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Critique de film
Le film

Attaque!

(Attack!)

Partenariat

L'histoire

Hiver 1944. L’armée américaine progresse dans les Ardennes belges et fait reculer les Allemands. La compagnie "Fragile Fox" commandée par le capitaine Cooney est en première ligne. Lors d’une bataille, l’incompétence tactique et surtout la peur pathologique de Cooney coûtent la vie à une section entière. Le lieutenant Costa, un solide et brave officier bénéficiant de la confiance de ses troupes, enrage de la situation et s’oppose violemment à son capitaine. Avec son camarade, le lieutenant Woodruff, il demande au lieutenant-colonel Bartlett de suspendre Cooney de ses fonctions. Mais celui-ci refuse habilement pour des motifs et des intérêts personnels. En effet, ami d’enfance de Cooney, Bartlett compte sur le père de ce dernier, un juge influent, pour l’introduire dans la vie politique une fois la guerre terminée. Lorsqu’une nouvelle bataille s’annonce, la prise risquée d’un village occupé par l’armée allemande forte de ses tanks, Costa fait la promesse solennelle de revenir tuer Cooney si celui-ci abandonne une nouvelle fois ses hommes sans intervenir en renfort. Mais le combat se révèle terriblement meurtrier et le peloton commandé par Costa, comme prévu livré à lui-même, se fait exterminer presque jusqu’au dernier par des Allemands sur le point d’engager une contre-attaque.

Analyse et critique

Attack ! : le titre du film sonne comme un cri, une injonction. La priorité est donnée au mouvement, à la vitesse de déplacement, au langage des signes et à l’expression du corps. Et cela au-dessus de toute autre considération morale, intellectuelle ou émotionnelle. C’est la guerre et rien ne doit freiner la progression des troupes et la perspective de l’emporter. Et pourtant... Et pourtant, nous sommes devant un film de guerre volontairement bavard, adapté d’une pièce de théâtre, dans lequel s’expriment toutes sortes de sentiments et de pensées contradictoires. Et pourtant nous sommes ballottés de huis clos en huis clos, d’un lieu confiné à un autre, chaque endroit étant propice à l’explosion de la colère des hommes et à la mise à nu de leurs angoisses les plus profondes. Si le film n’est pas une charge antimilitariste, il révèle toutefois comment la guerre peut détruire physiquement et moralement les hommes qui la mènent, et il adopte surtout le point de vue de l’ennemi surgissant de l’intérieur (intérieur à la fois de l’homme lui-même et du groupe). Si les extérieurs sont rares et l’action circonscrite dans quelques scènes, le mouvement des corps est, lui, perpétuel. Mais y a-t-il alors contradiction dans tous ces éléments ? Non, car il s’agit d’une œuvre de Robert Aldrich. Et surtout de l’un des films de guerre les plus brillants et intelligents jamais produits, profondément humain, jamais manichéen, où le fatalisme et l’aliénation le disputent à la noblesse et au courage. Aldrich le rebelle tonitruant, mais attaché au système hollywoodien, porte un regard corrosif et distant sur une institution militaire capable de révéler le pire comme le meilleur des hommes.

Robert Aldrich a réalisé bon nombre de films marquants et quelques chefs-d’œuvre qui, dès les années 1950, aussi bien dans leur forme que dans leurs propos, ont bouleversé les codes des genres bien établis qu’il a approchés. Et Aldrich a fréquenté quasiment tous les genres : du film policier avec En quatrième vitesse (1955) au film de guerre avec Les Douze salopards (1967) ou Trop tard pour les héros (1970), en passant par les drames enfiévrés comme Le Grand couteau (1955) ou Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (1962), les westerns avec Bronco Apache (1954), Vera Cruz (1954) ou Fureur Apache (1972), et les chroniques sociales, acerbes et picaresques telles que L’Empereur du Nord (1973) et Bande de flics (1977). Avec un regard affûté, l’esprit frondeur et la rage au cœur, le cinéaste a fait exploser le carcan de la bienséance. Le cinéma de Bob Aldrich est caractérisé par une exaltation de tous les instants, un attachement viscéral à la dynamique des corps et une attirance pour les environnements confinés, propices aux déchaînements psychologiques les plus violents et aux affrontements les plus brutaux. Passionné très jeune par le théâtre, c’est justement par une théâtralisation assumée, voire outrancière qu'Aldrich met en forme ses idées. Mais avec le souci constant du cadre, de la lumière (le plus souvent agressive) et du découpage qui tranche dans le vif. Cette approche particulière est mise au service de personnages toujours en mouvement et évoluant dans un no man’s land moral dans lequel le Bien et le Mal n’ont pas toujours d’identité bien définie.

