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Critique de film
Le film

Bad Boy Bubby

L'histoire

Bubby, 35 ans, vit toujours chez sa mère. Il a même toujours vécu chez elle sans jamais avoir mis un pied dehors. C'est que Mam lui raconte que l'extérieur est contaminé, l'air empoisonné et en effet lorsqu'elle rentre de ses escapades au dehors, c'est en arborant un imposant masque à gaz. Bubby s’ennuie un peu dans sa cave sans fenêtre. Faire des colliers avec des pattes de cafards ça va un temps, mais rapidement il faut avouer que l'on tourne en rond. Certes il y a toujours les seins volumineux de Mam pour se réconforter, le chat comme cobaye d'expérience et compagnon de torture, mais c'est tout de même dur de remplir une vie avec de si rares moments de bonheur. Et lorsque le père de Bubby réapparaît, prend sa place dans le lit de Mam et passe ses nerfs sur lui, le gentil garçon finit par s’énerver. Il emballe ses parents dans du film plastique et part à la conquête du monde...


Analyse et critique

Le récit de Bad Boy Bubby n'est pas celui d'une descente aux enfers, l’enfer Bubby y est plongé avant même le début du film. Et le spectateur avec lui qui, pendant une demi-heure, reste cloîtré dans un deux pièces pouilleux avec une mère incestueuse et sadique bientôt rejointe par un père violent et alcoolique. Pas d'horizon, pas de couleurs – tout est d'un gris verdâtre écœurant – pas de bruit (aucune musique, rien qu'une ambiance étouffée et des grincements de ventilation) : on est coincé avec Bubby entre les quatre murs d'une prison dont on aspire vite à s'échapper, subissant avec lui la folie d'une mère possessive. La tentation est même forte pour le spectateur d'arrêter là le film, tant on pense alors avoir affaire à une de ses pellicules outrageusement provocantes et glauques qui ne visent qu'à choquer le bon bourgeois. Mais lorsque l'on connaît Rolf de Heer - immense réalisateur à qui l'on doit La Chambre tranquille, Dance Me to My Song, 10 canoës, 150 lances et 3 épouses ou plus récemment encore Charlie's Country - on sait que le film ne peut se réduire à ce programme et, de fait, le cinéaste ne tarde pas à nous emporter ailleurs. L'enfer donc, Bubby ne connaît que ça depuis trente-cinq ans et lorsqu'il sort un jour de sa prison, c'est une renaissance. Comme un nouveau né sortant du ventre de sa mère, il quitte l'appartement / matrice pour enfin découvrir le monde et la société des hommes. Cette renaissance, nous la partageons aussi, échappant comme notre malheureux héros à cette première partie claustrophobique, éprouvante et particulièrement oppressante. On change alors de registre, de ton avec la découverte par Bubby de ce qu'il y a à l'extérieur au travers d'une série de rencontres fortuites et saugrenues qui transforment peu à peu le film en un joyeux portnawak.

Bad Boy Bubby est un récit initiatique vécu au travers le regard d'un héros naïf, d'un homme enfant sans conscience morale et qui n’a eu accès ni au langage ni aux codes sociaux. Rolf de Heer nous fait voir le monde de manière inédite, nous faisant partager le désarroi et l’étonnement de Bubby, ce nouveau né qui appréhende le monde dans un corps d'adulte. Joyeuse satire sociale, Bad Boy Bubby est d’abord un film sur la manière dont chacun envisage le monde. C'est un thème récurrent chez Rolf de Heer et un film comme 10 canoës, 150 lances et 3 épouses, expérience cinématographique qui nous invite à partager la pensée et l'imaginaire des aborigènes, montre combien pour le cinéaste la perception du monde est chose relative, qu'elle est uniquement conditionnée par la culture à laquelle on appartient. Si l’art consiste à porter un autre regard sur notre société et notre existence terrestre, Bubby est le parangon de l’artiste. Vierge de tout vécu mais personne pensante, il nous invite à voir des choses familières avec un œil neuf, nous montrant par l’absurde que notre société ne repose que sur des codes et des préceptes moraux artificiels. Ignorant de toute convention sociale, des lois et des règles morales – on ne parlera même pas de la croyance religieuse, évacuée en deux monologues hallucinants d'intelligence - Bubby, comme le Kaspar Hauser de Werner Herzog, ne peut que voir notre société autrement et le film nous invite à partager ce regard.

Rolf de Heer, cinéaste constamment novateur qui signe ici son quatrième long-métrage, a fait appel à trente-deux directeurs de la photographie pour tourner le film. Chaque nouvel espace que découvre Bubby est ainsi filmé par un chef opérateur différent. Si ce choix vient au départ de contingences matérielles, il s'avère au final participer pleinement au propos du film. Rolf de Heer a commencé très tôt à écrire ce scénario, avant même de réaliser son premier long métrage, mais sans penser parvenir un jour à le faire produire. C'est pour lui un exercice d'écriture sur lequel il revient régulièrement – il travaille pendant une dizaine d'années dessus - tandis qu'il concrétise d'autres projets de films. Après Dingo, il voit dans toute cette matière accumulée un film à faire et parvient à réunir de quoi le réaliser. Mais avec le budget ridicule qu'il obtient (140 000 dollars), il estime qu'il va lui falloir étaler le tournage sur deux ans, pendant les week-end, et il lui semble dès lors impossible de pouvoir compter sur un unique directeur de la photo sur une aussi longue période. Si finalement le film peut-être tourné dans des conditions plus classiques (on reste cependant dans un budget modeste de 700 000 dollars), le cinéaste décide de conserver malgré tout cette idée car elle est devenue un prolongement naturel du script, une manière de travailler qui épouse le parcours totalement subjectif de Bubby.


