Menu
Critique de film
Le film

Andaz

L'histoire


Andaz


Neeta, une jeune femme moderne habillée à l’occidentale, hérite de l’empire industriel de son père. Elle en confie la responsabilité à Dilip, un ami qui l’a sauvée d’un accident de cheval. Dilip s’éprend de Neeta alors que celle-ci décide d’épouser son fiancé, un jeune play-boy désinvolte. Frustré, Dilip se met à négliger la gestion du patrimoine.

Mangala, fille des Indes

Le Prince Samsher Singh et sa sœur Rajshree règnent sans partage sur la région. Ils vivent dans un monde luxueux qui ne connaît aucune peine, aucune contrainte et aucune privation. Ils usent de leur force pour asservir un peu plus les villageois. Un jeune homme nommé Jai soulève cependant la grogne et mène un combat contre la royauté. Il séduit Rajshree et jure d’en faire sa femme. Mais cette dernière, pédante, refuse ses avances tandis qu’une campagnarde amoureuse de lui se sacrifie pour le sauver d’une mort atroce. Dès lors, il jure de se venger.

Analyse et critique


Andaz

« Tout ce que tu fais, tu le dois à Dieu. L’homme est à l’image de Dieu. »

La sortie dans un coffret soigné de Andaz et Mangala, fille des Indes (1) coïncide avec celle, quasi simultanée en salles de New York Masala (2003) de Nikhil Advani, l’organisation du deuxième Bollywood Week-End au cinéma Trianon et la programmation, un peu plus tôt en février dernier, d’une semaine thématique sur Arte consacrée au cinéma indien et qui resta une preuve d’audace car se voulant accessible sans être dogmatique. Plus généralement, la promotion d’un cinéma qui il y a quelques années restait encore une grande inconnue pour la cinéphilie française - il connaît encore un certain succès dans les pays d’Afrique du Nord avec qui il entretient une longue histoire d’amour tout en s’ouvrant de plus en plus au cinéma américain - favorise la visibilité d’un pan du cinéma mondial qui fut, sinon ignoré, au pire méprisé pendant des années avant de se voir attribuer une sélection à Cannes en 2002 avec Devdas et la sortie de Lagaan (2001) d'Ashutosh Gowariker la même année . N’oublions pas à ce propos que Devdas ne fut pas le premier film indien projeté en France puisque qu’il est plus vraisemblable que ce soit Qurbani qui l’ait été en 1979 au... Festival de Cannes justement. D’autant que ce double DVD aujourd’hui disponible s’adresse autant aux fans de longue date qu’aux néophytes, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Une reconnaissance tardive ? Une légitimité tout du moins.

Bollywood (2), d’ailleurs, qu’est-ce que c’est ? Il ne s’agira pas ici de dresser la liste des films qui l’ont marqué, la tâche serait fastidieuse et réservée aux spécialistes de la question, mais plutôt de faire découvrir - et aimer, l’idée n’est pas saugrenue en soi - une production qui reste globalement, à l’exception des films qui ont eu un certain succès commercial en Occident, encore obscure puisqu’elle vient d’une part d’un continent éloigné du nôtre et d’autre part, parce que la curiosité, si elle pousse le cinéphile à aller chercher les perles rares, n’empêche pas de rater ou par manque de temps de passer à côté d’œuvres qui le méritent pourtant ô combien. Ce double programme est donc une chance quasi inespérée de se confronter à une cinématographie qui déploie des trésors d’imagination pour tenter de trouver un nouveau public tout en se basant sur son histoire, son identité, puisque qu’il s’agit ici de films tournés entre 1949 et 1952, il y a donc plus d’un demi-siècle déjà. On pouvait d’ailleurs penser - à tort - vu le peu de longs métrages qui parviennent à arriver dans l’Hexagone, que ces copies seraient laissées dans quelques cartons poussiéreux ou, pire, qu’elles soient perdues à jamais. Mais ce n’est pas le cas et nous pouvons nous en réjouir.

Bollywood n’est pas né en 1990 avec Shah Rukh Khan et Kajol, mais rétrospectivement un an après la projection de L’Arrivée d’un train en Gare de la Ciotat (1895). Le premier film indien de fiction réalisé par D.G Phalke, et intitulé Raja Harischandra (1913) - il serait intéressant d’un strict point de vue historique de trouver, si c’est encore possible, une trace de ce film, ciment du cinéma indien - prouve qu’il tient une longévité aussi importante que le nôtre. Les Indiens ont très vite tourné mais il reste un nombre incroyable de films muets, probablement réalisés en 8 ou 16 mm ; disparus, ils sont donc effacés du patrimoine mondial, sans laisser de traces matérielles. C’est en 1931 que naît le cinéma parlant avec Alam-Ara d'Ardeshi Irani. Rappelons à cette occasion que dans le reste du monde, et en particulier aux Etats-Unis, c’est Le Chanteur de jazz (1927) qui marque le début de cette période. Dès lors, ce seront des péplums, comédies musicales et autres films d’aventures qui s’inscrivent dans une tradition littéraire empruntant autant à la danse qu’à la musique - deux des fondamentaux de la culture indienne, inspirés de la culture sanskrit et des mythes fondateurs - qui fleuriront et pousseront dans les salles obscures des spectateurs toujours plus nombreux et avides de dépaysement. C’est en 1949 qu’est réalisé Andaz, par Mehboob Khan, qui allait mettre en scène Mother India (1957) considéré comme un grand classique.

