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Critique de film
Le film

Angel Heart, aux portes de l'enfer

(Angel Heart)

L'histoire

New York, 1955. Le détective privé Harry Angel trouve enfin un client en la personne du très énigmatique Louis Cyphre. Celui-ci le charge de retrouver un certain Johnny Favorite, chanteur sous contrat dont il est sans nouvelles depuis un retour de guerre dont il a émergé gravement choqué, défiguré et amnésique. De vieilles coupures de journaux l'entraînent à Harlem, à Coney Island puis dans une clinique isolée où Johnny Favorite a passé les dernières années. Angel s'aperçoit rapidement qu'il ne s'agit pas d'une enquête ordinaire...

Analyse et critique

L’emprisonnement, le traumatisme, la folie ont toujours été au centre de l’œuvre d’Alan Parker : souvent ses personnages sont enfermés dans un univers glauque, oppressant, et cherchent désespérément à s’évader, quitte à ce que cette évasion soit purement mentale. Pensons au prisonnier des geôles turques de Midnight Express, au musicien fou de The Wall, au jeune soldat traumatisé de Birdy, aux Afro-Américains persécutés de Mississippi Burning, aux Nippo-Américains enfermés en camp de concentration de Bienvenue au Paradis, à l’épouse misérable des Cendres d’Angela, au militant extrémiste de La Vie de David Gale. Et l’on peut voir les jeunes gens pauvres de Fame et des Commitments, ou même l’arriviste Eva Perón d’Evita, comme une variation artistique, musicale, sur ce thème de l’individu opprimé, de sa soif d’ailleurs, de son besoin d’envol. Inconsciemment ou non, cette volonté fiévreuse de s’extraire d’un milieu social pauvre et confiné correspond à la propre biographie d’Alan Parker, jeune homme ayant « fui » la classe ouvrière britannique dont il est issu pour se lancer dans une carrière artistique.


Dans cet ensemble, Angel Heart apparaît presque comme une caricature. Lorsqu’en 1985 le producteur Elliott Kastner demande à Alan Parker, alors au sommet de son prestige, d’adapter le roman glauque de William Hjortsberg paru en 1978 sous le titre Fallen Angel (en France Le Sabbat dans Central Park), le cinéaste se sent comme un poisson dans l’eau. La compagnie de production Carolco lui donne d’ailleurs toute latitude - écriture du script, choix de sa propre équipe de tournage et final cut - pour mener à bien cette adaptation difficile. Difficile car casse-gueule : il s’agit de mélanger une detective story du type Raymond Chandler et le mythe de Faust ; mélange amusant, voire potentiellement fascinant, mais pouvant vite sombrer dans le ridicule : pensez, Méphistophélès en plein Brooklyn, engageant un privé pour retrouver son « client » ! Par ailleurs, pacte avec le Diable oblige, l’histoire ne peut que mal se terminer et cette fin tragique fait peur aux producteurs d’Hollywood. Malgré cela, Parker va jusqu’au bout de la « logique » et multiplie tous les clichés, aussi bien ceux de la detective story que ceux du récit diabolique ! Caricatural, disais-je. Le tout est de savoir si cette caricature est involontaire, donc maladroite, ou délibérée, donc satirique.


Beaucoup de critiques à la sortie du film ont penché pour la première option, pensant que Parker, emporté par sa liberté de création (ce que d’aucuns appelleraient la grosse tête !), avait tout simplement manqué de rigueur dans l’écriture et dans la direction d’acteurs. Si on le prend au premier degré, le film est en effet un peu maladroit : tout est trop poisseux et menaçant, De Nito fait du De Niro dans le rôle du machiavélique Louis Cyphre, reprenant régulièrement son fameux regard haineux derrière un rictus de façade (regard en biais et lèvres crispées qu’on voit par exemple dans le Capone des Incorruptibles, juste avant qu’il ne fracasse la tête d’un convive à coup de batte de baseball) ; les yeux jaunes du Diable et de l’enfant noir, dans le finale, sont mal faits, la cage d’escalier expressionniste et l’ascenseur grillagé, qui reviennent fréquemment en flash-forward, sont des symboles trop évidents d’enfermement et de descente aux enfers, etc.

