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Critique de film
Le film

Annie, reine du cirque

(Annie Get your Gun)

L'histoire

Champion de tir que la modestie ne risque pas d’étouffer, Frank Butler (Howard Keel) est la grande attraction du Show de Buffalo Bill. A Cincinnati, où le spectacle s’arrête, on lui trouve un adversaire en la personne d’Annie Oakley (Betty Hutton), une femme rustre, impétueuse et sans éducation. Annie, qui n’est jamais sortie de sa campagne, tombe en pâmoison devant ce bellâtre de Frank qui n’y fait pas attention et préfère se vanter devant elle de ses nombreuses conquêtes féminines, achevant de lui fendre le cœur en lui décrivant sa femme idéale. Quoi qu’il en soit, un concours de tir est organisé entre eux ; Annie en sort vainqueur et devient l’assistante de l’homme dont elle est tombée folle amoureuse. Buffalo Bill (Louis Calhern) tente, à l’insu de Frank, de faire d’Annie la nouvelle vedette de son spectacle, soutenu par Sitting Bull (J. Carrol Naish) qui ne cesse de tarir d’éloges sur cette femme qu’il décide de prendre sous sa protection. Ne supportant pas qu’on lui vole la tête d’affiche, ce matamore de Frank quitte la troupe pour se rendre chez sa principale concurrente, celle de Pawnee Bill (Edward Arnold). Buffalo Bill part en tournée de l’autre côté de l’Atlantique où Annie est fêtée par toutes les têtes couronnées européennes. Mais Frank lui manque grandement...

Analyse et critique

Quelques années avant la naissance du western au cinéma qui contribuera à développer le mythe d’un Far West romancé, agité, coloré et aventureux, c’est surtout grâce au spectacle de Buffalo Bill que les Européens (et même les Américains d’ailleurs) auront pu découvrir les grands mythes de cet Ouest indompté ainsi que les clichés qu’ils véhiculaient dès lors. Des millions de spectateurs purent alors assister, les yeux éberlués, à des reconstitutions spectaculaires de chasse au bison et d’attaques de diligence par des Indiens farouches et bariolés, à l’arrivée in extremis de la cavalerie au son du clairon, à des acrobaties à cheval, à du rodéo et à des séances de tir à la carabine par des virtuoses dont la fameuse Annie Oakley, héroïne du film de George Sidney après avoir déjà empruntée les traits de Barbara Stanwyck dans le médiocre La Gloire du cirque (Annie Oakley) de George Stevens en 1935. De 1883 pour sa première représentation à Omaha (Nebraska) avec pour nom The Wild West Rocky Mountain and Prairie Exhibition jusqu’en 1912 (le show s’étant entretemps fait renommer The Buffalo Bill's Wild West Show), le spectacle de William Cody, destiné à recréer l’atmosphère de l’Ouest sauvage américain, connait un important succès partout où il passe mais il n’arrive pourtant pas à rentrer dans ses frais. Après une tournée européenne qui lui assure la notoriété, Cody retourne aux USA sans un sou et décide de s’associer avec son concurrent le plus direct, Pawnee Bill, le célèbre chef Sioux Sitting Bull finançant de son côte cette nouvelle association. C’est un peu cette histoire que nous raconte la comédie musicale de George Sidney, en même temps que l’évocation de la vie de "la fille la plus rapide de l'Ouest" et la romance imaginaire qui lie celle-ci à un autre tireur d’élite, Frank Butler.

