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Critique de film

L'histoire

Tokyo, années 50. La maison de geishas tenue par Otsuta (Isuzu Yamada) commence sérieusement à décliner. Les employées s’en vont à la "concurrence", les dettes s’accumulent et l’évolution de la société fait que ces traditions ancestrales ne sont plus vraiment à la mode. D’ailleurs Katsuyo (Hideko Takamine), la fille unique d’Otsuta, après six mois en tant que geisha, a décidé d’abandonner pour trouver un travail plus régulier. Envoyée par une agence de placement, Rika (Kinuyo Tanaka), femme de 50 ans qui vient de perdre époux et enfant, est embauchée comme bonne. Dévouée, discrète et foncièrement humaine, elle gagne rapidement l’estime voire l’affection des habitantes de ces lieux. C’est à travers son regard que nous allons voir vivre et évoluer ces femmes qui s’occupent comme elles peuvent - y compris de leurs jeunes enfants, qui pour certains logent sur place - avant de se rendre à droite à gauche rencontrer des clients qui se font de plus en plus rares. Rika va assister à l’inéluctable déclin de la maison...

Analyse et critique

Au gré du courant est une plongée réaliste et assez austère dans le monde en déliquescence des maisons de geishas dans le Japon de l’après-guerre. Rappelons que les geishas étaient des femmes qui devaient se cultiver dans le domaine des arts traditionnels japonais (musique, poésie, danse, chant...), être douées pour la conversation, se vêtir et se maquiller avec esthétisme et goût, tout cela dans le seul but d’accompagner et divertir une clientèle masculine aisée qu’elles rencontraient souvent dans des salons de thé ou d'autres nombreux endroits. Entretenant des rapports étroits avec la prostitution, les rapports sexuels n’étaient cependant pas systématiques pour les geishas contrairement aux prostituées. Mais ma culture des traditions japonaises étant plus que limitée, je ne m’avancerai pas plus loin sur ce terrain glissant. Quoi qu’il en soit, avant son magnifique Quand une femme monte l’escalier (Onna ga kaidan wo aaru toki) qui décrivait l’univers des hôtesses de bar, l’immense cinéaste Mikio Naruse avait déjà tracé le portrait d'un autre groupe de femmes dont le métier consiste également à égayer les soirées de riches hommes d’affaires dans ce plus rigide mais tout aussi admirable Au gré des courants.

La fabuleuse Hideko Takamine, actrice fétiche du cinéaste, est présente dans les deux films, personnage principal du premier cité, un peu en retrait dans celui qui nous intéresse ici, interprétant le rôle de la fille de la "maitresse" de maison, qui, après avoir eu une éducation de geisha et avoir exercé le métier durant quelques mois, aspire désormais à trouver un travail indépendant, plus régulier et moins soumis à ces traditions un peu révolues qui font de la gent féminine des femmes soumises. C’est elle qui représente la modernité et le Japon contemporain face à aux coutumes désormais désuètes et qui n’ont plus lieu d’être dans ce nouveau Japon où le capitalisme se développe à grande vitesse, les femmes vêtues à l’occidentale étant de plus en plus nombreuses à arpenter la petite ruelle en terre battue où se déroule l’intrigue, celles en kimono et en petits sabots de bois au contraire se raréfiant. Mais, plus que Hideko Takamine, ce sont surtout Isuzu Yamada et Kinuyo Tanaka qui sont ici sur le devant de la scène. Des comédiennes toutes aussi sobres et justes que Takamine et que les seconds rôles qui gravitent autour d’elles, presque intégralement des femmes - avec notamment l’excellente Sugimura Haruko qui tiendra le rôle de la commère dans le cocasse Bonjour de Yasujirô Ozu -, les acteurs masculins ne représentant qu’à peine 1/10e de l’ensemble du casting. Ce n’est pas pour rien que Naruse est connu pour avoir été l’un des plus grands cinéastes de la femme : Au gré du courant en est une preuve supplémentaire.

Isuzu Yamada interprète le rôle de la femme qui tient la maison des geishas, un établissement qu'elle a été dans l'obligation d'hypothéquer depuis qu’elle a été quittée par son mari – à la naissance de leur fille qui ne connait d’ailleurs pas son père - et qu’elle est depuis ce temps criblée de dettes. Sa sœur ainée lui est autrefois venue en aide en lui prêtant de l’argent mais, absolument pas désintéressée, ne lui fait désormais pas de cadeau concernant le remboursement mensuel. Sa principale concurrente, qu’elle estime beaucoup, lui propose à son tour de la sortir du pétrin financier dans lequel elle se trouve mais [spoiler] c’est pour plus rapidement précipiter son déclin. En effet, elle va racheter sa maison en lui proposant de la lui louer mais sans lui dire qu’elle a projeté prochainement de la transformer en restaurant. Seule la bonne - inoubliable Kinuyo Tanaka - est au courant de cette inéluctable dégringolade puisque cette geisha de plus haut niveau lui aura dévoilé son plan en essayant de la débaucher. Cependant, d’une probité et d’une fidélité exemplaires, elle refusera ce "deal" par loyauté et pour rester jusqu’au bout avec la femme qui lui aura si gentiment offert son premier emploi. Au gré du courant se terminera avec le regard d’une infinie tristesse de cette femme admirable, qui sait que tout ce petit monde va bientôt s’écrouler sans qu’aucune des filles avec qui elle vient de vivre en très bons termes durant plusieurs mois en ait conscience [fin du spoiler].

