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Critique de film
Le film

Avril

(Aprili)

Partenariat

Analyse et critique


Avril est le travail de fin d’études de Iosseliani au V.G.I.K., la plus prestigieuse école de cinéma de l’ex-URSS. Auparavant, il signe deux courts métrages, Aquarelle (1958) et Le Chant de la fleur introuvable (1959). Dans ce second court métrage, c’est déjà l’opposition entre le naturel et ce qui est fabriqué par l’homme qui est en jeu : un montagnard essaye de faire pousser des fleurs, mais elles ne sont jamais aussi belles que celles, sauvages, de sa montagne.

Avril s’ouvre sur le réveil d’une ville au son des instruments de musiciens qui parsèment la ville. La journée commence en musique, au son des flûtes (on en voit toute une panoplie, du hautbois aux instruments traditionnels). Les villageois, vêtus de blanc (ce qui semble être la tenue des travailleurs), commencent à arpenter les rues. Ils marchent tous dans la même direction, comme les souris attirées par le joueur de flûte de Hammelin. Au chat et à la souris, c’est à cela que jouent nos deux amoureux. Ils se courent après dans les ruelles du village, insouciants à la marche des travailleurs. Des personnes habillées de noir font leur apparition. Ils transportent des meubles, et semblent marcher dans la ville sans but, simplement pris d’une sorte de frénésie. Alors que les amoureux essaient de s’embrasser, à chaque fois ils sont interrompus par ces hommes, ce qui provoque l’exaspération de la fille et la première dispute du couple. Les porteurs de meubles se font de plus en plus encombrants et c’est le garçon qui s’énerve à son tour. La campagne, toute proche, offre un havre aux amoureux qui viennent s’abriter sous un grand arbre, entouré de moutons et de la musique des bergers.

Ils quittent leur vieille masure pour un immeuble flambant neuf. Beaucoup de personnes emménagent en même temps. Une danseuse et sa mère, un athlète, des musiciens en tous genres... Un appartement est même empli d’un véritable orchestre. Iosseliani nous présente tout ce beau monde dans des petites saynètes à la Tati. Le grand élan moderne communiste brise clairement les individualités, et en premier lieu les artistes, car déjà le cloisonnement des nouvelles habitations rompt avec la liberté qui était la leur dans les ruelles et à la campagne. Notre couple entre dans l’appartement vide et à chaque fois qu’ils essaient de s’embrasser, ils sont interrompus par un symptôme de la modernité : la lumière d’une ampoule, l’eau qui coule d’un robinet, les flammes de la gazinière. Mais à part ces interruptions déjà évocatrices des malheurs à venir, tout est encore tranquille.

Mais ce calme est brutalement interrompu par un brouhaha : les porteurs de meubles débarquent ! Ils envahissent l’immeuble et déposent mille et un meubles qui encombrent les appartements. Dans cette cacophonie, les musiciens ne s’entendent plus jouer et sont abattus. Avec les meubles, les portes se ferment et se verrouillent. Seuls le couple et les musiciens, demeurent dans des appartements vides. Un voisin bossu, tentateur, grinçant à chacun de ses mouvements comme un vieux meuble, s’inquiète de cet ascétisme et pousse les amoureux à s’équiper. Les voisins complotent et chuchotent, s’inquiétant de la non-conformité du couple au nouveau dogme moderne en vigueur. Devant leur résistance, ils viennent en catimini déposer une chaise. L’engrenage est enclenché et le couple va dès lors occuper son existence à l’acquisition compulsive. Au fur et à mesure qu’ils accumulent les objets, leurs tenues se teintent de noir. Quand ils sont dans la rue, les villageois qui demeurent à l’écart de cette activité les regardent d’un air circonspect. Les cadenas s’accumulent à la porte. Après les meubles, vient le règne de l’électricité : aspirateur, frigo, fer, ventilateur... les élèves dépassent le maître ! Les amoureux passent leur temps à ranger, nettoyer, dépoussiérer. Ils se mettent à se disputer pour une assiette cassée, puis pour des raisons de plus en plus futiles et absconses. Dans ces moments là, ils grincent comme grinçait le bossu. Ils ne s’embrassent plus mais se battent. Le bruit de l’électricité a gagné tout l’immeuble, et les musiciens ne peuvent plus jouer. Les artistes ne succombent toujours pas à l’appât de la possession, mais se retrouvent incapables de créer dans cet univers.

Dans cette fable, ce « conte moderne » comme il l’appelle, Otar Iosseliani retrouve une certaine magie propre au cinéma muet. Mais c’est surtout l’influence de Tati qui se fait ressentir, avec ce même amour du détail poétique et de l’incongru, ainsi que dans cette volonté de donner à l’espace sonore une importance prépondérante. Il n’y a quasiment pas de parole, du moins de parole intelligible (dans Adieu, plancher des vaches, Iosseliani répétera ce procédé). Ce sont la chorégraphie des gestes, les sons, la musique, qui importent et font avancer le récit. Les bruitages accentués créent une véritable musique (la « marche des passants ») ou engendrent par leur exagération des effets burlesques (le grincement du bossu). Ils ont également valeur métaphorique, comme le premier meuble du couple, qui semble véritablement respirer. La musique est bien sûr omniprésente. Le plus souvent elle se base sur de simples notes éparses, ou sur le murmure de chants géorgiens traditionnels.

La mise en scène brille surtout par l’utilisation d’ellipses particulièrement pertinentes : la construction de l’immeuble est à ce titre exemplaire, tout comme la progression des disputes dans le couple, marquée au sein d’une scène unique fluide où la succession du temps est simplement posée par les changements de vêtements. Ces ellipses permettent à Iosseliani de donner au film des rythmes différents selon les saynètes, de marquer le fait que le temps ne passe pas de la même manière lorsqu’on se laisse aller au délire consumériste.

Iosseliani s’amuse de la soi-disant toute-puissance de la modernité, exacerbée par le cinéma de l’ère soviétique. Il réalise un véritable pamphlet contre le matérialisme, contre ceux qu’il aime à nommer « les bûcherons ». Ceux-ci symbolisent dans l’imaginaire de l’auteur le plaisir pris à la destruction. Ainsi dans Avril, il y a une fabrique de meubles et en face une forêt qui n’est plus que souches d’arbres. Mais au-delà d’une œuvre critique, c’est aussi et surtout une fable sur la dissolution de l’amour dans le rythme carnassier des journées qui passent et se ressemblent. Pour Iosseliani, il faut savoir se protéger de cette spirale. La fraternité, l’amitié, sont autant de remparts à opposer à la voracité du temps. Il faut apprendre à cultiver son bonheur, consacrer son existence à se donner du plaisir, à en donner aux autres : « S’asseoir autour d’une table, dire aux gens des choses agréables, boire et chanter ensemble, c’est ça, la culture. » Une morale simple, mais qui tranche radicalement avec le mouvement vers le futur imposé par les autorités soviétiques et sa volonté de briser les individualités pour les regrouper en une seule et même masse tournée vers un objectif commun. Le film fut ainsi logiquement interdit par les autorités soviétiques.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

La Période Géorgienne d'Otar Iosseliani

Par Olivier Bitoun - le 12 octobre 2005