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Critique de film
Le film

Artistes et modèles

(Artists and Models)

Partenariat

L'histoire

Rick Todd (Dean Martin) et Eugene Fullstack (Jerry Lewis) habitent tous deux un petit appartement à Greenwich Village ; ils sont toujours sans le sou mais ne désespèrent pas de trouver la gloire et la fortune dans leur bonne vieille ville de New York. Rick souhaite pouvoir continuer à peindre et Eugene à écrire des histoires pour les enfants. En attendant de pouvoir vivre de leur passion, ils testent de multiples petits boulots mais leur maladresse leur vaut d'être renvoyés par tous leurs employeurs. Eugène est un grand dévoreur de comic books, notamment ceux dont l’héroïne est Bat Lady. Le hasard fait que l’auteur de cette bande dessinée, Abigael Parker (Dorothy Malone), habite le même immeuble que lui. Eugene se presse d’aller la voir et tombe nez à nez avec la femme qui lui sert de modèle pour le personnage de la femme chauve-souris et qui n’est autre que Bessie Sparrowbush (Shirley MacLaine), la secrétaire de Murdock, l'éditeur de ses bandes dessinées préférées. Bessie, qui croit fort à l'astrologie, est persuadée qu'Eugene est l'homme de sa vie tandis que Rick tombe amoureux d'Abigael. Murdock demande à cette dernière d'insuffler toujours plus de sang et de sexe au travers de ses histoires pour satisfaire la demande de ses jeunes lecteurs (au grand dam des ligues puritaines). Elle refuse et Rick saute sur l'occasion pour se placer auprès de l'éditeur ; il conçoit l’idée de prendre le super-héros onirique d’Eugène (Vincent le Vautour) comme modèle pour écrire une BD qui devrait les emmener vers des sommets...

Analyse et critique

Après s’être prise de passion pour des tandems comiques tels Laurel et Hardy, Abbott et Costello ou encore Bing Crosby et Bob Hope, vers la fin des années 40 l’Amérique s’est entichée d’un nouveau duo, celui formé par Jerry Lewis et Dean Martin. Les deux comédiens seront réunis à l’écran à seize reprises sous la direction des interchangeables Hal Walker, George Marshall ou Norman Taurog, avant de passer entre les mains de Frank Tashlin pour Artistes et modèles (Artists and Models) en 1955 et Un vrai cinglé de cinéma (Hollywood or Burst) l’année suivante, deux films qui marqueront la fin de leur association. Les deux futures duettistes commencèrent leur carrière dans des salles de spectacle : Dean Martin imitait Bing Crosby et Tony Martin tandis que Jerry Lewis, sur scène avec ses parents depuis l’âge de 5 ans lors des tournées du cirque Borscht, mettait au point des numéros de mime. En 1946, suite à un malentendu, ils se retrouvèrent ensemble au Club 500 d’Atlantic City : le répertoire du crooner entrecoupé par les facéties et les grimaces du "clown" fut d’emblée un triomphe. A partir de ce moment-là, toutes les boîtes de nuit, chaînes de télévision ou de radios s’arrachèrent le tandem ; leur dynamisme et leurs bouffonneries déclenchaient l’hilarité partout où ils se produisaient. Mais c’est Hal Wallis à la Paramount qui tira le gros lot en leur faisant signer un contrat de cinq ans à raison de 10 000 dollars par semaine. Leur consécration fut internationale et ils comptèrent parmi les plus grosses stars hollywoodiennes dans cette première moitié de décennie 1950.

Au cinéma, ils débutèrent dans My Friend Irma en 1949 puis, comme le firent leurs prestigieux prédécesseurs (Laurel et Hardy, Les Marx Brothers, Abbott et Costello, Bob Hope et Bing Crosby), ils parodièrent à peu près tous les grands genres hollywoodiens, Jerry Lewis jouant les gringalets benêts, timides et gaffeurs, alors que son partenaire se mettait dans la peau de séducteurs flegmatiques et impertinents. Les spectateurs étaient ravis : les films du duo leur apportaient les ingrédients qu’ils recherchaient : un cocktail assez explosif de délire trivial, de pitreries grimaçantes et bruyantes, de chansons langoureuses, de gag à foison et de jolies filles souvent à moitié dénudées. En revoyant aujourd’hui la plupart de ces comédies, on pourra à juste titre être circonspect quant au succès qu’elles remportèrent, tellement il est désormais difficile d’en rire tout du long à gorge déployée. La plupart de ces 16 films furent effectivement bien médiocres mais le duo termina son association par deux œuvres signées Frank Tashlin, réputées pour être leurs meilleures, Artistes et modèles étant d’ailleurs le seul des 16 films à avoir été reçu avec clémence par la critique française. Cartooniste pour la Warner (sur Bugs Bunny entre autres) aux côtés de Tex Avery, Chuck Jones ou Bob Clampett, puis gagman pour Bob Hope ou Red Skelton, Frank Tashlin vint tout naturellement à la mise en scène et son style fut admiré par certains intellectuels français, Jean-Luc Godard étant son défenseur le plus fervent. Il osa les gags les plus culottés et extravagants, utilisa le Technicolor le plus criard et écrivit des scénarios parmi les plus fous et débridés qui furent. Ainsi il fut un peu le précurseur des rois de la parodie outrancière, les Mel Brooks ou ZAZ, même si sa filmographie fut finalement pour le moins très inégale - sa fin de carrière se révélant même calamiteuse.