Nous ne sommes plus ici dans le registre du mélodrame comme cela aura été souvent le cas chez Naruse, mais au contraire dans celui de la chronique sans "dramatisme", une description authentique, juste et sensible de la vie quotidienne de quelques femmes vivant sous le même toit. Pas véritablement de trame dramatique, guère plus de rebondissements ni de pathos... nous ne verrons d’ailleurs quasiment jamais les geishas avec leurs clients et nous ne quitterons pratiquement pas la maison à l’exception de la vue de la ruelle dans laquelle elle se situe et de deux ou trois autres lieux assez proches (restaurants, cours d'eau). Moins de mouvements de caméra et d’extérieurs qu’à l’accoutumée mais toujours une même finesse de traitement et encore une même clarté dans l'écriture qui s'avère à nouveau d’une remarquable fluidité. Même sans être un grand connaisseur des mœurs et coutumes japonaises, on arrive à en saisir presque tout le sens, l’austérité du film - voire l’absence d’une intrigue principale - nous permettant de plus longuement nous appesantir sur les personnages et leur environnement, d’appréhender avec un grand intérêt ce microcosme très particulier. Les relations les plus richement dépeintes seront celles pleine de tendresse, de tolérance et de respect unissant la patronne et sa fille, qui se soucient toutes deux de l’avenir de l’autre sans néanmoins comprendre les chemins différents qu'elles empruntent.

Un avenir pas vraiment ensoleillé car si celui de la maison est compromis, celui des femmes aussi du même coup, pour celles qui seront trop âgées pour faire autre chose aussi bien que pour les plus jeunes délaissées par leur mari qui auront non seulement à subvenir seules à leurs besoins mais également à ceux de leurs enfants, les femmes japonaises ne recevant aucune pension de leur époux une fois le couple divorcé. Mais en attendant, le présent n'est guère bien reluisant non plus : les difficultés existent autant pour les employées (la femme seule avec sa petite fille, les geishas bientôt trop vieilles pour ce métier) que pour les patronnes (les problèmes financiers liés à la concurrence, à une mauvaise gestion ou à l'abandon des hommes qui partent avec l'argent). Cette immersion dans la grisaille de la morne vie quotidienne des geishas dans le Japon de la deuxième moitié du 20ème siècle se révèle être une peinture triste et nostalgique de la fin d’un monde que Mikio Naruse connaissait à la perfection. Une perfection qui rejaillit sur la rigueur de son sens du cadre et la sobriété de sa direction d’acteurs, le jeu de ces derniers s’avérant bien plus naturaliste que dans la plupart des films japonais de cette époque. Un film où les hommes n’ont pas le beau rôle, les seuls que l’on croisera étant soit des maitres-chanteurs (le père d’une des ex-filles de la maison) soit des monstres d’égoïsme (le père de l’enfant malade qui ne veut même pas voir cette dernière).

Cette même année 1956, Kenji Mizoguchi réalisait son dernier film, l’un de ses plus mémorables, La Rue de la honte, sur la vie quotidienne de prostituées. Deux films complémentaires sur la condition de la femme dans le Japon de cet "entre deux ères", tout aussi admirables l’un que l’autre même si Mikio Naruse nous aura livré des œuvres bien plus "faciles" à appréhender, moins austères et retenues. Celle-ci, Au gré du courant, avec sa quasi-absence d’évènements, pourra au premier abord sembler grise et répétitive mais en fait elle s’apprivoise au fur et à mesure de son avancée. Une œuvre élégante, touchante et toute en nuances mais amère et désespérée avec son horizon bouché pour la plupart de ses protagonistes : le son du shamisen qui semble hypnotiser les apprenties lors de la dernière séquence ne devrait plus résonner encore longtemps. Et en effet, les geishas ont aujourd’hui presque totalement disparu ; cependant, pour l’émancipation des femmes, la disparition de cette tradition n’était peut-être pas une mauvaise chose !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les acacias

DATE DE SORTIE : 08 aout 2017

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