Pourtant, les choses ne sont pas si simples. En premier lieu, on est frappé par l’authenticité de la reconstitution des fifties, la virtuosité du montage, la beauté de la photo, le dynamisme de certaines séquences d’action, le jeu inventif de Mickey Rourke (Harry Angel) et des seconds rôles... Tout cela ne trompe pas : nous avons bien affaire à un cinéaste en pleine possession de ses moyens. Le film a d’ailleurs ses fans, comme Christopher Nolan qui s’est inspiré, pour Memento et Le Prestige, du montage « mémoriel » savamment fragmenté de Parker et Gerry Hambling. Quant au spectaculaire twist final qui impose au spectateur une relecture du récit, il anticipe et semble avoir influencé le cinéma entier d’un certain M. Night Shyamalan. Ensuite, il ne faut pas oublier que le très britannique Parker a commencé sa carrière cinématographique en faisant une parodie du cinéma américain (Du rififi chez les mômes ou Bugsy Malone, un film de gangsters avec des enfants) et qu’il a souvent fait preuve d’un tempérament de caricaturiste bouffon digne de Swift : pensons à sa vision « cannibale » des écoles anglaises dans The Wall, à son regard à la fois tendre et dérisoire sur le doux-dingue de Birdy, et surtout à sa charge antibourgeoise hilare d’Aux bons soins du Docteur Kellogg. Ainsi, dans Angel Heart, on remarque une figure de style joliment ambiguë : la multiplication des inserts sur les objets qu’étudie le privé Harry Angel. Cette figure de style peut s’interpréter de deux manières : soit ces inserts sont des « coups de pouce » aux spectateurs, lui indiquant les « éléments du crime » qui seront importants pour la suite de l’intrigue, ce qui constitue en soi un cliché du film de détective privé (dans le même ordre d’idée, on peut également citer le fameux premier plan du film, critiqué en son temps par Christophe Gans (1) comme le cliché des clichés : une rue encaissée, sale, menaçante et nocturne) ; soit on décide de voir en Alan Parker un cinéaste conscient de ses effets (ce qu’il est, éminemment) et on peut dès lors voir ces clichés comme une vraie dérision méta cinématographique. Car toute l’impertinence du film est là et il ne faut surtout pas l’oublier : Harry Angel n’est pas un détective privé, il se prend pour un détective privé, nuance ! Autrement dit, le film que l’on voit, c’est le film qu’il se fait. En effet, et les lecteurs qui n’ont pas vu Angel Heart peuvent fermer très fort les yeux ou faire une randonnée en Mongolie centrale pendant que je « spoile » éhontément, Harry Angel ne sait pas qu’il est le fameux crooner qui a passé avant-guerre un contrat avec le Diable, il est amnésique à la suite d’un choc subi pendant la guerre et a commencé une nouvelle vie. Donc, après tout, si cet homme a été capable, dans sa soif d’excitation et de glamour, de passer un contrat avec le Diable pour devenir un crooner suave nommé Johnny Favorite (nom ultra cliché en soi, trouvaille savoureuse de William Hjortsberg), pourquoi ne serait-il pas également capable de « jouer » inconsciemment au privé hollywoodien en s’inspirant des films qu’il a dû voir et revoir dans son cinéma de quartier ?


Enfin, et c’est encore une autre interprétation possible (car Parker ne s’intéresse pas du tout au surnaturel, comme sa filmographie le prouve), rien n’interdit de voir dans ce récit trop horrible pour être vrai l’hallucination d’un détective minable, mal dans sa peau, terrorisé par le vaudou et qui imagine, dans sa parano, que le Diable en personne est venu le manipuler. D’où peut-être cette apparition finale des yeux jaunes, image si grossière qu’elle en devient suspecte : serions-nous depuis le début dans les délires d’un schizophrène ? Quoi qu’il en soit, Angel Heart reste un film intéressant par ses échos personnels : ce jeune homme pauvre qui passe un pacte avec le Diable pour devenir célèbre, c’est Parker lui-même, ce sont tous les jeunes prolos de Fame et des Commitments. Pacte amer, surtout lorsqu’il est signé en Amérique, terre de clichés, terre du faux. Car Parker nous le dit avec constance dans sa belle série de films d’époque sur les Etats-Unis, réalisée dans la seconde moitié des années quatre-vingt, Birdy, Angel Heart, Mississippi Burning, Bienvenue au Paradis : le rêve américain n’est qu’une surface. Sous la surface pullule le Mal, le mal social, c’est-à-dire la persécution des pauvres, des minorités, des « ratés ». Mais reconnaissons toutefois que pour évoquer les véritables démons de l’Amérique, le réaliste Mississippi Burning sera largement plus puissant que ce baroque et tordu Angel Heart.

(1) Starfix n° 47, avril 1987.

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 4 mars 2020