Malgré la multiplicité des intervenants à l'image, le résultat n'est pas fouillis ou déstructuré. Cela tient certainement en partie au fait que Ian Jones a supervisé l'ensemble de la photo et opéré comme cadreur sur tout le film, mais c'est surtout que Rolf de Heer sait exactement où il va. Il laisse ses chefs opérateurs travailler à leur guise – ils élaborent les plans, aménagent les éléments du décor, gèrent la lumière – mais sait dans un même temps conférer au film une grande cohérence d'ensemble. Le fait de varier les chefs opérateurs apporte de subtils décalages, parfois à peine perceptibles et le spectateur oublie vite – si seulement il en a connaissance – ce procédé original. De la même manière, on ne se rend pas forcément compte que Rolf de Heer agrandit le décor de la première partie d'un tiers avec l'arrivée de Pop, variation subtile qui vise à travailler sur nous de manière invisible et souterraine, Rolf de Heer ayant une croyance totale dans le fait que le cinéma possède cette capacité intrinsèque à agir au niveau de l'inconscient.

Cet assujettissement du film à la perception qu'a Bubby du monde passe également par l’incroyable travail sur le son. Rolf de Heer utilise une série de micros miniatures cachés dans la chevelure de l’acteur pour capter les bruits ambiants. Et plutôt que d'effacer comme habituellement les bruits parasites, le cinéaste les convoque. Les plateaux ne sont pas insonorisés et les sons extérieurs sont enregistrés, de Heer demandant même à ses techniciens d'en rajouter dans le brouhaha ambiant. Cette saturation sonore épouse la façon dont Bubby, de manière presque animale, est à l'écoute de son environnement, glanant un maximum d'informations, s'abreuvant de stimuli extérieurs au risque parfois de s'y noyer. Le fait que ce son « binaural » soit enregistré depuis sa tête achève de nous plonger dans la perception de Bubby, le spectateur recevant les mêmes informations que celles du personnage.

Pour en revenir à l'image, l'utilisation du scope transforme, magnifie ce qui ailleurs aurait été perçu comme sale ou laid. Rolf de Heer parvient à retourner l'imagerie glauque des bas fonds pour en faire de la poésie. Plus prégnant encore, sa volonté de nous faire voir autrement des corps que l'on perçoit habituellement comme disgracieux voir difformes. Bubby, libre de toute doxa esthétique, ne voit pas l'obésité de telle jeune fille ou le handicap de telle autre et tout le travail de mise en scène effectué par le cinéaste nous conduit nous aussi à regarder autrement ceux que l'on moque ou ignore. La beauté des laids chanterait Gainsbourg. Si ce n'est qu'il n'est même pas question de beauté ici et seul compte pour Bubby ce qu'il y a à l'intérieur. Sa perception des êtres ne s'arrête pas à leur surface, il plonge en eux et est en contact direct avec leur cœur et leur esprit comme en témoigne sa capacité à comprendre une jeune tétraplégique pourtant privée du langage. Bubby le déphasé, l'associal, le freak est connecté directement à l'autre car il n'est parasité par aucune convention, aucun de ces filtres qui conditionnent habituellement notre regard.

En découvrant le monde, Bubby fait la connaissance d'exclus, de laissés pour compte de la société. Un groupe de rock, des handicapés physiques et mentaux, une nymphomane de l'armée du salut, une infirmière douce et esseulée... c'est grâce au contact des autres que Bubby parvient à s'ouvrir au monde et à y trouver sa place. Bubby n'a aucun préjugés et il prend tous ces gens pour ce qu'ils sont. Le laid, le beau ne comptent pas pour lui et il n'a cure des principes moraux édictés en règle dans notre société. Rolf de Heer nous invite par le dispositif de mise en scène qu'il a mis en place à appréhender nous aussi ces gens de façon pure et simple, sans voyeurisme malsain, sans dégoût ou commisération. Ainsi, lorsqu'il fait jouer de véritables handicapés, on ne ressent aucune gêne, le cinéaste parvenant à retrouver le regard dénué de toute compassion ou de voyeurisme qui était celui de Tod Browning dans Freaks. On se sent incroyablement proche d'eux, on a l'impression de les comprendre, de les voir réellement, magie d'un film qui parvient à nous faire passer du malaise à des sommets d'émotion.

Conte qui se défie de toute morale, Bad Boy Bubby possédait tous les éléments pour verser dans le glauque et le sordide. Or il n’en est rien et malgré un ton cru et des situations parfois scabreuses, le film se révèle drôle, décapant, original, jubilatoire. Ainsi au départ, Bubby n'ayant aucune conscience, il ne peut que mimer ce qu'il voit sans comprendre la portée de ses mots ou de ses actes, soit autant d'occasions pour Rolf de Heer de nous offrir des scènes mi-burlesques, mi-touchantes et d'accumuler les situations cocasses et absurdes. Le film est porté par l’interprétation exceptionnelle de Nick Hope qui est de toutes les scènes. L'acteur passe d'un registre à l'autre avec une facilité déconcertante et une économie de jeu hallucinante. Un simple regard, un rictus, un changement dans la posture ou la démarche lui suffisent pour raconter le feu de sensations et d'émotions qui couvent dans son personnage. Comme lui, le ton du film ne cesse d'évoluer au fil des rencontres et on est constamment surpris, portés par cette oeuvre véritablement unique qui s'avère être un remède imparable au formatage de la production cinématographique. Bad Boy Bubby vaut mille fois mieux que sa simple réputation de film culte : c'est un film d'équilibriste qui témoigne du regard sincère de son auteur, de son humanisme et de sa croyance totale dans la capacité du cinéma à nous emmener ailleurs.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : nour films

DATE DE SORTIE : 11 novembre 2015

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Par Olivier Bitoun - le 11 novembre 2015