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Critique de film
Le film

Aux frontières des Indes

(North West Frontier)

L'histoire

Les Indes. Les frontières du Nord-Ouest. 1905. Un pays divisé par maintes religions. Des hommes trouvent de fortes raisons pour s’entretuer : la cupidité, la soif de vengeance, la jalousie ou encore l’adoration d’un même dieu sous des noms différents. Des musulmans fanatisés s’assemblent sur les collines. Leur objectif :  tuer un enfant de six ans parce qu’il est prince et futur chef de son peuple. Son père, le Maharadjah, a fait appel aux Anglais pour qu’ils emmènent l’enfant à Haderaba, ville-frontière, et de là, à Delhi où il sera en sécurité. Le capitaine Scott (Kenneth More) réquisitionne alors un train qui devra traverser 500 kilomètres en terrain hostile. L’accompagnent la gouvernante américaine de l’enfant (Lauren Bacall), un journaliste anti-colonialiste (Herbert Lom), un trafiquant d’armes, la femme du gouverneur et un dignitaire anglais. L’aventure peut alors commencer...

Analyse et critique

Jack Lee Thompson ! De prime abord, le seul nom du réalisateur ne m’engageait guère à découvrir ce film d’aventures anglais des années 50. Pourtant, malgré toutes les réserves qui vont être émises par la suite, Aux frontières des Indes fait partie des films les plus regardables de ce piètre cinéaste. Il faut dire qu’en France, nous ne connaissons son oeuvre qu’à partir des années 60 et l’étonnant succès de l’insipide Les Canons de Navarone. Auparavant, il avait tout de même mis en scène quatorze autres films dont ce "western aux Indes". Pour pouvoir apprécier ce dernier, il vous faut donc absolument ne plus penser à cette impressionnante liste de films médiocres qui a suivi, des Nerfs à vif à Kinjite en passant par les sommets de ridicule que constituent Le Mystère des treize ou encore L’Or de MacKenna. Mais ne nous acharnons pas plus longtemps sur cette sinistre filmographie et revenons à cette sorte de "chevauchée fantastique" transposée aux Indes au début du siècle, un film qui, malgré ses nombreux défauts, possède le mérite non négligeable de ne presque jamais ennuyer le spectateur.



Les dix premières minutes, quasi muettes, sont vraiment impressionnantes et laissaient présager un film beaucoup moins conventionnel qu’il se révèlera être. Le film débute par l’assassinat du père du futur prince après que les rebelles ont envahi le palais avant d’y mettre le feu. Un travelling arrière part du monarque en gros plan, le visage livide, pour s’élever et le découvrir encerclé par les musulmans qui viennent de faire irruption dans la salle du trône : un mouvement de caméra vraiment très réussi et qui se termine par la mort du monarque transpercé par une dizaine de sabres. Les scènes et les plans suivants montrent la fuite du jeune prince, l’attaque et le siège d’Haderaba sans presque qu’aucune parole ne soit proférée. Ce long prologue mouvementé est soutenu par une partition qui acquiert toute son ampleur dans ce superbe démarrage mais qui se fera malheureusement trop discrète par la suite ; une partition signée Mischa Spoliansky, espèce de symphonie "malhérienne", mélange d’éléments bouffons et de grandeur romantique. Après quelques envolées superbement grandiloquentes, un silence brutal correspondant à un changement de point de vue se révèle encore être une idée de mise en scène qui fonctionne à merveille ; ce plan d’ensemble voyant le palais princier se consumer possède une force exceptionnelle par la brusquerie du silence qui se fait. Une utilisation judicieuse de l’image (superbes Cinémascope et photographie de Geoffrey Unsworth) et du son qui va se raréfier au fur et à mesure de l’avancement du film. Celui-ci se poursuit avec encore quelques scènes spectaculaires à la figuration impressionnante, avant que l’on entre à l’intérieur des appartements du gouverneur de la ville où le calme règne encore à ce moment-là. Nous prenons alors connaissance de la situation, qui jusqu’à présent ne nous avait pas été plus explicitée, et des personnages qui vont ensuite devoir prendre place à bord d’un vieux train et traverser des centaines de kilomètres à travers des paysages désertiques et grandioses mais extrêmement dangereux.


