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Critique de film
Le film

Aventures en Birmanie

(Objective, Burma!)

Partenariat

L'histoire

En 1943, un commando de parachutistes américains, aidé d’un officier de l’armée révolutionnaire chinoise et de deux éclaireurs Gurkhas, est largué en Haute-Birmanie pour détruire une station-radar japonaise. Sur le chemin du retour, rien ne va se passer comme prévu, et le commando va alors devoir redoubler d’énergie pour fuir les soldats de l’armée japonaise qui sont à ses trousses...

Analyse et critique

En 1945, Errol Flynn apparait au générique d’un véritable miracle sur pellicule, son dernier film de guerre, Aventures en Birmanie. Cette avant-dernière collaboration entre Flynn et le réalisateur Raoul Walsh peut incontestablement être considéré comme l’un des sommets de leurs filmographies respectives. Et concernant leurs retrouvailles régulières, ce nouvel opus atteint sans peine le niveau de La Charge fantastique et de Gentleman Jim, ce qui ne constitue pas un mince exploit. Un très grand film, du genre de ceux que l’on ne croise pas souvent, surtout parmi les innombrables films de guerre patriotiques sortis à l’époque de l’usine à rêves hollywoodienne. Touché par la grâce, Raoul Walsh réalise effectivement un fleuron essentiel de l’histoire du film de guerre, engageant de nouveaux moyens visuels afin de rapporter le conflit militaire à l’écran. Aventures en Birmanie montre la guerre (et notamment celle du Pacifique) comme jamais elle ne l’avait été auparavant. N’ayons pas peur des mots, ce qu’apporte ce film ressemble fort à ce que provoqueront dans le futur d’autres œuvres comme Croix de fer de Sam Peckinpah en 1977, Apocalypse Now de Francis Ford Coppola en 1979, ou Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg en 1998 : une nouvelle façon de filmer la guerre, et surtout le comportement des hommes à la guerre. Walsh le raconte en effet dans ses mémoires intitulées Un demi-siècle à Hollywood : "En réalité, le seul but du film était de décrire, sous son jour véritable, le comportement des hommes à la guerre." Flynn lui-même considérait ce film comme l’un de ses meilleurs, très fier d’avoir participé à son élaboration. Il est par ailleurs important de préciser que 65 ans après sa sortie, il n’affiche quasiment aucune ride. De manière générale, Aventures en Birmanie frappe fort, vigoureusement et avec la précision chirurgicale dont Raoul Walsh sait se parer.

La première partie du film fonctionne sur un principe de fluidité. On nous présente la mission, les lieux et les hommes composant le commando envoyé. Puis, très rapidement, on est au cœur de l’action, en Birmanie, enfoncé jusqu’à la tête dans la végétation dense et humide. La sensation de réalisme se fait immédiatement ressentir, avec ces gouttes de sueur perlant le long des visages, ces militaires connaissant leur travail et sachant se mouvoir dans cet univers inhospitalier. Mais jusque-là, rien ne fait rempart. La mission suit son cours et la station-radar à détruire est prestement atteinte. Les soldats américains s’activent autour du camp ennemi, se préparent, puis soudain c’est l’attaque, l’hécatombe pour l’adversaire abasourdi par une telle déferlante. Une fois terminé, la bataille laisse place aux explosifs qui ravagent le camp. Il faudra attendre Predator, réalisé par John McTiernan en 1987, pour revoir une telle précision technique dans le déplacement d’un commando avant et pendant l’attaque (concernant la place de la caméra et la puissance du montage). La dette de McTiernan envers Aventures en Birmanie parait à cet effet considérable.

Ensuite, la seconde partie peut commencer, bien meilleure et permettant au film de s’envoler et de prendre enfin toute sa mesure. La fuite du commando, lente et douloureuse, et dont le sauvetage est constamment repoussé, met les nerfs du spectateur à rude épreuve. Simplement mais furieusement au point, la technique de Walsh ne consiste alors qu’en l'illustration d'une saisissante descente en enfer. Un enfer vert, donnant l’impression de se refermer de plus en plus sur chacun des hommes du petit groupe qui se réduit au fur et à mesure du récit. Le savoir-faire et l’audace des débuts laissent alors place à l’inquiétude, à la course pour la vie, au désespoir. Jamais le spectateur n’est trahi par ce que le film lui propose, bien au contraire, il ne fait que suivre cette histoire à la sécheresse hors du commun et à la sobriété presque violente. Les séquences d’attaques succèdent aux sons de la jungle, les discussions aux silences assourdissants. Tout au long du film, la mise en scène de Walsh est réglée au millimètre, rien ne lui échappe, tout est une question de mouvements, de panoramiques, d’évolution au travers de la végétation. Sa caméra rase le sol, s’accroche auprès des visages, infiltre stricto sensu l’action pour ne jamais s’en départir. Et la photographie est au diapason de son travail, permettant de recréer une atmosphère précieuse et étouffante. Sous nos yeux, Raoul Walsh est en train progressivement de réinventer le film de guerre dans sa globalité. Il exécute un modèle artistique inespéré à cette époque, qui laisse le spectateur sans voix, silencieux lui aussi, en apesanteur jusqu’aux dernière secondes du film.

