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Critique de film
Le film

Arsenal

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L'histoire


1918. Tandis que les soldats périssent sur le front ukrainien, la population est exsangue. La compagnie du soldat Timosh déserte et rentre à Kiev. Revenu dans sa ville natale, Timosh fédère autour de lui un peuple harassé qui voit dans le bolchevisme la seule issue possible aux malheurs qui l’accablent. Après la Révolution de février, le gouvernement central est aux mains de la bourgeoisie. Timosh exhorte les ouvriers de l’arsenal maritime à se lancer dans une grande grève. Le gouvernement russe décide de noyer cette fronde dans le sang...

Analyse et critique

Alexandre Dovjenko est originaire d’une famille de paysans ukrainiens. D’abord instituteur, il fait partie de l'Armée Rouge entre 1917 et 1919. Il prend ensuite la fonction de Secrétaire du Parti à l’Enseignement, puis celui de Directeur des Beaux-arts de Kiev (il écrit de nombreuses critiques d’art et de théâtre) avant d’être nommé au Commissariat du Peuple pour la Modernisation. Ces différentes fonctions l’amènent à voyager de Kiev à Karkhov, mais aussi en Pologne et en Allemagne où il est nommé diplomate. Une carrière politique assez fulgurante, qu’il abandonne à trente ans pour se consacrer à sa passion pour le cinéma. Il est accueilli à la Ciné-fabrique d’Odessa et commence, quelques jours à peine après en avoir franchi la porte, à réaliser ses premiers films, pour la plupart des "agit films" (dont un nommé Ceux de l’Arsenal, qui évoque le futur Arsenal). En 1928, il signe Zvenigora, son premier grand film, œuvre qui selon Sergeï M. Eisenstein montre « la naissance d’un maître. » Plus tard, un Georges Sadoul dithyrambique évoquera pour sa part « le plus grand poète épique qu’ait jamais produit le cinéma. » Dovjenko s'est attaché dans son œuvre à magnifier son Ukraine natale, mais aussi la lutte du peuple, construisant souvent un parallèle entre les hommes et la terre russe. Il aborde ces deux thèmes de façon poétique, lyrique et emportée, notamment dans sa "trilogie ukrainienne" composée de Zvenigora, La Terre et Arsenal.

« Il me fallut une quinzaine de jours pour écrire le scénario et six mois pour tourner et monter le film. Arsenal était un film cent pour cent politique. En le faisant, je m'étais chargé de deux missions : d'abord démasquer le nationalisme ukrainien, réactionnaire et chauvin, ensuite me faire le chantre de la classe ouvrière ukrainienne... » Arsenal est effectivement un représentant parfait de ce cinéma soviétique qui entend éduquer le peuple, lui transmettre une vision politique, lui faire partager des idéaux, offrir un socle commun à une humanité dispersée. Arsenal s'ouvre sur les horreurs du front, les campagnes dévastées, la misère des soldats et du peuple. Les images de Dovjenko frappent par leur charge émotionnelle et leur capacité d'abstraction, comme ce soldat devenu fou qui nous regarde hilare et dont le rictus désespéré porte toute l’abomination guerrière. Ailleurs, un paysan battant son cheval décharné suffit à montrer la douleur du peuple ukrainien et son désespoir. Comme c’est l’homme qui guide les films de Dovjenko, le souci d’Arsenal est de montrer d'abord ce qui s’est passé dans leur cœur et qui s’est ensuite concrétisé en actes. La mutinerie des soldats, la fronde face au gouvernement nationaliste, la grève générale bientôt noyée dans le sang : tous ces évènements historiques nous marquent profondément car avant de les évoquer Dovjenko, par son humanisme forcené, nous a fait partager le sort de ses frères.