Film à la retenue rugueuse, au noir et blanc contrasté, minimaliste, il conte une histoire déjà vue mille fois mais ajoute un charme suranné et une ambiance exotique qui, loin du ridicule craint, offrent une œuvre à la mélancolie douloureuse et à l’amertume certaine. Autour du thème rebattu du triangle amoureux, Mehboob Khan force les caractères, met en lumière des questions essentielles pour l’époque, le tout avec un sens certain du dialogue, même si le film par certains aspects accuse son âge si on le découvre après la multitude de films se tournant aujourd’hui, et souffre d’une certaine pesanteur qui n’est pas due qu’à sa durée mais aussi à son statisme. Il sacrifie ainsi l’intrigue, par moments décousue ou trop simpliste, aux sentiments et au mélodrame. Il faut dire que 1949 est une année charnière si l’on se base sur les événements culturels et politiques du pays : en 1947, le pays obtient son indépendance grâce à l’extraordinaire action de non-violence engagée par Gandhi, qui, dès les années 1920-1930, s’engagera dans la voix de la résistance, laquelle aboutira à son mouvement "Quit India" mis en œuvre en 1942 dans tout le pays. L’Inde entre dans une ère nouvelle après de nombreuses années sous la tutelle britannique. Aussi, il n’est pas rare de voir poindre au milieu d’une scène des propos relatant la difficile lutte pour la liberté qui ont encore plus d’impact avec le recul.

Le thème éternel qui revient dans Andaz et qui n’échappera à personne est celui de l’amour impossible. Le couple initial a des désirs qui sont contrariés et il est confronté à des barrières sociales, politiques ou religieuses, parfois les trois en même temps. De ces dichotomies profondes naissent les enjeux et l’intrigue principale. La société et ses dogmes, les castes, les conflits générationnels ne sont pas rares. Les questions sont soulevées tout du moins. L’excès de larmes, l’épanchement lacrymal qui font autant la force que la faiblesse du Bollywood n’ont pas une très grande place ici. Andaz est sobre. Trop par moments même. Sa mise en scène se rapproche des canons occidentaux que le film paradoxalement rejette en bloc par le biais de certaines tirades explicites à ce sujet. C’est ce qui fait son intérêt même s’il ne brille pas souvent par son originalité. Il n’est pas non plus kitsch, adjectif utilisé à toutes les sauces et amalgamant trop facilement tout le cinéma indien, et en particulier Bollywood. Le kitsch, par définition, désigne la laideur ou le mauvais goût. Or, par son emploi, la confusion est souvent faite entre ce qui en résulte (l’utilisation de couleurs pastels inadéquates, la surabondance des décors aux tons en décalage complet avec le sujet abordé, etc.) et ce qui du fait tient davantage de l’opulence, du gigantisme et de l’effluve sentimental. Il est bien dur de trouver une quelconque once de kitsch dans ce Andaz. Ce cinéma, qui lutte contre l’intériorisation (les personnages pleurent souvent et ne résistent pas à l’envie de dire très fort qu’ils aiment ou se détestent, contrairement au cinéma européen qui joue plus sur le non-dit, le silence et l’abstraction) aura du mal à convaincre les réfractaires aux grandes questions religieuses, mais son mysticisme profond est passionnant pour les autres. Bien sûr, cela ne peut pas être du goût de tout le monde et c’est compréhensible, mais il a la force de ses ambitions et les maintient jusqu’au bout par ses reconstitutions riches, ses décors monumentaux, la toute-puissance des mouvements de caméra, sa capacité à remodeler des schémas narratifs éculés en leur offrant une seconde jeunesse par la foi de sa spontanéité et de son premier degré, dénué de tout cynisme, véhiculant des clichés certes mais visant avant tout le grand spectacle, une certaine idée du "cinéma total".

