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Critique de film
Le film

Au mépris des lois

(The Battle at Apache Pass)

Partenariat

L'histoire

1860. Alors que les Apaches Chiricahuas commandés par Cochise (Jeff Chandler) semblent bien décidés à vivre en paix, les Tuniques Bleues quittent la région pour aller prendre part à la Guerre de Sécession qui vient d’éclater. De fortes têtes comme Geronimo décident d’en profiter pour reprendre les raids contre les colons. Le Major Colton (John Lund), ami de Cochise et de son épouse surnommée Little Lady (Susan Cabot), déterminé à rester sur place pour veiller au maintien de la paix sur ce territoire, comprend très bien que les récents massacres ne sont pas le fait de ce dernier mais de quelques rebelles éparpillés menés par le belliqueux Geronimo. Seulement, Neil Baylor (Bruce Cowling), le nouveau conseiller aux Affaires Indiennes arrivé récemment sur place, ne l’entend pas de cette oreille et, ne faisant pas confiance aux peaux rouges, va tout faire pour raviver le conflit avec l'aide de son inquiétant homme de main, Mescal Jack (Jack Elam). Ces derniers, en cachette, vont même jusqu'à aller vendre des armes aux hommes de Geronimo, les poussant à continuer leurs exactions. Le jour où, profitant de l'absence du Major Colton, expressément mal conseillé par Baylor, le lieutenant Bascom (John Hudson) prend le commandement du fort, il fait prisonnier Cochise d'une manière assez lâche. C'est à partir de ce moment que les choses prennent une tournure plus dramatique ; la sauvagerie s'éveille dans les deux camps et le sang commence à couler de part et d'autre...

Analyse et critique

Après des westerns aussi plaisants et colorés que Black Bart (Bandits de grands chemins) et Calamity Jane and Sam Bass (La Fille de la prairie), George Sherman entamait une série de westerns pro-Indiens (sa filmographie est d'ailleurs très certainement, encore plus que celle de Delmer Daves, la plus à l'écoute des problème de la nation indienne à l'intérieur du cinéma hollywoodien) qui firent de son cursus westernien jusqu'à présent l'un des plus cohérents qui soit parmi les réalisateurs de série B. Ce fut d'abord Sur le territoire des Comanches (Comanche Territory) mais surtout le splendide et méconnu Tomahawk. L’imagerie à la naïveté assumée et le côté bon enfant que l’on trouvait dans Comanche Territory sont totalement absents d'Au mépris des lois, traité au contraire avec la plus grande gravité, un peu comme l’avait été Tomahawk l’année précédente avec qui il entretient de nombreux points communs.

Tourné deux ans après La Flèche brisée (Broken Arrow) avec déjà Cochise pour protagoniste principal, The Battle at Apache Pass se situe historiquement dix années auparavant, aux environs de 1861, et resserre en une durée assez courte deux faits historiques s’étant déroulés à un an d’intervalle : la honteuse affaire Bascom et la fameuse bataille d'Apache Pass. Un rancher s'était mis à accuser Cochise d'avoir kidnappé son enfant et volé son bétail. Lors d'une rencontre entre le lieutenant Bascom de Fort Buchanan et Cochise, le chef des Tuniques Bleues tente de faire arrêter le chef indien qui s'échappe immédiatement en ayant soin de prendre un otage. Mais les soldats ont en gardé eux aussi. Les deux parties adverses ne voulant rien entendre, les otages sont massacrés de part et d'autres ; c'est le début de la reprises des Guerres Indiennes dans ce territoire des USA. Une année après, lorsque des renforts de soldats sont envoyés dans la région pour protéger la piste allant de Saint Louis en Californie, une bataille a lieu dans le Canyon appelé Apache Pass, lieu où les Indiens avaient tendu une embuscade aux soldats. Les troupes menées par le Colonel James Carleton emportent néanmoins une écrasante victoire grâce à l'artillerie utilisée, venue tout droit des champs de bataille de la Guerre de Sécession ; ils délogent donc à coups de canons les Indiens cachés sur les rochers alentours et en déciment une grande partie (dans Tomahawk, lors d'une séquence similaire, la victoire remportée sur les Indiens était également due à l'utilisation des premières mitrailleuses, des armes que les adversaires ne s'attendaient pas à trouver en face d'eux).

Tous ces faits, on les voit à l'œuvre au cours d'Au Mépris des lois ; cependant il semblerait que Geronimo n'ait pas pris part à la bataille alors que George Sherman le fait combattre aux côtés de Cochise. Ce qui rend cependant son film bien plus intéressant, car il réunit du coup les deux ennemis ayant eu jusqu'à présent des conceptions différentes de la manière de se comporter et de vivre en bonne harmonie ou non avec les hommes blancs. Le film se termine sur le départ de Cochise et un dernier message de réconciliation possible. Dans les faits, dès ce jour Cochise ira se réfugier au Mexique durant une dizaine d’années jusqu’à ce que Tom Jeffords vienne le rencontrer pour renouer un semblant de paix : il s’agit du début de l’histoire racontée par Delmer Daves dans son justement célèbre Broken Arrow.

