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Critique de film

L'histoire

Le jeune Martin Arrowsmith (Ronald Colman), issu d'une famille de pionniers du Middle West, se destine à l'étude de la médecine. Sous l'influence du Professeur Gottlieb (A.E. Anson), il découvre la recherche scientifique et décide d'en faire son métier. Mais, la route sera longue pour atteindre son but. Sa rencontre fortuite avec Leora Tozer (Helen Hayes), une infirmière douée d'une forte personnalité qui devient son épouse, le pousse vers l'exercice de la médecine pour des motifs purement économiques. Après plusieurs années de labeur sans gloire comme médecin de campagne dans une petite ville du Dakota du Sud, il réussi à soigner des vaches malades démontrant ainsi l'incompétence du vétérinaire local. Fort de ce succès, il rejoint Gottlieb à New York. Au sein du prestigieux McGurk Institute, il travaille sans relâche, imprégné seulement de l'idée de l'avancement des sciences. Ses convictions et son ambition seront remises en cause lors d'une mission dans une île des Caraïbes, en proie à une épidémie de peste, où il part tester un nouveau sérum en compagnie du Dr Sondelius (Richard Bennett)...

Analyse et critique

Quand Arrowsmith sort sur les écrans new-yorkais le 7 décembre 1931, le film devient rapidement un succès au box-office et figure parmi les dix meilleurs films de l'année sélectionnés par le New York Times. Ce succès critique et public est étonnant pour un film dépourvu de glamour et d'une sécheresse inhabituelle. Mais, il ne faut pas oublier que dans ces premières années du parlant où tant de carrières se sont défaites, l'anglais Ronald Colman est une star de première grandeur. Il est l'une des rares stars du muet avec Garbo à avoir franchi le mur du son sans aucun effort. Pour avoir une idée du type de reconnaissance dont jouissait Colman avant de tomber dans un oubli immérité, on doit mentionner qu'il est cité dans des films aussi différents que Sylvia Scarlett (1936) de Cukor (Katharine Hepburn insiste pour que Dennie Moore lui dessine une moustache à la Colman) et Amarcord (1973) de Fellini où le propriétaire du cinéma porte son nom et la fameuse moustache.

A cette époque United Artists, dont Samuel Goldwyn fait partie, traverse une mauvaise passe avec toutes ses stars et actionnaires (G. Swanson, M. Pickford, D. Fairbanks Sr.) qui ont perdu leur pouvoir au box-office. Seuls les films de Colman font des bénéfices. C'est dire l'importance de l'enjeu. Le producteur exécutif du film, Arthur Hornblow Jr., qui n'est pas mentionné au générique, a probablement eu une importance non négligeable dans la qualité du film. Plus tard, il produira des classiques tel que L'Extravagant Mister Ruggles (Ruggles of Red Gap, 1935) de Leo McCarey. L'autre ingrédient majeur est le scénariste Sidney Howard. Cet excellent dramaturge a été recruté par Goldwyn en 1929 et a déjà écrit trois scénarios, délicieux mélange d'humour et de suspense, pour des films de Colman. Il est, en outre, un ami du romancier Sinclair Lewis, ayant déjà adapté un de ses romans, Dodsworth, pour la scène de Broadway. Sidney Howard n'est associé aujourd'hui qu'à Autant en emporte le vent, son dernier scénario, écrit peu de temps avant sa mort prématurée à l'âge de 48 ans.

Le romancier Sinclair Lewis, Prix Nobel de littérature en 1930, est bien peu publié, de nos jours, dans la langue de Molière. Les cinéphiles se souviennent de lui grâce au film de Richard Brooks, Elmer Gantry (1960). Mais, ce chef-d'œuvre corrosif qu'est Arrowsmith, publié en 1925, est oublié en France. Sinclair Lewis y brosse un portrait au vitriol du monde de la médecine avec ses opportunistes, de l'hypocrisie des petites villes américaines et des scientifiques dévorés par leur ambition plutôt que cherchant le bien de l'humanité. Un tel sujet est extrêmement novateur dans ces premières années du parlant, mais le risque se révèle payant.

John Ford, alors sous contrat à la Fox, n'est choisi comme metteur en scène qu'après l'achèvement de toute la partie préproduction. Il travaillera néanmoins sur le scénario avec Sidney Howard sur quelques points importants. Si ce film fait partie des moins connus de Ford, c'est qu'il entre moins facilement dans le moule de la politique des auteurs. Mais Ford semblait beaucoup l'apprécier:  « C'était une très bonne histoire et je pense encore maintenant que c'est un film très moderne. » Il donne une impulsion et une vitalité au film, évitant totalement le côté théâtre filmé qu'ont beaucoup de films de cette époque. Il trouve un allié de génie dans le directeur de la photo, Ray June, qui dessine des ombres puissantes et des clairs-obscurs étouffants dans la droite ligne des films expressionnistes allemands. Le directeur artistique Richard Day crée un McGurk Institute dans un style Art Déco monumental qui reflète bien la suffisance de ses managers.