Filmé au format carré 1.33 alors que le CinemaScope n’existait pas encore, Andaz est d’une qualité technique tout à fait honnête : gros plans, travellings discrets, mouvements de grue, montage avec fondus enchaînés. La grammaire cinématographique ne change pas sous le prétexte que le continent indien se charge de la mettre en pratique. Il aborde des thèmes majeurs tels que ceux de la pauvreté et de la richesse avec deux personnages principaux n’ayant rien en commun : lui, garçon de la campagne naïf, elle, fille riche et héritière d’un empire industriel. Une figure qu’on retrouvera souvent par la suite et jusqu’à nos jours. Si les quatre fondations du cinéma Bollywood demeurent en gros Dieu, la Famille, l’Amour et la Musique (est-il possible d’envisager un film indien sans musique ?), d’autres thématiques sont abordées telles que le mariage arrangé ou d’amour, l’honneur, les problèmes sociaux, la justice ou encore la politique, traitées avec frontalité ou avec des allusions plus ou moins directes. L’Inde, pays aux ethniques multiples et aux contours géographiques sujets à de nombreux troubles, a de quoi parler en long et en large de ses agitations enracinées : Hindouisme et Islam, conflits indo-pakistanais, tensions au Pendjab entre Sikhs et Hindous, au Sri-Lanka entre minorités tamoule, hindi et population cinghalaise, etc.). Andaz est aussi un témoignage sur les années d’après l’indépendance, tel que le rappellent certains dialogues qui ne passent pas par quatre chemins : « Elle voulait vivre à l’occidentale » hurle Rajan dans une scène du tribunal, ou encore les piques adressées à l’égard de l’Empire Britannique ou encore celle-ci, plus cinglante : « Les fleurs de notre pays ne s’épanouissent jamais à l’étranger » que Neeta assène vers la fin du film.

Il contient aussi ses instants de grâce, sortis parfois d’on ne sait où, comme la danse autour du piano de Sheela habillée en sari traditionnel pendant une chanson d’amour, un plan en travelling arrière faisant penser au cinéma fantastique de Murnau, ou encore ces images en surimpression faisant parfois penser à La Belle et la Bête (1946) de Jean Cocteau. Les chorégraphies, si elles sont réduites au minimum, possèdent un sens par rapport aux dialogues et à la narration qu’elles illustrent. Elles racontent tous les bonheurs ou les malheurs du monde. Un autre plan, comme celui de Neeta à sa fenêtre écoutant la larme à l’œil la complainte de Dilip, possède une force dramatique des plus touchantes. Il dit à la fois la tristesse d’un homme ; et le cadrage à venir du personnage, qui se basera sur des plans américains puis des gros plans successifs emprisonne ce dernier vers un destin inéluctable.

La musique comme toujours, et comme toute production qui se respecte, est le moteur sinon le cœur même du film. Elle fait tout passer. Elle s’accompagne de légers pas de danse qui ont la caractéristique de reprendre la danse traditionnelle indienne que l’on retrouve dans bon nombre d’autres films. Si les danses ne possèdent pas la folie et la virtuosité de celles de Farah Khan, une des plus célèbres chorégraphes contemporains, elles restent très agréables à regarder. C’est sur celles-ci que repose en grande partie la dramaturgie du triangle amoureux originel, qui dans une spirale de plus en plus mouvementée amènera ce dernier vers une conclusion assez sèche. L’interprétation de Raj Kapoor, un grand acteur de l’époque, le minois au sourire délicieux de Nargis, le calme apparent de Dilip Kumar (premier rôle) permettent au spectateur de suivre tout cela sans véritable ennui, malgré le rythme très posé et très (trop ?) lent qui empêche d’en faire un film majeur. Les dernières images laissent un goût particulier, car on y sent poindre une certaine aversion pour le modèle de vie occidental et un certain nationalisme. Il faut aussi replacer le film dans son contexte pour en comprendre sa teneur et sa philosophie un peu vieillottes.


Mangala, fille des Indes

« Et la couleur fut ! »

Mangala, contrairement à Andaz, ne fait pas dans la demi-mesure. S’ouvrant sur un générique avec lettrines en rose imprimé, il s’inscrit d’office dans le registre de la démesure et du gigantisme. On y retrouve la même équipe technique que sur Andaz. Quand ce dernier film était confiné dans un lieu presque unique et une unité de temps que l’on pouvait deviner d’une journée, Mangala vise à la description minutieuse d’un univers trop grand pour lui-même, si bien que la caméra se penche hors du cadre pour aller chercher vers l’avant ce qui s’y passe, dans un mouvement perpétuel. Emporté par un tourbillon de couleurs, dans un Technicolor saturé, le spectateur ne sait au début plus où donner de la tête. A fortiori pourtant, les réfractaires au style reconstitution d’époque avec décors en carton-pâte risquent de très vite lâcher l’affaire tant ce parfum exotique risque de dérouter, voire énerver, par sa propension à la surcharge. Ce que veut faire Mehboob Khan, c’est impressionner par la débauche de moyens et rivaliser avec les productions américaines de l’époque, et en particulier Hollywood. Il se place sur le même terrain que Cecil B DeMille. (3) Le spectacle s’il est orgiaque, démesuré, pourra aussi déplaire aux estomacs fragiles qui ne supportent pas l’énorme pâtisserie qui est ici offerte.