Si ce dernier film avait bénéficié d’un important budget de la part de la Fox, celui de George Sherman n’est qu’une série B aux moyens bien plus limités. Cela s’en ressent durant les séquences de batailles cependant assez spectaculaires, notamment l’embuscade finale qui donne son nom au titre original et qui dispose d’assez de figurants pour être convaincante et réaliste, d’autant plus que Sherman en profite pour nous filmer quelques splendides gros plans d’une belle dignité sur de vraies femmes indiennes. Au mépris des lois est un western intéressant aux intentions louables de tolérance pro-indienne, et historiquement assez juste dans sa description de la rupture de la nation Apache (même si comme nous le disions plus haut, les faits réels se déroulant logiquement sur une année sont compressés ici en quelques jours), mais qui souffre d’un scénario un peu moins rigoureux et plus répétitif (donc moins captivant) que celui de Tomahawk, d’un sérieux parfois un poil trop solennel et de deux personnages féminins principaux totalement sacrifiés par les auteurs. En effet, Susan Cabot et Beverly Tyler ont peu de temps de présence à l'écran mais leurs deux personnages féminins sont néanmoins à l'origine de séquences d'une grande tendresse ; à cet égard, voir la première scène entre Cochise et son épouse en tout début de film ainsi que celle qui confronte les deux femmes sous le wigwam, la jalousie première faisant vite place à la compréhension et à l'amitié. Quoi qu'il en soit, même si nous aurions souhaité qu'elles soient moins laissées de côté, elles rivalisent de beauté et ce n'est, avouons-le, pas pour nous déplaire. Dommage quand même que Beverly Tyler soit une actrice de moindre talent contrairement à l'héroïne de Tomahawk, la superbe Yvonne de Carlo (l'autre actrice de ce précédent film étant déjà Susan Cabot dans le rôle de l'Indienne).

La réalisation manque aussi un peu de punch, ce qui empêche la mise en place d’une intensité dramatique qu'un tel film aurait pu posséder sous la houlette d’un cinéaste de la trempe d'un Delmer Daves ou d'un Anthony Mann. Sherman s'en sort néanmoins avec les honneurs, notamment lorsqu'il ne cherche pas à édulcorer la cruauté présente dans les deux camps adverses lors de la superbe séquence du massacre des otages (d'autant plus que Cochise tue un de ses amis). Il se rattrape aussi d'ailleurs surtout par sa parfaite maîtrise du cadre et lorsqu'il s’agit de mettre en valeur les somptueux paysages rougeoyants et arides de l’Ouest américain, les canyons, déserts, gorges ou vallées écrasées par le soleil, aidé en cela par son chef-opérateur de Tomahawk, Charles P. Boyle, qui accomplit un remarquable travail (c'est la seule et unique fois que les paysages de Arches National Park seront d'ailleurs utilisés). Il nous surprend également très positivement par quelques splendides et immenses plans d'ensemble et par de très belles idées de mise en scène, dont certaines scènes violentes en hors-champ comme l’ellipse et le raccord sur le ciel qui remplacent la séquence du massacre des colons au bord de la rivière. Le cinéaste, au sein de la production de série B, faisait vraiment partie des tous meilleurs concernant l'utilisation des extérieurs du Far West ; ses larges et lents panoramiques sont de toute beauté, surtout qu'ils sont rehaussés par la partition d'un compositeur dont j'avais déjà dit tout le bien "qu'il fallait en penser" lors de ma critique de Bend of the River, Hans Salter ici encore - sans atteindre les hauteurs de ce précédent score - très inspiré.

Concernant l'interprétation, elle se révèle de très bonne tenue. Jeff Chandler est un Cochise à nouveau très charismatique, Jay Silverheels également dans le rôle de Geronimo (qu'il avait lui aussi déjà endossé à plusieurs reprises) : en passant, le combat au couteau qui les oppose est un beau morceau de bravoure. Le reste du casting masculin a plutôt été choisi avec beaucoup de soin : on y trouve les très bons Richard Egan, Hugh O'Brian, Bruce Cowling, James Best ou Jack Elam dans le rôle de "Mescal Jack", l’odieux sous-fifre de l’escroc aux Affaires Indiennes. Quant au personnage principal, le major idéaliste, ami des Indiens, John Lund en donne une honnête et sobre interprétation. « L’amitié est préférable aux canons » dit-il à un moment donné. Si le film de George Sherman ne possède pas la même intensité dramatique que certains précédents westerns pro-Indiens (La Flèche brisée de Delmer Daves, La Porte du diable d'Anthony Mann ou encore Tomahawk), il n'en force pas moins le respect. Les bons sentiments ne font pas forcément les bons films, mais il arrive (souvent) que cela soit le cas.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 6 avril 2009