Après les deux comédies que réalisa Frank Tashlin avec la paire Lewis / Martin, les deux acteurs se séparèrent. Il faut dire que les querelles étaient incessantes entre les duettistes ; elles naissaient surtout du fait que le perfectionniste et travailleur Jerry Lewis supportait de moins en moins la nonchalance et la paresse de son partenaire, qui ne songeait avant tout qu’à profiter de l’existence et à jouer au golf. Lewis affligé par la fainéantise de Martin, Martin en ayant assez d’être de plus en plus considéré comme le faire-valoir de Lewis... la rupture semblait inévitable et elle eut bien lieu alors que leur seizième film triomphait à nouveau au box-office. Jerry Lewis en vint tout naturellement à la réalisation, auteur complet de la plupart de ses films suivants, alors que Dean Martin se spécialisa (surtout en cette même fin de décennie) dans le drame - l’un de ses films les plus célèbres ayant été le magnifique mélodrame de Vincente Minnelli où il était aux côtés de Frank Sinatra et Shirley MacLaine, Comme un torrent (Some Came Running). Mais revenons-en au film qui nous intéresse ici, Artistes et modèles, avec, pour accompagner notre célèbre duo non moins que la toute jeune Shirley MacLaine ainsi que l’actrice qui allait devenir l’une des égéries de Douglas Sirk, Dorothy Malone. Un quatuor gagnant qui fait tout le sel de cette grosse farce musicale qui comporte son lot de séquences hilarantes mais qui malheureusement ne tient pas le rythme sur la durée, se terminant même assez laborieusement à partir du moment où la satire de la bande dessinée se transforme en une parodie lourdingue des films d’espionnage.

Pour ce genre de délire loufoque et de parodie débridée, il ne fallait certes pas s’attendre à un film constamment drôle ou parfaitement rythmé, car très rares sont ceux qui sont arrivés à tenir la distance, pas même le plus célèbre d'entre tous, Hellzapoppin. Si Frank Tashlin fourmillait d’idées de mise en scène, si son utilisation criarde du Technicolor était assez jubilatoire et s’il n’avait pas son pareil pour concocter de désopilants gags apocalyptiques au timing parfait, il n’était pas forcément un excellent réalisateur. Sur la durée, ses histoires tournaient vite assez court et la plupart de ses films s’essoufflaient souvent après la première heure. Il en va de même pour Artistes et modèles. Nous aurons néanmoins pu largement profiter d’une satire de l’univers éditorial des bandes dessinées (qui semblera aujourd’hui gentillette), ainsi que de la raillerie (pas bien méchante non plus) d’une Amérique livrée à un furieux consumérisme et de son puritanisme paranoïaque concernant les méfaits des comics sur la jeunesse de plus en plus avide de violence et de sexe. A ce propos, il faut avoir vu le jeune George Winslow (avec sa voix ayant mué trop vite) réclamer à l’éditeur plus de sang dans les prochaines aventures de Bat Lady. Inénarrable séquence, tout comme un bon lot d’autres scènes qui valent leur pesant de fous rires à condition de n’être allergique ni aux grimaces de Jerry Lewis ni à celles d’une Shirley MacLaine toute aussi dynamique et survoltée que son partenaire, et qui confirmait après son inoubliable prestation dans le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock, Mais qui a tué Harry (The Trouble With Harry), qu’il allait désormais falloir compter sur elle. Son interprétation expressément massacrante (assourdissante et fausse) de la chanson Innamorata (tout en dansant dessus sans aucune grâce) est une séquence absolument géniale, hilarante, un sommet réjouissant de mauvais goût assumé, surtout après avoir entendu cette même mélodie langoureusement interprétée par Dean Martin cinq minutes plus tôt.

Parmi les autres motifs de jubilation, on trouve de bonnes chansons signées Harry Warren et Jack Brooks (When you pretend, You look so familiar, The Bat Lady, Artists and Models), une sexualité plutôt exacerbée pour l’époque, de savoureuses apparitions en guest stars de Jack Elam, Eva Gabor ou Anita Ekberg, des private jokes délectables en direction des acteurs eux-mêmes, voire d’autres films tel Rear Window (Fenêtre sur cour) et bien évidemment des séquences d’anthologie comme celle, au timing parfait, des montées et descentes d’escalier de Jerry Lewis allant répondre au téléphone deux étages en-dessous et se terminant par une séance de mime à la Harpo Marx, celle du repas frugal du même Lewis composé d’un seul haricot, celle de la séance de massage "élastique et embrouillée" de Lewis (comprenne qui verra la scène), celle - poétique - au cours de laquelle ce dernier joue sur un piano imaginaire, le plan des visages déformés au travers des fontaines d’eau... En revanche, The Lucky Song, le numéro musical dans la rue entre Dean Martin et les enfants, même si plaisant, rappelle trop celui quasi identique mais bien plus harmonieux présent dans Un Américain à Paris de Vincente Minnelli avec Gene Kelly chantant I Got Rhythm. En résumé, Artistes et modèles est une gentille satire sur les dangers, qu’aux yeux de la société puritaine américaine, représentait la bande dessinée pour les enfants - une thématique toujours d’actualité si l’on remplace la BD par les jeux vidéo ou d'autres avancées technologiques vilipendées aujourd’hui par le même genre "d’intégristes réactionnaires" adeptes du c’était mieux avant. Bref, même s'il n'est pas réussi dans sa totalité (en gros, une bonne dernière demi-heure nettement plus faible), Artistes et modèles est un film sain qui démontre l’absurdité de telles psychoses. Amateurs de comédies absurdes, expressément kitsch et délirantes, voici un film fait spécialement pour vous !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR: FLASH PICTURES

DATE DE SORTIE : 10 juillet 2013

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Par Erick Maurel - le 9 juillet 2013