Les scènes d’anthologie sont assurément nombreuses dans Aventures en Birmanie, mais s’il ne fallait en garder qu’une seule, on pourrait alors choisir la dernière. Durant la dernière demi-heure, les survivants du commando se retrouvent au sommet d’une colline qu’ils vont devoir défendre toute une nuit contre l’ennemi. Préparation de la défense, incertitudes de tenir jusqu’au petit matin, peur au ventre, Walsh décrit tous les symptômes qui étreignent les soldats durant de longues minutes. L’affrontement tant redouté aura lieu, en pleine nuit, d’abord dans le silence. Le suspense est à son comble, l’ennemi s’est infiltré en petit nombre au sein de l’espace défendu par les Américains, cela ne fait aucun doute. Les premières attaques surviennent, au couteau, et parfois par la ruse. Les Japonais usent d’intelligence pour parvenir à leurs fins. Le corps à corps est féroce et permet par ailleurs d’admirer le self-control d’un Errol Flynn au sommet de son art. Puis, selon des règles de terreur simples mais captivantes, Walsh rivalise encore d’ingéniosité et de réalisme. Car afin de pourfendre la nuit et de situer l’avancée de l’ennemi (que l’on entend, mais que l’on ne voit pas), Flynn décoche une fusée éclairante. L’effet est aussi beau que terrifiant, donnant de véritables frissons, laissant apercevoir un ennemi tout proche. La fin de la séquence laisse toute liberté au bruit et à la fureur. On ressort de cette expérience cinématographique avec la sensation d’un uppercut, de quelque chose de tellement précis et sensible qu’il demeure unique dans la mémoire. L’une des grandes forces de Raoul Walsh est également de savoir filmer les visages, parfois l’espace d’un moment interminable, parfois l’espace d’une seconde. Il a su capter l’humanité de ces soldats américains, préserver la férocité des Japonais (qui ne sont absolument pas vus comme étant stupides, mais seulement très dangereux au combat), et par ce biais réaliser une aventure humaine très intense, quoique unilatérale dans sa vision du conflit (mais nous sommes à ce moment-là encore en pleine Guerre du Pacifique). Il est facile de s’attacher à certains personnages, et notamment à ce journaliste peu à peu ébranlé et rendu fou par ce qu’il observe.

La distribution est épatante, offrant à chacun des acteurs des rôles sur mesure qu’ils assument avec brio. Dans ce film entièrement composé d’hommes, on se délectera de l’interprétation de James Brown, William Prince, George Tobias, ou encore Henry Hull, incontournable second rôle décidément excellent dans les films auxquels il participe à cette époque (dont un Lifeboat tout à fait génial, réalisé par Alfred Hitchcock en 1944). Errol Flynn est, quant à lui, époustouflant de naturel dans ce qui restera avec certitude l’un de ses plus grands rôles. Il suffit d’admirer le plan en contre-jour réalisé sur son visage regardant le cadavre de son ami venant de mourir, et où les larmes se mêlent à la sueur, pour se rendre compte de la parfaite symbiose qui unit le réalisateur à son acteur. Un de ces nombreux moments de cinéma qui rappellent à quel point leur collaboration a pu être majeure au sein du système hollywoodien. Enfin les dialogues sont magnifiques, notamment avec ces paroles parmi les dernières du film, quand Flynn remet les plaques des Américains morts au combat à un autre officier. La réplique « En voilà le prix. Modique. Une poignée d’américains ! », alliée au geste, demeure aussi fabuleuse que la musique de Franz Waxman accompagnant l’entièreté du film.

Faisant preuve d’une intarissable sensibilité et d’une virtuosité au-delà de tous les superlatifs, Raoul Walsh a réalisé un film unique, sorti de nulle part, retraçant la guerre avec une profondeur rare. Aventures en Birmanie ne connaîtra en 1945 que trois adversaires véritablement à sa mesure, et respectivement réalisés par John Ford, William A. Wellman et Lewis Milestone : Les SacrifiésThe Story of G.I. Joe et Le Commando de la mort. Possédant des styles foncièrement différents, les quatre hommes parviendront à renouveler la vision de la guerre au cinéma en réalisant des œuvres uniques, étrangement poétiques et portant au firmament leur concept novateur. Du très grand cinéma, puissant, dévastateur et gravé dans le sublime pour l’éternité.

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La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 15 janvier 2011