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Critique de film
Le film

Avoir 20 ans dans les Aurès

L'histoire

Avril 1961. Un commando de l’armée française formé d’appelés bretons est en mission dans le massif des Aurès dans le sud algérien. Ils tombent sur une embuscade de l'ALN au cours de laquelle l'un des membres du commando est grièvement blessé. Ils font prisonnier un combattant algérien et se réfugient dans une grotte. Attendant des secours qui tardent à venir, ils écoutent le soldat blessé, instituteur dans le civil, qui se souvient des mois qui ont précédé l'arrivée du commando dans les Aurès : leur incorporation, leur refus de porter les armes, leur internement dans un camp réservé aux insoumis... Il raconte comment le lieutenant Perrin (Philippe Léotard) est parvenu à transformer ce groupe de jeunes bretons rebelles et antimilitaristes en redoutables tueurs de Fellaghas. Au sein de cette meute prête à piller, torturer, assassiner et violer, seul Nono (Alexandre Arcady) tient bon ; et lorsque Perrin l'oblige à surveiller le prisonnier qui doit être exécuté au petit matin, il décide de le libérer et de s'enfuir avec lui. Les deux hommes se lancent alors dans la traversée du massif des Aurès, espérant gagner la Tunisie avant que les soldats lancés à leur poursuite ne les rattrapent...

Analyse et critique

« Quant aux jeunes du contingent, dont on parle très peu, ils mettront longtemps à se remettre de cette guerre. Il m'arrive tous les jours d'en rencontrer, qui m'avouent avoir gardé un tenace et horrible souvenir de ce qu'on les a contraints de faire » (Le Général de la Bollardière)

Depuis 1956, René Vautier caresse le projet de réaliser un film d'après l'histoire vraie de Noël Favrelière (1), un appelé qui se refusait à faire usage de son arme et qui, devant garder pendant la nuit un combattant algérien qui allait être passé par les armes le lendemain matin (la "corvée de bois"), décida de s'enfuir avec lui et parvint à se rendre en Tunisie en traversant les Aurès. Des cas de désertion, il y en a eu dans les 120 de recensés et Noël Favrelière fait partie des quelques rares survivants parmi ceux qui ont fait ce choix. C'est pourquoi Vautier choisit de tordre les faits - Nono tombera sous les balles dans le film - pour ne pas faire de cette histoire un cas général. C'est une notion importante qu'il faut considérer pour comprendre la position du réalisateur qui ne cherche pas dans son film l'exactitude mais la réalité.

René Vautier souhaite que son film soit le plus documenté, précis, que chacun des événements qu'il raconte prenne sa source dans la réalité de la guerre (2). Il interview quelques cinq cents appelés et c'est à partir de ces huit cent heures d'entretiens enregistrés qu'il construit et écrit son film. Il rencontre beaucoup d'appelés bretons, et c'est ainsi qu'il place au cœur de son film le commando des "cheveux longs" comme on les appelait dans l'armée parce qu'ils laissaient pousser tignasse et barbe par esprit contestataire.

Pour incarner ces appelés, il recherche des acteurs qui avaient leur âge au moment de la guerre. Il recherche surtout un groupe de personnes déjà constitué afin de retrouver cette particularité du commando des cheveux longs où tous se connaissaient déjà avant de gagner le front. Il compose son casting - Jean-Michel Ribes, Alain et Pierre Vautier, Alexandre Arcady, Philippe Léotard - en mêlant deux groupes, l'un de comédiens travaillant à Paris et l'autre de jeunes Brestois. Vautier leur explique le cadre, les met en condition puis les lâche en les laissant improviser. Il veut que ses jeunes acteurs parlent avec leurs mots, utilisent leur vocabulaire et réagissent par eux-mêmes aux situations. Dans une constante recherche de vérité, il veut que les actes, les paroles viennent d'eux et ne leur soit pas imposés. Par la suite, Vautier ne conserve que les séquences où leurs réactions coïncident avec les témoignages qu'il a recueillis lors de la préparation... ce qui s'avère être presque toujours le cas !

