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Critique de film
Le film

Atlantic City

L'histoire

Employée au restaurant d’un casino d’Atlantic City, Sally Mathews (Susan Sarandon) rêve de devenir croupière en France. Son mari, Dave, l’a abandonnée pour partir vivre avec Chrissie, sa soeur cadette. Un jour, elle voit débarquer Dave et Chrissie qui viennent à Atlantic City pour vendre de la cocaïne et subvenir aux besoins de leur futur enfant. Le couple demande à Sally de les accueillir. Elle accepte et rapidement Dave commence son commerce. Quelques jours après son arrivée, il rencontre Lou (Burt Lancaster), le voisin de palier de Sally, qui l’aide à revendre sa drogue. Lou est un ancien gangster nostalgique qui chaque soir observe Sally par sa fenêtre...

Analyse et critique

Les années 1970 ont vu l’émergence d’une nouvelle vague cinématographique aux Etats-Unis : de Martin Scorsese à Francis Ford Coppola en passant par Robert Altman ou Michael Cimino, cette période est considérée comme celle des "auteurs". Jusqu’à l’échec retentissant de La Porte du Paradis (Cimino, 1980), les grands studios ont été les heureux bénéficiaires d’œuvres extrêmement lucratives comme Taxi Driver, Conversation secrète ou Easy Rider. Durant ces années fastes, les dirigeants des studios mettaient tout en œuvre pour attirer ces cinéastes ambitieux dans leur giron, et certains d’entre eux eurent l’idée de se tourner vers l’Europe afin de séduire d’autres artistes en quête "d'exotisme américain". C’est ainsi que l’on vit Jean-Luc Godard traîner son regard passionné dans les studios Zoetrope (où il eut quelques projets qui n’aboutirent jamais), Milos Forman réaliser avec succès Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975), ainsi qu'Ingmar Bergman (L’Oeuf du serpent, 1977), Ridley Scott (Alien, 1979), Roman Polanski (Rosemary’s Baby, Chinatown), Costa-Gavras (Missing, 1981) ou donc Louis Malle.

En 1974, le cinéaste français réalise Lacombe Lucien dans lequel il retrace le parcours d’un jeune paysan qui rejoint la police allemande en 1944. Réalisé dans un style documentaire, ce long métrage choque une partie de la critique qui reproche à Louis Malle de ne pas avoir dénoncé l’Occupation. Le cinéaste se défend et déclare : « Si j'ai abordé des thèmes politiques... j'ai toujours cherché à montrer les contradictions et les complexités - l'opacité - d'une situation politique, plutôt qu'à prendre parti et à simplifier, dans le but de faire une démonstration, et le film est absolument authentique par son atmosphère, les personnages et tous les détails. » Néanmoins, les critiques s’acharnent et Louis Malle, écœuré, décide de quitter l’Hexagone et de tenter l’expérience américaine.

Trois ans après, il réalise La Petite, son premier film tourné outre-Atlantique, dans lequel il met en scène Brooke Shields, Keith Carradine et Susan Sarandon. Encore méconnue du grand public, cette dernière s’éprend de Malle avec lequel elle va partager trois années de sa vie. La Petite n’est pas un grand succès public ni critique, mais le travail de Louis Malle intéresse les studios qui lui proposent de nombreux projets : on évoque alors son nom pour tenir un rôle dans Greystoke (Hugh Hudson, 1984), puis on l’imagine derrière la caméra pour réaliser une version moderne de Robinson Crusoé, un biopic consacré à Stevie Wonder ou encore Le Parrain 3 ! Aucun de ces projets n’aboutit et Malle se réfugie avec ses enfants et Sarandon dans sa maison du Lot où il rédige ses mémoires (Louis Malle par Louis Malle). Le réalisateur projette ensuite d’adapter un roman de Joseph Conrad intitulé Victory, qu’il scénarise avec Susan Sarandon. Les studios sont enthousiasmés par l’idée, Robert Redford puis Paul Newman sont pressentis pour tenir le rôle principal, mais malheureusement le projet de Malle avorte encore une fois.

