoire et extravagante, l’étonnant Bathing Beauties (Le Bal des sirènes) de George Sidney avec l’improbable duo Esther Williams et Red Skelton. Contrairement à Banana Split, il s'agit d'un véritable chef-d’œuvre du genre. Mais attention, ces films pourraient facilement faire venir des boutons d'urticaire à ceux qui n’auraient pas été prévenus ; à consommer avec modération !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 9 janvier 2015