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Critique de film
Le film

Baby Cart 3 : Dans la terre de l'ombre

(Kozure Ôkami: Shinikazeni mukau ubaguruma)

L'histoire

Itto croise sur son chemin Kanbei un samouraï devenu mercenaire. Ce dernier le défie mais Itto refuse le combat, se rendant immédiatement compte que Kanbei n’est pas un Ronin ordinaire et que la voie du samouraï est partie intégrante de son être. Ses périples vont le faire rencontrer une nouvelle fois le samouraï déchu alors qu’il a été engagé par le clan Yakusa des 8 Oublis afin de tuer un intendant félon qui a précipité la chute d’un han par soif de pouvoir.

Analyse et critique

Si le cinéma d’exploitation s’appuie sur la répétition d’une formule gagnante, les séries véritablement inventives ne se contentent pas de répéter les mêmes motifs à l’envi, elles évoluent. Et cet épisode en est un exemple flagrant. Si le manga Lone Wolf sort à un rythme stakhanoviste, donnant la possibilité de produire des films au même rythme, Misumi et ses collaborateurs n’en dédaignent pas pour autant l’envie de faire évoluer la saga sur grand écran. Cet épisode est de facture bien plus classique que le précédent, et aligne les scènes contemplatives ponctuées de combat sanglants dont l’intensité s’en trouve renforcée. Les inventions délirantes se limitent à quelques courtes séquences, comme une caméra placée depuis le point de vue d’une tête décapitée qui roule au sol. Le final n’en sera que plus apocalyptique dans sa démence guerrière. Ce nouvel opus s’intéresse au code du samouraï, aux questions philosophiques et éthiques qu’il entraîne. Il est également plus ancré dans l’histoire du japon médiéval.

Le cadre de la saga Baby Cart est l’ère Edo de la fin du 17ème siècle. Le Shogun, gouvernement formé par le clan Tokugawa, règne sur le pays depuis la capitale Edo (future Tokyo), imposant une main de fer sur les seigneurs devenus vassaux. Les Tokugawa ont unifié le Japon à la fin du 16ème siècle, mettant fin aux guerres perpétuelles que se livraient les différents fiefs. Le pouvoir est centralisé et les seigneurs féodaux (Daimyo) tout en étant maître de leurs fiefs (le han) doivent allégeance aux Tokugawa. Le Shogun a établi une hiérarchie rigide qui impose sa loi aux seigneurs, et surveillent constamment les faits et gestes des dirigeants des fiefs. Les Tokugawa n’ont de cesse de déposséder des seigneurs de leur terres en les accusant de rébellion ou de dissidence. Ils annexent alors leurs territoires et détruisent jusqu’à leurs noms de famille. Sans arriver à cette extrémité, le Shogun capte les richesses en imposant de lourds impôts aux hans et contrôlent toute source de revenu autre que celle issue de l’agriculture.