Les films américains ont une fâcheuse tendance à idéaliser considérablement les médecins à l'écran. Ils sont inévitablement paternalistes, omniscients et regardés comme des figures supérieures. La seule autre image est celle du médecin déchu en attente de rédemption tel Thomas Mitchell, amateur de la dive bouteille dans La Chevauchée fantastique (Stagecoach, 1939) de J. Ford. Pour la première fois, grâce à Arrowsmith, nous avons à l'écran un portrait honnête de médecin avec ses faiblesses et ses interrogations. La scène où il est appelé en pleine nuit au chevet d'une enfant atteinte de diphtérie est exemplaire. Colman maintient juste la bonne distance entre patient et médecin : il est légèrement en retrait sans empathie ou condescendance excessive. D'ailleurs, John Ford ne nous montrera jamais le visage de la patiente. La gravité de son état nous sera suggérée uniquement par un gros plan de Ronald Colman en train de l'examiner. Malgré ses efforts, il ne pourra sauver l'enfant. Ce dénouement inhabituel pose d'emblée le thème de l'échec bien à l'opposé de la vision du gagnant que chérit l'Amérique. D'ailleurs le film est très inhabituel aussi par son souci de montrer les minorités ethniques qui font de l'Amérique des années 30 un melting pot complexe : fermiers scandinaves ânonnant l'anglais, Italiens des petites villes, brasseurs allemands de Minneapolis ainsi que ses scientifiques issus d'Allemagne (Professeur Gottlieb) ou de Suède (Dr Gustav Sondelius). Autre aspect novateur : lors de l'expédition dans une île des Caraïbes, Arrowsmith fait la connaissance d'un médecin noir, excellemment interprété par Clarence Brooks, qu'il traite d'égal à égal. A une époque où les acteurs noirs pouvaient espérer, au mieux, être des serviteurs, c'est un exemple quasiment unique de non-discrimination !

Le personnage féminin central du film est Leora Tozer, l'épouse d'Arrowsmith, à laquelle Helen Hayes donne un relief remarquable. Elle est têtue, pleine d'énergie et prête à affronter la bigoterie de ses parents ; en un mot, une femme moderne bien que cantonnée dans le rôle d'épouse par la société de l'époque. John Ford filme brillamment sa rencontre avec Arrowsmith dans un couloir d'hôpital. Il s'avance pressé et l'interroge d'un ton un peu abrupt, tentant maladroitement d'imposer son autorité. Elle lui répond avec insolence et il perd contenance. Quelques mots échangés et il lui donne rendez-vous pour dîner. C'est probablement la rencontre la plus courte de l'histoire du cinéma : la scène ne dure que 1 mn 40 ! Mais, durant ces courts instants, les acteurs ont réussi à exprimer une gamme étonnante de sentiments. De même, la cérémonie de mariage est certainement l'une des moins romantiques : ils prêtent serment devant un employé municipal débordé qui leur réclame deux dollars. Leora (Helen Hayes) simple et sans chichi est puissamment contrastée avec Joyce Lanyon (Myrna Loy) que Martin rencontre lors de son expédition. Cette sirène sophistiquée et sûre de son charme est immédiatement attirée par Arrowsmith, par bien des points son contraire. Leur attirance réciproque n'est que suggérée (il manque probablement plusieurs scènes cruciales de Myrna Loy dans cette copie, voir ci-dessous).

La recherche scientifique est un thème qui n'a été que peu abordée par le cinéma américain à part quelques biographies pontifiantes de grands savants comme La Vie de Louis Pasteur (The Story of Louis Pasteur, 1935) de William Dieterle et Madame Curie (1944) de Mervyn LeRoy ou une tentative ratée de Frank Borzage avec La Lumière verte (Green Light, 1937) plombée par son scénario. Le film ne trahit pas l'esprit de Sinclair Lewis ; il conserve son mordant et dresse le portrait fidèle d'un monde scientifique très moderne. On y trouve aussi bien le Professeur Gottlieb (A.E. Hanson), immigré allemand qui insuffle son amour des sciences à Arrowsmith, le Dr Sondelius, le scientifique de terrain qui combat les épidémies, interprété de façon exubérante par Richard Bennett (père de Constance et Joan Bennett) que le Dr Tubbs (Claude King), le directeur du McGurk Institute, prêt à tous les mensonges pour générer de la publicité. Le film offre également une réflexion moderne sur les buts de la recherche scientifique. Le message n'est jamais moralisateur. Il reste ambigu sur les réponses : faut-il sauver des malades à tout prix et ignorer la rigueur scientifique qui seule permet d'avancer dans la connaissance ?

Le caractère de Martin Arrowsmith est parfaitement résumé dans cette prière profane qu'il fait, seul dans son nouveau laboratoire : « Seigneur, aiguisez mon jugement et préservez-moi de la hâte. Aidez-moi à combattre toute vanité. Faites-moi rechercher mes erreurs. Faites-moi persévérer jusqu'à ce que mes résultats soient prouvés. Seigneur, donnez-moi la force de ne pas me fier à Dieu ! » Ronald Colman trouve ici un de ses rôles majeurs. Il insuffle énergie et impétuosité au personnage. Peu doué pour la diplomatie, supportant difficilement le mensonge, il traverse le film d'un pas vif et nous entraîne vers sa destinée. Son jeu nuancé est plus proche de celui d'un interprète moderne comme Dirk Bogarde que des stars de l'époque. Sinclair Lewis, qui fut absolument ravi par la qualité du film, le remerciera personnellement de son interprétation. Quant à John Ford, un réalisateur avare de compliments, il dira : « Personne ne reconnaissait quel grand acteur il était. Il faisait tout avec une telle facilité. Il était le meilleur acteur que j'ai jamais connu. »

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