Quatre ans après The Harvey Girls, déboule donc sur les écrans de cinéma américain le deuxième "musical westernien", en provenance de Broadway cette fois (qui a connu plus de 1 000 représentations par Ethel Merman dans le rôle titre) mais à nouveau réalisé par George Sidney. Si Annie, reine du cirque reste dans nos contrées assez peu connu, il n’en est pas de même de l’autre côté de l’Atlantique où il bénéficie d’une grande notoriété. Ce fut non seulement l’un des plus gros succès de l’année 1950, l’un des musicals qui rapporta même le plus à la MGM, mais le fait qu’il soit ensuite devenu quasiment invisible durant pas moins de trois décennies lui a fait acquérir un statut de film culte. Ce qu’on sait moins, c’est que ce fut également l’un des tournages les plus laborieux de l’histoire de la comédie musicale. Ce devait être au départ un nouveau véhicule pour Judy Garland qui aurait retrouvé à cette occasion "The Wizard of Oz", à savoir Frank Morgan, le tout sous la direction du génial Busby Berkeley. Mais Howard Keel, suite à une chute de cheval, est blessé et Frank Morgan meurt inopinément durant le tournage. Quant à Judy Garland, fatiguée physiquement, psychologiquement et nerveusement, elle ne supporte pas le traitement sans ménagement que lui fait subir le dictatorial metteur en scène. On prie ce dernier de faire ses bagages, et il est immédiatement remplacé par Charles Walters qui avait toujours rêvé de réaliser ce film, d’autant plus que le scénariste est le même que celui qui lui avait écrit son premier succès, le superbe Parade de Printemps (Easter Parade). Malgré le fait qu’elle ait préenregistré toutes les chansons écrites par Irving Berlin, au vu son déplorable état de santé Judy Garland est à son tour suspendue. Enfin, c’est en lisant la presse que Walters apprend qu’il est lui aussi remplacé par George Sidney dont le père est le vice-président du studio du lion.

Mais ce n’est pas pour autant que le tournage peut reprendre tout de suite, car la nouvelle actrice choisie en remplacement doit encore terminer un film qu’elle a en cours à la Paramount, avec qui elle est sous contrat. Il s’agit de Betty Hutton qui s’impose face à Betty Garrett ou Doris Day (cette dernière ne sera pas en reste puisqu’elle tiendra un rôle de cabotine à peu près similaire trois ans plus tard, toujours aux côtés de Howard Keel, dans Calamity Jane de David Butler). Louis Calhern reprend le rôle de Buffalo Bill et George Sidney doit donc refilmer toutes les séquences déjà tournées qui mettaient ce personnage en scène. Ces innombrables changements - imprévus - et ces retards font augmenter dangereusement le coût de production, mais l’immense succès public rentabilisera largement le film, la MGM tenant là l’un de ses plus gros hits de la décennie. Qu’en est-il du résultat ? De la part de George Sidney, le film s’avère assez décevant, l’un de ses plus faibles plastiquement et techniquement parlant au point d’avoir laissé passer des faux raccords assez ahurissants. Ce qui ne veut pas dire grand-chose pour ceux qui, comme moi, le considèrent comme faisant partie des plus grands réalisateurs hollywoodiens avec des sommets inégalés tels Kiss Me Kate ou Scaramouche ! Ce n’en est donc pas moins une comédie musicale westernienne euphorisante et fichtrement agréable pour ceux qui accepteront un sacré coup de mou dans la seconde partie du film, lors de la séquence qui s’éternise un peu trop du retour de la troupe aux USA par bateau, et pour ceux qui ne craignent ni les décors en carton-pâte, ni le cabotinage éhonté, ni la vulgarité assumée ni même le kitsch le plus délirant.

Car George Sidney est un des rares réalisateurs à pouvoir se permettre de se vautrer dans cette "fange" sans que cela lui en soit reproché, grâce surtout à l’efficacité et la virtuosité de sa mise en scène, à la mise en place de plans osés et étonnants (encore ces figurants passant d’un coup devant la caméra qui donnent un aspect foisonnant à quelques séquences, le concours du tir filmé de face voyant les pigeons d’argile éclater à l’avant-plan de l’écran...) qui font passer la pilule. Nous en avions eu la preuve dans ce petit chef-d’œuvre démentiellement baroque qu’était Le Bal des sirènes (Bathing Beauty) ; le cinéaste réitère le temps d’au moins un numéro que tous les amateurs de bon goût devront fuir au plus vite, le très amusant I’m Indian too. Il suffit, pour ceux qui ont le DVD, de comparer cette séquence à la même tournée précédemment par Berkeley ou Walters avec Judy Garland pour s’en convaincre ; la version Garland semble plate et d’une extrême sagesse à côté de la version explosive filmée par George Sidney ! Par ailleurs, preuve que le cinéaste s’est quand même moins amusé que précédemment, le premier numéro Colonel Buffalo Bill, pendant du célèbre On The Atchison, Topeka and the Santa Fe au début de Harvey Girls, se révèle nettement moins enthousiasmant au niveau de la pure mise en scène, les mouvements de caméra étant moins fluides et aériens même si la gestion de l’espace par Sidney est toujours aussi appréciable. Dans l’ensemble, on retrouve donc quand même beaucoup moins d’innovations stylistiques ou d’idées de mise en scène puisque la plupart des chansons sont filmées frontalement sans quasiment de recherche dans le découpage ou le montage. Peut-être aussi pour garder intact l’esprit du spectacle d’origine qui se jouait sur scène face aux spectateurs ? En tout cas, les chorégraphies mises en place par Robert Alton sont loin d’être inoubliables.