Les Tokugawa ont mis en place une hiérarchie stricte : fermiers, artisans, commerçants, et enfin les guerriers (bushi, samouraï) qui forment l’élite du pays. Le guerrier, en échage de l’honneur et du pouvoir octroyé par son rang, doit respecter un code très stricte et fait allégeance au seigneur, devant être prêt à lui sacrifier sa vie. Ce code devient le bushido, la voie du guerrier. Si les Tokugawa désirent faire des guerriers l’élite de la société, les maigres revenus de nombre de samouraïs les poussent sur les routes, où ils deviennent commerçants ou ronins ("celui qui dérive sur les vagues"). Le samouraï dont le fief a été démantelé et qui décide pour une raison ou pour une autre de ne pas mourir avec son maître, rejoint également cette caste. Le nombre grandissant de fiefs dépossédés accumule les ronins sur les routes. C’est la décadence d’un régime où les samouraïs devenus errants pensent avoir tout les droits et terrorisent la population en perpétuant viols et massacres. Le film débute par un de ces viols, commis par trois mercenaires louant leur service à un seigneur en tant qu’escorte lorsqu’il doit gagner Edo ou rejoindre son han (1). Passant de la protection d’un Daimyo à un autre, ils sont insaisissables et en profitent pour violer les femmes qui passent à portée. Ces mercenaires décrivent d’ailleurs avec justesse la situation des guerriers à cette époque de l’histoire. Ces samouraïs déchus devenus de vraies bêtes féroces marquent la fin de l’élite rêvée par les Tokugawa, aboutissement d’une politique toujours plus vorace dans sa conquête de pouvoir. Le film décrit cette société où la traîtrise et les complots ont gangrené toute la hiérarchie, des intendants aux doyens. Seuls quelques personnes essaient encore de vivre dans la loyauté et le respect des règles. Kenbei en fait partie, mais sa volonté de suivre à la règle le bushido en marque cependant les dérives. Dans la séquence du viol, un simple serviteur qui essaye au péril de sa vie de protéger sa maîtresse et sa fille, se révèle être bien plus loyal et courageux que les anciens samouraïs. Kenbei, qui accompagne les trois mercenaires, le tue, car selon le code qu’il incarne, on ne peut porter la main sur un samouraï, seul habilité qui plus est à porter une arme. Il tue également les deux victimes, sous les yeux horrifiés de leurs bourreaux, car Kenbei ne peut accepter que l’honneur d’un samouraï soit sali. A travers ce personnage, et les autres protagonistes dont Itto va être mené à croiser le chemin, Misumi et Koike questionnent les idéaux du bushido et recentrent la saga sur ce qui formait le cœur de l’œuvre écrite.

Le samouraï est un personnage emblématique par la dualité qui naît du conflit entre son intérêt personnel et le code de sa classe. Les tragédies sont inhérentes à cette schizophrénie. Il incarne les valeurs de loyauté, de courage, mais nombre de chambaras, dont Baby Cart, vont montrer la complexité de cette caste et les tourments qui l’accompagnent, voire l’absurdité de ce code qui peut même amener au déshonneur les vrais samouraïs comme Itto et Kanbei. Itto respecte le bushido, tout en en relevant et refusant les absurdités. Kenbei représente l’idéal jusqu’au-boutiste du Bushido, chose que reconnaît immédiatement Itto lorsqu’il refuse de le tuer en duel, car il faut "laisser vivre un vrai Samouraï". Kenbei a connu le déshonneur, il désire la mort mais avant il cherche la réponse à un acte qu’il a commis et qui l’a conduit à l’exil. Kenbei a été banni car pour protéger son maître, il a quitté le palanquin qui le transportait et chargé ses adversaires. Par cet acte il l’a sauvé, mais à désobéi à sa fonction qui lui interdisait de s’éloigner. Kenbei est hanté par cette faute qui lui révèle les paradoxes de la voie du guerrier. "La voie du samouraï est-elle de savoir mourir plutôt que de savoir vivre ?", question à laquelle Itto répond qu’un samouraï doit "vivre avec la mort". C’est le chemin de la terre de l’ombre, le chemin du meifumado. En choisissant cette voie, Itto accepte la ruse. Si les armes à feu sont incompatibles avec le code du samouraï, pour qui seul le duel est loyal, Itto cache un véritable arsenal dans le landau. Celui-ci renferme également trois nagamakis (long bâton à deux poignées) qui surgissent et terrassent les ennemis à l’improviste. Une autre technique, bien éloignée de la bienséance samouraï, consiste à jeter son dotanuki ("sabre qui transperce le torse") sur l’adversaire, geste que nul guerrier ne peut imaginer et qui foudroie ses adversaires. Ainsi Itto a sa propre conception du bushido, ce qui le rapproche des autres acteurs de ce film, les yakuzas.