Ainsi dans Attaque !, Robert Aldrich met moins en scène la guerre et ses péripéties traditionnelles que la projection de cette guerre à travers le prisme des forces mentales en présence, du peureux et névrosé capitaine Cooney au sévère mais juste lieutenant Costa, en passant par le calculateur colonel Bartlett et tous les soldats de la Compagnie "Fragile Fox", psychologiquement fragilisés (le nom de la compagnie n’a pas été choisi au hasard) par les luttes intestines. Au-delà du débat basique, mais passionnant, propre au scénario (peut-on tuer un officier incompétent et irresponsable dans le but de sauver la compagnie ?), c’est cette approche psychanalytique qui retient toute notre attention. Dans cet univers favorable à la promiscuité, le psychique contamine le physique et inversement. Le film, dans son ensemble, se révèle alors être une caisse de résonance de tous ces affrontements psychologiques atteignant parfois le délire paroxystique. Soutenue par des dialogues souvent percutants, l’intrigue est réduite à sa plus simple expression. Et Robert Aldrich trouve régulièrement des angles visuels saisissants confinant parfois à de l’expressionnisme.

Le film commence par une attaque avortée, dans laquelle un peloton entier est décimé. Ce drame est causé par la lâcheté manifeste du capitaine de la compagnie. Cette introduction se fait par toute une série de gros plans dynamiques et découpés par l’environnement rocailleux introduisant les personnages principaux. Jusqu’à la présentation de Cooney dont on ne voit que la silhouette morcelée et les mains tremblantes, avant de découvrir son visage sortant de l’ombre dans la maison qui lui sert de logis. Ainsi donc, d’entrée de jeu, cadrages serrés et impacts visuels liés aux corps en présence installent un climat angoissant qui ne s’effacera jamais. Cette propension à la concentration de l’espace et des déplacements est également liée aux conditions de production d'Attack !, film à petit budget produit par Aldrich pour la United Artists. On remarquera cependant avec bonheur la fusion parfaite entre les moyens techniques mis à la disposition du cinéaste et ses ambitions narratives qui prouve, s’il en était encore besoin, la capacité d’épanouissement d'Aldrich au sein de productions modestes (auxquelles le réalisateur sera de plus en plus condamné avec les années). Ni la dramaturgie, ni les personnages ne seront en aucun cas affectés par ces conditions de production particulières. Les visages expressifs et les corps restent la priorité devant les scènes d’action peu nombreuses (mais ultra violentes).

Cooney est interprété par le petit et rondouillard Eddie Albert, dont le physique malléable ne semble donner que peu de prises au contact et renforce ainsi le sentiment de gêne et de frustration. Une petite virgule musicale, légère et ironique, lui est fréquemment associée lorsque le personnage se laisse envahir par sa névrose obsessionnelle, issue d’un traumatisme de jeunesse. Joe Costa, lui, est campé par le grand et sec Jack Palance ; son visage anguleux est justement découpé par la photographie très contrastée de Joseph Biroc, partenaire régulier du réalisateur. L’opposition entre les deux hommes est autant physique que psychologique. La troisième figure du triangle est le colonel Bartlett, joué par le grand et charismatique Lee Marvin. Essayant de faire le lien entre Cooney et Costa, soucieux du problème mais tentant d’arrondir les angles en ayant recours à l’intimidation et aux manœuvres les plus suspectes, il est le représentant corrompu d’un système tout aussi corrompu mais indispensable à la cohésion de l’armée et de la société en général. Ce trio est au cœur de l’univers aldrichien, le socle d’une réflexion sur l’Amérique qu'Aldrich répercute de film en film.