C’est à ce moment-là que Malle rencontre Denis Heroux, un producteur canadien. Subventionné par des fonds québécois, Heroux lui propose de réaliser un film basé sur le roman Le Voisin de Laird Koenig. En vue de son adaptation, le cinéaste se tourne vers John Guare, scénariste et auteur de pièces de théâtre à qui l’on doit notamment Six degrés de séparation (1993). L’écrivain s’entend à merveille avec Louis Malle et accepte le projet à condition de transposer le texte à Atlantic City. Louis Malle visite l’ancienne station balnéaire en pleine reconstruction et tombe sous le charme de cette ville has been ravagée par le chômage. Le tournage débute en septembre 1979 et prend fin trois mois plus tard.

A l‘instar de La Petite qui se déroule à La Nouvelle-Orléans, Atlantic City prend comme cadre une ville américaine. La station que les Américains surnommaient "le poumon de New York" est une cité en proie aux changements les plus profonds. Petite bourgade cossue du début de siècle, la ville fut frappée par une grave crise pendant les années 1960. Puis, rêvant de devenir le pendant Atlantique de Las Vegas, la communauté autorise les jeux d’argent vers la fin de la décennie 70. Le film se situe à cette période charnière où la municipalité rase les constructions qui ont fait la gloire d’Atlantic City et bâtit hôtels et casinos dans un esprit de conquête furieuse. Comme à son habitude, Louis Malle dresse un portrait documentaire de la société décrite dans son film et utilise les rues et les immeubles comme décors naturels. A l’instar de Martin Scorsese et New York, il filme la cité avec un regard à la fois amoureux et sans concession. Afin de renforcer cet effet réaliste, Malle finit par abandonner le score que lui a composé Michel Legrand et ne laisse finalement que très peu de place à la musique, préférant l’ambiance sonore de la ville avec ses bruits de moteurs, de klaxons, de foule ou de bâtiments en destruction. Le spectateur assiste alors à un portrait peu réjouissant d’une ville peuplée de "maquereaux", dealers, joueurs et autres paumés dont les rêves semblent s’être brisés sur les bords de l’Atlantique. A ce titre, la scène qui montre Lou Pascal (Burt Lancaster) faire sa tournée des parieurs dans des quartiers totalement délabrés est édifiante : les maisons ressemblent à des bicoques, le bitume a disparu et il n’y a pas le moindre signe de présence sociale (ni policiers, ni ambulance...). Louis Malle peint cette mégalopole comme un chaos (les plans de bâtiments détruits sont représentatifs de cette vision) au cœur duquel subsiste un espoir. Près de l’immeuble où résident les principaux protagonistes, on peut voir un panneau sur lequel est écrit : "Atlantic City, You’re back on the map". Ce slogan, qui s’appuie sur le développement des casinos, fait figure de promesse pour des habitants désespérés et leur donne une raison d’y croire. Parmi ces rêveurs, Malle nous invite à rencontrer Lou Pascal et Sally Matthews.

Autoproclamé "ancien gangster", le vieux Lou vit aux crochets d’une femme handicapée et acariâtre prénommée Grace. Ses seules distractions consistent à faire le bookmaker pour de pauvres parieurs et à observer sa voisine de palier, Sally Matthews (Susan Sarandon). Jeune femme en quête de liberté, Sally est employée dans le restaurant d’un casino où elle suit des cours pour devenir croupière professionnelle. Elle rêve de partir travailler à Monaco, terre des princesses, et voit débarquer son mari et sa sœur, deux jeunes hippies qui l’ont abandonnée pour vivre ensemble et qui sont désormais à la recherche d’acheteurs de quelques grammes de cocaïne. Au cœur de ce chaos, les évènements feront en sorte que Lou et Sally se rencontrent et tombent amoureux l’un de l’autre. Suite à un concours de circonstances, Lou s’enrichit puis décide de prendre Sally sous son aile et de l’aider à réaliser ses rêves. C’est également pour lui l’occasion de faire revivre un passé glorieux en s’habillant comme un gangster des années 40 et en faisant bénéficier son entourage de ses largesses. Dans le théâtre d’Atlantic City, l’aventure de Lou résonne avec nostalgie : tout comme cette ville abandonnée puis déchue, Lou retrouve une forme d’honneur et se prend à rêver d’une vie meilleure qu’il tente de calquer sur sa jeunesse. John Guare, le scénariste, caractérise également cet aspect de la personnalité de Lou grâce à quelques répliques dont « You should have seen the Atlantic Ocean in those days » : pour Lou, la ville d’autrefois était plus prospère, sa vie était plus exaltante et même l’Océan semblait plus beau !