Il ne s'agit pas pour le cinéaste de rechercher l'exactitude parfaite mais la vérité des situations. Cette manière de plier légèrement la réalité se retrouve dans les chansons qui rythment le film et qu'il écrit spécialement pour l'occasion avec Yves Branellec. De telles chansons, il y en avait, mais elles ont été perdues et il s'agit - comme avec les acteurs - de recréer, de fictionnaliser, pour transmettre la vérité de cette guerre. Vautier trouve un parfait équilibre entre fiction et documentaire. Ce dernier aspect est bien sûr évident par la façon très circonstanciée dont le film relate la Guerre d'Algérie, mais aussi par ces moments où le cinéaste lâche la bride et se plaît à filmer une famille algérienne fêtant Noël.

Le fait d'immerger les acteurs dans le désert renforce également le réalisme du film. La caméra s'attarde souvent sur leurs visages brûlés, sur leurs corps fatigués, écrasés par le soleil et la soif. Vautier nous fait ressentir leur épuisement aussi bien physique que moral, un épuisement qui n'est certes pas comparable à celui des soldats pendant la guerre mais qui permet d'éveiller chez le spectateur une compréhension physique des choses, facteur indispensable pour essayer de saisir quelque chose de ce que ressent un jeune homme de vingt ans plongé d'un coup dans le désert et la guerre.

La fiction est toute aussi présente, que ce soit par la structure du récit d'apprentissage qui rappelle moult films de guerre (l'arrivée des appelés, leur formation, le terrain) que par l'usage du suspense (la fuite de Nono). Vautier joue les équilibristes, parvenant à la fois à nous plonger dans une réalité documentaire par des moyens cinématographiques (le support 16mm et sa texture que l'on associe automatiquement aux reportages ou au documentaire ; le son direct ; le jeu des acteurs) et à en utiliser d'autres (le flashback, le suspense) pour nous rappeler que l'on est au cinéma, dans la fiction, la reconstitution et encore donc bien loin de la réalité de la guerre.

Le film s'attache à montrer comment le groupe prend peu à peu le pas sur les individus. Au départ, les tempéraments sont bien marqués mais petit à petit les personnalités s'effacent. Il n'y a bientôt plus d'actes et de choix dictés par des convictions personnelles mais seulement par l'instinct de la meute. Tout ce mécanisme de dépersonnalisation est décortiqué au cours de trois flashback - la rencontre entre les appelés bretons et leur lieutenant, la "reprise en main" du groupe par Perrin et enfin le massacre des habitants d'un douar - qui interviennent suite aux paroles de l'instituteur blessé, alors que le commando est bloqué dans une grotte à attendre les secours.

Les soldats sont des appelés et le fait qu'ils soient bretons et issus de la classe populaire en font dans l'imaginaire de Vautier l'archétype même du résistant, de celui qui sait refuser, qui sait s'opposer. Or, le lieutenant Perrin va parvenir sans trop de peine à catalyser cette énergie, cette colère, et à les mettre à son service. Vautier raconte cet engrenage sans laisser transparaître sa haine et sa colère. Il décortique point par point comment un instituteur, un ouvrier, un paysan se transforment en bourreaux sous la pression du groupe, poussés par la peur ou la colère de voir un camarade tomber sous les balles.

Dans la dernière séquence, terrible, Vautier retourne ainsi la mort de Nono. Alors que son pacifisme et son courage auraient dû naturellement conduire à une remise en cause par ses camarades de ce qu'ils sont devenus, Perrin parvient au contraire à faire de cet acte héroïque et pur un appel à la vengeance aveugle. Le réalisateur montre ainsi comment tout s'imbrique, comment un acte fraternel peut conduire à encore plus de barbarie. La guerre n'est que contradiction, folie, et c'est ce que Vautier parvient à merveille à nous transmettre avec ce film indispensable, indispensable par ce qu'il raconte sur la guerre d'Algérie mais aussi par ce qu'il dit sur la nature humaine.

  1.  

    1. (1) Noël Favrelière a raconté son histoire dans le livre "Le Désert à l'aube", publié en octobre 1960 par les Editions de Minuit et immédiatement saisi et interdit. Il est condamné à mort deux fois (par contumace en 1958 puis une nouvelle fois en 1960) et sera amnistié en 1966.
      (2) Il est précisé en exergue du film que chaque événement raconté peut être confirmé par au moins cinq témoins.

Dans les salles

Distributeur : DHR (Direction Humaine des Ressources)

Date de sortie : 3 octobre 2012

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Par Olivier Bitoun - le 25 septembre 2012