En revanche, les chansons le sont presque toutes, inoubliables, la quasi-intégralité a été composée par Irving Berlin qui signait ici l'une de ses partitions les plus réussies. Il faut dire aussi que Howard Keel est probablement l’un des plus grands chanteurs hollywoodiens (si ce n’est, pour ce qui me concerne, le meilleur à condition d’adhérer à sa puissante voix de baryton) et que Betty Hutton se révèle ici elle aussi une chanteuse de premier ordre. Le premier, du haut de son 1 m 90, allait être propulsé au sommet du vedettariat dès cette comédie musicale. Il n’en était pourtant qu’à son deuxième essai en tant que comédien au cinéma. Avec son sourire enjôleur et son élégance coutumière, il interprète seul la plus belle mélodie du film, My Defenses Are Down et, en duo avec Betty Hutton, un véritable morceau d’anthologie, l’un des plus drôles jamais vus dans un film musical, Anything You Can Do I Can Do Better. Sa partenaire bénéficie de plusieurs chansons soit amusantes (Doin' What Comes Natur'lly) soit émouvantes (They Say It's Wonderful), déployant autant de talent dans les deux styles. Dommage que la chanson qui nous aurait rendu son personnage encore plus attachant, Let’s Go West Again, ait été coupée au montage (les veinards que nous sommes peuvent néanmoins la retrouver sur le DVD). Il est aussi un numéro qui propose la chanson la plus célèbre sur les mérites du monde du spectacle - avec le That’s Entertainement de Tous en scène (The Band Wagon) de Vincente Minnelli) -, la fameuse There's No Business Like Show Business qui reçut d’ailleurs un Oscar pour l’occasion. Ces merveilleuses mélodies sur des paroles souvent pleines d’humour nous feront souvent oublier le comique appuyé de l’ensemble (qui pourra facilement en rebuter plus d’un) et la faible teneur du scénario qui ne brille ni par sa finesse ni par son intelligence.

Ce n’est cependant pas ce que nous nous attendions obligatoirement à trouver devant un tel spectacle (qui n’est pas comparable avec ce que nous propose Minnelli par exemple), ce qui fait que nous nous contentons de ce dernier sans chercher plus loin d’autant que les comédiens nous offrent de savoureuses compositions. Howard Keel, promu vedette du jour au lendemain dans la peau de ce poseur fanfaron et arrogant, est franchement très à son aise ; sa partenaire n’est pas en reste dans ce qui restera son rôle le plus célèbre avec celui qu’elle tiendra deux ans plus tard dans Sous le plus grand chapiteau du monde (The Greatest Show on Earth) de Cecil B. DeMille. Dans un registre qui ne fait pas dans la dentelle, elle cabotine avec un enthousiasme non feint pour notre plus grand plaisir car rien ne saurait résister à son abattage et à sa bouillonnante personnalité. Seule Doris Day aurait pu faire aussi bien ; elle ne se gênera pas pour nous le prouver trois ans plus tard en tenant le rôle d’une Calamity Jane tout aussi survoltée. Si l'ensemble est peu passionnant dans son intrigue, le film est néanmoins tout à fait regardable grâce aux superbes chansons d'Irving Berlin, au talent habituel des techniciens de l'équipe d'Arthur Freed (pétaradant Technicolor jusqu’à ce coucher de soleil d’une géniale fausseté) et à la mise en scène toujours aussi efficace (même si moins inspirée qu'habituellement) du grand George Sidney. Beaucoup d’énergie à défaut d’autre chose, mais quelle énergie de la part notamment de son interprète principale !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 12 avril 2012