On l'a vu, Eisenstein était un admirateur des films muets de Dovjenko. On retrouve effectivement dans Arsenal le goût de la métaphore cher au réalisateur de La Grève, comme cet accident de train montré à l’écran par un accordéon qui s’écrase. Mais, loin de l’intellectualisation du cinéma et du souci constant de maîtrise à l’œuvre chez Eisenstein, Dovjenko se laisse porter par sa sensibilité, sa musique intérieure. Ses films sont de véritables poèmes et ses images atteignent une pureté lyrique rare. La Terre ou Arsenal palpitent au rythme du cœur russe et de l’histoire de la lutte communiste. Dans Arsenal, les images magnifient la foi politique, l’enthousiasme et l’héroïsme de la lutte, la fierté de celui qui se dresse devant le tyran, l'immortalité qu'il acquiert en se sacrifiant. Lorsque Timoch brave les soldats nationalistes, il se tient debout face à eux, le torse découvert. Et lorsque les balles pleuvent et que son corps devrait en être criblé, Dovjenko le montre toujours droit, les yeux grands ouverts, et ce sont ses assassins qu'il fait disparaître dans un fondu au noir. La force d'évocation d'Arsenal tient dans le fait qu'un grand mouvement politique est vécu à hauteur d’homme. Alors que ses compatriotes cinéastes préfèrent mettre en avant la masse presque indistincte du peuple plutôt que des individus, Dovjenko filme des personnages. Chez lui, les petites gens acquièrent la stature de héros, pas pour ce qu'ils représentent, mais tout simplement pour ce qu’ils sont. Alexandre Dovjenko s'explique ainsi : « La goutte de rosée peut être à elle seule le miroir qui reflète le monde et la société toute entière. Et si notre pays est un grand pays, c’est que les petites gens y sont grands. »

Ce qui compte pour Dovjenko, c’est de faire vibrer les sentiments humains par la grâce du cinéma. Il développe ses personnages au-delà de leurs seules contributions au thème du film. De la même façon, plutôt que d’aller directement au sujet, au message, il préfère broder, dépasser le simple cadre de l'évènement pour l’inclure dans un plus grand mouvement, un mouvement historique, social mais aussi géographique et humaniste. Dovjenko rejette l’approche réaliste chère à un certain cinéma soviétique. Ce qu’il souhaite, c’est coucher sur la pellicule le cœur des hommes, la richesse prodigieuse de l’âme humaine ou ses terribles abîmes, la magnificence de la nature... en bref, l’essence des choses et des êtres. Dovjenko préfère donc la stylisation, l'usage de métaphores hyperboliques à un vérisme qui lui interdirait d'atteindre cette valeur universelle qu'il recherche.

Chaque plan d'Arsenal montre un cinéaste possédant un sens aigu de la composition des cadres. Dovjenko était d’ailleurs peintre (mais aussi caricaturiste) avant d’être cinéaste. On a ainsi affaire à des plans-tableaux conçus comme indépendants, chacun racontant une histoire de manière presque autonome. Le montage entrechoque ces plans et ne joue pas sur leur contiguïté à la manière d’un Eisenstein ou d’un Poudovkine. Un rythme singulier se dégage ainsi du film, un art de l’enchaînement extrêmement novateur qui joue sur le conflit et la collision. Ses plans, qui semblent si minutieusement préparés (dans l’utilisation des lumières, des lignes de fuites, de la verticalité ou de l’horizontalité, des contrastes...) sont en fait souvent improvisés au moment du tournage en fonction du paysage, du décor ou des acteurs. Arsenal fait partie de ces films qui semblent être en prise directe avec le monde, et l'on comprend Tarkovski lorsqu'il déclare : « Si l’on doit me comparer à quelqu’un, cela devrait être à Dovjenko. Il fut le premier réalisateur pour qui le problème de l’atmosphère était important, et il aimait passionnément sa terre. » Arsenal est un film inoubliable, et ses images d’une incroyable force poétique et lyrique font partie des plus beaux moments que le cinéma muet nous ait offert.

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Par Olivier Bitoun - le 11 février 2009