De son côté, Sally incarne l'american dream selon Malle : petite employée, elle finira par quitter la cité pour partir réaliser son rêve ou, du moins, tenter sa chance. Toutefois, Louis Malle n’est pas Gary Marshall et son héroïne n’a pas grand chose en commun avec Pretty Woman ! Certes, le regard qu’il pose sur le rêve américain n’est pas totalement négatif, mais il reste tout de même bien ironique. Pour réussir à s’extirper de sa triste condition, Sally volera, mentira et abandonnera tous ses proches... Dans une allégorie pleine de sensualité, le cinéaste français filme son actrice se déshabiller puis se frotter les bras et les seins avec des citrons coupés. Sally expliquera à Lou que c’est pour enlever l’odeur de poisson qui imprègne son corps, mais il est évident qu’implicitement elle cherche ainsi à se débarrasser des stigmates laissés par son quotidien. De plus, en ridiculisant les aspirations néo-hippies de Chrissie et Dave, Malle se moque d’une autre forme d’idéalisme de la culture américaine que Dennis Hopper avait rendue culte avec Easy Rider (1969). Avec un regard triste, nostalgique et plein de compassion pour ses anti-héros paumés, la vision de l’Amérique selon Louis Malle évoque le regard que porte Bruce Springsteen, le poète du New Jersey, sur cette Amérique déboussolée mais pourtant passionnante. Dans une interview, Louis Malle déclara : « On voulait combiner l'ancien et le nouveau (...) Le personnage de Burt Lancaster (...) représentait le passé et le personnage de Susan Sarandon, qui habitait le même immeuble, représentait ces gens venus de toute l'Amérique, avec leurs rêves... C'est bien évidemment une métaphore de l'Amérique même. »

Pour incarner ses personnages, Louis Malle confie les deux rôles principaux à Susan Sarandon et Burt Lancaster. Si le choix de l’actrice s’imposait au regard de l’aventure qu’il vivait avec elle, il est irréprochable d’un point de vue artistique. Susan Sarandon, dont la carrière prend alors son envol, interprète le rôle de Sally avec une sensibilité hors norme : ses grands yeux et sa gestuelle laissent une impression de fragilité, de détermination ; et malgré une plastique qui ne rentre pas exactement dans le registre des bimbos de l’époque, elle irradie l’écran de sa sensualité ! A ses côtés, Louis Malle souhaitait voir Robert Mitchum. Malheureusement le grand Bob sortait d’un lifting et souhaitait alors se réserver pour des personnages âgés de moins de 45 ans ! Finalement, le metteur en scène choisit Burt Lancaster, dont il avait pu apprécier les performances dans Le Guépard (Luschino Visconti, 1963) et 1900 (Bernardo Bertolucci, 1976). Devant la caméra du « froggy », comme il aimait l‘appeler, Lancaster offre une prestation exceptionnelle : son regard, sa démarche, son phrasé et chacun de ses gestes concourent à donner vie au personnage de Lou. Superbement dirigé par Louis Malle, il obtient une nomination aux Oscars et remporte le BAFTA du meilleur acteur en 1981.

Louis Malle est également nommé aux Oscars mais n’obtient pas la récompense dont il rêvait tant. Encore une fois, son film ne rencontre pas un grand succès mais la critique est élogieuse. Il remporte le Lion d’Or à Venise et pour beaucoup, Atlantic City est considéré comme le meilleur film américain du cinéaste. Il est vrai qu’aux côtés du superbe et troublant Fatale (1992), ce long métrage est une belle réussite. Aujourd’hui, de nombreux jeunes réalisateurs quittent la France pour tenter l’expérience américaine. Souhaitons-leur d’emprunter les traces laissées par Louis Malle, de préserver leur indépendance et leur talent comme avait si bien su le faire le cinéaste français.

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 15 avril 2005