Puisque ce film a parfois été comparé à Stagecoach, le wagon remplaçant ici la diligence, nous constatons d’emblée que les personnages sont aussi typés que dans le classique de John Ford, la différence étant que, malheureusement, leur évolution psychologique n’a pas lieu au cours de ce voyage qui aurait pu être initiatique ; tels ils sont au départ, tels ils seront à l’arrivée. L’odieux trafiquant d’armes, l’honnête officier britannique, le conducteur hindou à la langue bien pendue, la courageuse gouvernante, la femme du gouverneur patriote n’auront pas profité de cette aventure pour se voir enrichis par un scénario bien mené, mais finalement sans aucune originalité, de Robin Estridge. Cela n’aurait pas été bien grave si la qualité de la mise en scène de Jack Lee Thompson avait été constante et si la virtuosité du début avait perduré tout du long. C’est pourtant loin d’être le cas. Alors que, outre le début déjà évoqué, certaines autres séquences méritent d’être signalées, toutes les scènes dialoguées sont platement filmées, assez inintéressantes, et cassent le rythme du récit d’autant plus que les dialogues ne sont pas forcément mémorables et que la direction d’acteurs laisse à désirer. Certains des interprètes font le strict minimum (Lauren Bacall, Kenneth More), les autres en profitent pour en faire plus qu’il ne fallait tels Herbert Lom (dont on devine dès sa première apparition qu’il sera le "méchant" du film) ou les insupportables acteurs français et indiens, respectivement le vendeur en armement joué par Eugene Deckers et le conducteur du train joué par I.S. Johar, ce dernier censé amener une touche d’humour à un film qui en manque cruellement. On ne peut donc pas dire que les personnages nous tiennent en haleine par leur charisme ou leur charge émotionnelle (on retrouvera le même défaut dans Les Canons de Navarone).



Les séquences qui resteront sont celles pleines d’un suspense, digne d’Alfred Hitchcock, du train immobilisé à la sortie d’un tunnel, les rebelles musulmans s’approchant irrémédiablement pour l’attaquer, et cette autre assez étouffante de la découverte d’un charnier survolé par des rapaces dans une gare perdue au milieu d’étendues désertiques. Cette dernière est certainement la plus célèbre du film et pourtant c’est elle qui annonce déjà le côté le plus racoleur et déplaisant des œuvres futures du cinéaste : la complaisance à filmer l’horreur et/ou la violence. Si les premières images de la découverte du massacre sont stupéfiantes, Lee Thompson s’appesantit beaucoup trop longtemps dessus et elles finissent par perdre toutes leur force en dévoilant le plaisir coupable du cinéaste à les faire durer plus qu’il ne le faudrait. Une autre séquence de pur suspense, celle de la traversée d’un pont en partie détruit au-dessus d’un abîme impressionnant, possèdera les mêmes défauts, Lee Thompson se servant avec jubilation du malaise créé par la présence d’un enfant qu’il met toujours en mauvaise posture, le diabolique musulman fanatisé tentant de mettre fin à ses jours à de nombreuses reprises. Contrairement à Peckinpah, Fuller ou Aldrich, le cinéaste anglais ne tient aucun discours sur la violence, il la filme avec une délectation rapidement décelable qui rendent ses séquences assez malsaines. Rien de grave cependant pour Aux frontières des Indes qui ne se veut pas autre chose qu’un film de divertissement, mais beaucoup trop de détails viennent plomber un film à grand spectacle et à gros budget, qui aurait vraiment pu être passionnant sans ces maladresses et lourdeurs qui culminent dans la scène d’attaque finale du train par les musulmans (scène qui fait encore une fois penser à la scène d’attaque de la diligence par les Indiens dans Stagecoach). Ici, le réalisateur abdique toutes les règles élémentaires de la grammaire cinématographique et avec son monteur nous propose une scène d’une non-fluidité totale, les faux raccords étant légion, le montage faisant arriver les cavaliers une fois à gauche, une fois à droite de l’écran alors que le train fonce irrémédiablement toujours dans la même direction. On comprend évidemment la scène, mais ce trop plein d'esbroufe nous fait penser à ce qui se passe aujourd’hui beaucoup trop souvent dans le cinéma américain d’action, soit la non-lisibilité de nombreuses scènes mouvementées à cause d’un montage souvent haché qui sert souvent à cacher une absence de véritable mise en scène.


Mais ne dégoûtons pas plus une grande majorité de spectateurs moins pointilleux en ce qui concerne l’aspect purement formel d’un film (et ils n’ont peut-être pas tort) et qui trouveront à coup sûr l’occasion ici de grandement se divertir. Il suffit de lire les nombreux commentaires positifs des internautes sur la fiche IMDB et mêmes les critiques de l’époque, souvent en faveur du film, que l’on retrouve dans les bonus du DVD pour le deviner. Enfin, pour ceux qui se poseraient la question de savoir si le film prend une position colonialiste ou anti-colonialiste, citons une phrase lancée à mi-parcours par le personnage voulu très sympathique par le scénariste, la très "gentille" femme du gouverneur : « La moitié du monde n’est civilisée que grâce à nous », et rappelons que Herbert Lom tient le rôle du bad guy, un fanatique musulman au regard démoniaque. Mais ce n’est que pure convention et tout le monde sait que des films comme Les Trois lanciers du Bengale, malgré ce côté déplaisant, demeurent de véritables merveilles. Ce ne devrait donc pas être cet élément qui empêchera de prendre du plaisir à la vision du film, surtout que la dernière phrase prononcée par le jeune Prince enfin arrivé à bon port est assez surprenante et nous fait encore plus regretter le côté banal de l’ensemble... Mais je vous la laisse découvrir : une conclusion assez "hustonienne" !



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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 14 novembre 2003