Le Clan des 8 Oublis (nom donné à des yakuzas proxenètes), auquel Itto est d’abord confronté, puis pour lequel il accepte de travailler, est la première apparition dans la saga de cette caste qui fit les bons jours du cinéma nippon (ne nommons que Zatoichi, le plus célèbre de tous). Ces parias vont se révéler être bien plus fidèles au code de l’honneur que les représentants du Shogun et autres intendants, et ce malgré leur appellation de bohachis, 3ceux qui ignorent les 8 vertus3 : piété filiale, fidélité, loyauté, confiance, justice, honnêteté et sagesse. Pourtant les yakuzas sont une dégénérescence de la caste des guerriers, la négation du bushido. Mais, en arborant clairement leur refus de ce code, ils sont bien plus honnêtes que ceux qui prétendent le servir et ne pensent qu’à leur pouvoir, tels les Yagyu ou l’intendant Sawatori qui par soif de pouvoir a détruit un seigneur et mis au ban 400 samouraïs. La première utilisation d’une arme à feu est le fait de Torizo, la chef du clan des 8 oublis. Puis cette utilisation semble contaminer les protagonistes de l’histoire, d’un samouraï tout droit sorti d’un Western à Itto lui même. Tous évoluent au rythme d’une société en pleine mutation alors même que le code d’honneur du samouraï tend à devenir un anachronisme.

Itto se trouve confronté aux yakuzas car il défend une anema (future prostituée) qui a tué son proxénète (ou Zegen). Le loup solitaire a en fait vu qu’elle protégeait un emblème funéraire, un katami-hai, 3la mémoire d’un couple et de son enfant séparés par la vie3. Ce symbole rappelle à la jeune fille que même vendue par ses parents, elle ne doit pas les haïr, et doit les garder dans son cœur. Itto place la piété filiale au centre de ses vertus, piété prêchée par le confucianisme qui est à la base du bushido et du code du samouraï. Il ne peut accepter de voir cette fille se faire punir, et lui seul qui suit le meifumado, peut la défendre sans s’encombrer de l’honneur du samouraï. Cette scène, primordiale, marque la frontière entre les deux conceptions du bushido qu’incarnent Itto et Kenbei. Alors que Kenbei pour sauver l’honneur du samouraï tue deux femmes innocentes, Itto ignore cet honneur imbécile pour sauver une anema. Kenbei suit effectivement le bushido à la lettre, mais c’est bien Itto qui a véritablement compris ses valeurs.

Misumi appuie par sa seule mise en scène cette fidélité à l’esprit du bushido et non à son seul code. (attention spoiler à éviter) Quand Itto fait son office de bourreau, accompagnant Kanbei qui se fait seppuku, une blancheur éclatante envahit l’écran. On retrouve bien sûr le motif visuel qui ouvrait la saga. Mais il y a eu un glissement sémantique. La saturation lumineuse à laquelle nous assistons montre que ce n’est pas le statut de bourreau officiel qui donnait à Itto sa légitimité, mais bien sa fidélité aux valeurs du bushido. Comme si des puissances supérieures approuvaient ce geste en accord avec la voie du samouraï, dénonçant d’un même mouvement la société déliquescente qui l’a exclu.

Thématiquement passionnant, parfois vertigineux, le scénario de Koike pousse certainement Misumi à s’effacer quelque peu après les débordements délirants du second opus. Moins étincelante, sa mise en scène n’essaie pas de renouer avec la virtuosité affichée de L’enfant massacre. Mais Misumi retrouve cependant un certain terrain d’expérimentation en appuyant fortement l’influence des séries B occidentales, notamment le Western Spaghetti. La prolifération des armes à feu est l’occasion pour le réalisateur de poursuivre le continuel mouvement de va et vient entre le chambara et le western italien. Misumi préfère cependant l’usage de la lame, et une scène évoque magnifiquement le fait qu’Itto et son sabre ne font qu’un. Alors qu’il quitte une pièce, menaçant de son dotanuki, tout en leur faisant dos, deux samouraïs, la caméra adopte le point de vue de l’arme dans un travelling arrière qui accompagne la sortie d’Itto. Le sabre est l’œil du loup solitaire, son prolongement. Ce sabre va de nouveau frapper quatre mois plus tard avec la sortie de L’Âme d’un père, le cœur d’un fils.

(1) Une des méthodes utilisées par le Shogun pour asseoir sa main mise sur les seigneurs, est des les obliger à se rendre durant de longues périodes en résidence à Edo. Outre le coût exorbitant que cela impose aux Daimyos (il faut quasiment doubler le nombre de serviteurs et de guerriers entre le han et Edo), les Tokugawa peuvent ainsi surveiller de près leurs agissements.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 11 novembre 2005