La corruption et la subversion du modèle américain, perverti par un mouvement perpétuel et irréfléchi proche de l’hystérie, sont au cœur du cinéma de Robert Aldrich. Plus témoin qu’accusateur, le cinéaste recherche plutôt l’étincelle de vie chez le personnage capable de faire preuve de courage pour échapper à cette aliénation. Qu’importe si ce personnage est en proie à des pulsions malsaines (la figure du héros propre sur lui n’existe pas chez Aldrich) ou s’il est victime de mésaventures douloureuses (son œuvre est parsemée de personnages tourmentés et torturés mentalement et / ou physiquement). La faculté de survivre l’emporte sur toute autre considération. En effet, si son cinéma met en présence des êtres cyniques, Aldrich, lui, ne l’est pas, glorifiant plutôt la vie et la lutte pour la survie. Dans Attaque !, Jack Palance est le "héros aldrichien" par excellence. Il est dur et violent, à la frontière du nihilisme, n’hésitant pas à frapper brutalement l’un de ses hommes pour négligence, et même à faire abattre froidement un SS prisonnier pour faire parler un soldat allemand capturé. Car il est avant tout un officier responsable, conscient de son devoir de meneur et tout entier tourné vers la protection de ses hommes. On retrouve d’ailleurs plus ou moins ce type de personnage dans Platoon (1986) d'Oliver Stone, à savoir le rude sergent Barnes interprété par Tom Berenger, dont la seule priorité est de mener à terme sa mission et de protéger ses soldats, toute autre considération étant accessoire. Joe Costa n’est pas jugé moralement, seuls ses actes comptent. Il est celui qui traduit le mieux le besoin impérieux qu’ont les personnages hargneux du réalisateur d’aller au bout de leurs forces, jusqu’à leur dernier souffle s’il le faut. Le spectateur n’est pas prêt d’oublier le visage de Jack Palance, figé dans une dernière expression de rage extatique, avec ses grands yeux révulsés.

C’est justement avec une violence inouïe pour l’époque que Robert Aldrich met en scène les quelques scènes d’action d'Attaque !. La séquence d’attaque du village dans laquelle la plupart des soldats trouveront la mort, puis celle qui voit Costa s’opposer à des chars, témoignent d’une sécheresse et d’une brutalité dans les plans qui décrivent une réalité horrifique. Comme il continuera de la faire dans la plupart de ses films suivants avec cet excès qui le caractérise, Aldrich expose et martyrise les corps. La sueur, le sang, la boue, les cris, les larmes, la pierre et le métal mélangés, tout concourt à organiser un tableau hyperréaliste d’une intensité et d’une agressivité presque sans pareilles en 1956 (seuls Samuel Fuller, William Wellman et peut-être Raoul Walsh avec Aventures en Birmanie ont œuvré dans ce sens).

La violence physique et psychologique imprégnant le film sont aussi l’expression de la violence sourde et discrète de la société des hommes. Ainsi Attaque ! ne se veut pas une dénonciation simpliste de la guerre sous toutes ses formes. Mais plutôt le constat réfléchi et implacable d’une aventure humaine pleine de bruit et de fureur, dans laquelle l’être humain est partagé entre ses instincts les plus noirs et sa noblesse d’âme. L’épilogue du film est assez éloquent en la matière. Les relations entre chacun des personnages atteignent un tel point d’incandescence que la frontière entre le Bien et le Mal n’est plus de mise. Sous l’ombre tutélaire d’un lieutenant-colonel Bartlett, s’imposant comme le gardien de valeurs morales totalement entachées et le représentant d’un système absorbant tous les coups portés contre lui, les braves soldats font le deuil de leurs récriminations, intègrent le mensonge et réécrivent l’histoire dans un sens plus favorable. Car il n’est plus temps de s’appesantir, le combat continue et il faut se remettre en mouvement (l’éternel mouvement aldrichien). Et c’est tout à l’honneur de ces hommes fourbus qui doivent poursuivre leur mission en tentant toujours d’échapper au fatalisme qui les poursuit, en ayant en tête l’image glaçante de leur lieutenant Costa, dont le visage affiche les stigmates de leur enfer sur Terre. N’hésitez pas à découvrir ou à redécouvrir ce portrait sans concession de la guerre qu’est Attaque !, Prix de la critique italienne au Festival de Venise 1956.

Dans les salles

Film réédité par Swashbuckler Films

Date de sortie : 30 mai 2012

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Par Ronny Chester - le 6 juillet 2003