Bollywood s’est souvent inspiré de Hollywood, en recopiant parfois allègrement des scénarios ou des scènes existantes, mais il se réapproprie des canons de la dramaturgie immuables en y apportant une saveur typique. Mangala jouit d’un soin visuel de tous les instants mais s’il impose des plans très travaillés et composés avec talent, on sera aussi surpris d’en voir d’autres bien plus banals. La séquence d’ouverture dans les champs est très belle, mais une autre séquence en intérieur avec des décors faits avec du papier peint collé sur les murs choquera l’œil contemporain. C’est là tout le paradoxe : la flamboyance et la magie des couleurs peuvent très bien répondre à la banalité ou au déjà-vu. Reste que la première chorégraphie du film, avec ses mouvements de caméra amples, emporte l’adhésion grâce à ses plans larges et américains fignolés.

Les couleurs sont ici un personnage à part entière : rouge explosif des sari ou carmin profond des lèvres féminines, jaune naturel des champs ou verdure fraîche des pâturages, bleu des costumes masculins ou blanc saturé des uniformes. Un régal pour les uns, une torture pour les autres. Le réalisateur poursuit dans les thématiques abordées dans ses autres films ou à venir. Ici, c’est la force de l’Empire, l’univers des Maharadjahs, la loyauté, l’indépendance de l’Inde ou encore le sujet des castes qui sont abordés. On est à la fois dans le péplum, la comédie musicale, la fresque historique, le film d’aventures. On nage en plein mélange des genres, tout comme le scénario parfois décousu mêle les rixes à l’épée au mélodrame premier degré. Et les moyens se voient à l’écran car le film est riche en péripéties qui demandent une scénographie précise : courses poursuites à cheval, duels à la façon d’un George Sydney avec cape et moult sabres. Prouesses techniques, affrontements moraux et physiques, coups bas, trahisons, honneur, vengeance, tout cela décrit sans aucun cynisme, avec une foi dans le cinéma qui est à la fois admirable mais à laquelle, par ses raccourcis, il est parfois difficile d’accrocher ou d’adhérer. Les personnages sont traités d’une façon très primaire : les gentils sont tous gentils et les méchants tous méchants. Aucune nuance n’est apportée. Le foisonnement artistique, sa valeur intrinsèque, n’empêche pas Mangala d’être un film très linéaire, à l’intrigue convenue, où les castes ennemies restent à leur place, où le héros vaillant risque sa peau pour une femme qu’il n’aime pas. En développant ses clichés, le film parvient heureusement à créer de beaux moments de tension et des morceaux de bravoure qui forcent le respect : celui de la Fête du Holi qui dure près de huit minutes (une fête très populaire en Inde qui consiste pour les hommes, les femmes et les enfants à se jeter des poudres de couleurs multicolores et de l’eau pour fêter le printemps et l’idée du renouveau) est un grand moment de cinéma, qu’on retrouvera dans un film comme Mohabbatein (2001) de Yaditya Chopra lors d’une chorégraphie qui y ressemble beaucoup, filmé ici d’une façon très moderne, comparable à ce qui se fait aujourd’hui dans le genre, animé d’un désir de grand spectacle qui éblouit. La dizaine de figurants, les panoramiques de la caméra, l’amplitude de cette scène en font une des plus belles avec le final.

« Il n’y a aujourd’hui ni Reine, ni Roi, rien qu’une histoire d’amour. »

L’antagonisme des personnages - l’un issu de la monarchie, l’autre de la paysannerie - est le ciment de cette histoire. Comme pour bon nombre de films de Bollywood, le but ici est de montrer que les différences peuvent parfois être effacées par la bénédiction amoureuse. De même que ce sentiment est inexplicable - comment montrer à l’image que deux ennemis sur le papier peuvent se réconcilier et entamer une union ? Si Mangala répond moins à cette question qu’un film récent comme La Famille indienne (2001) de Karan Johar, il ne cesse d’interroger l’Inde de l’époque, sa lutte pour la liberté et le regard d’un pays sur ses habitants. La princesse emmurée dans sa demeure est belle mais dédaigneuse. Le paysan, quant à lui, affiche un sourire indéfectible et un certain flegme. Il séduit aussi grâce à son humour, même si elle y est indifférente. Les registres de l’humour y sont exploités : Jai dissimule son identité et, s’il ne se travestit pas, il se déguise pour se faire passer pour un autre qui n’est pas de sa caste et qui pourrait donc la séduire. L’usage de ce stratagème ne fait pas évoluer la situation, mais le fait que deux femmes portent un œil attentif sur ses faits et gestes fait avancer l’histoire : c’est quand la tragédie arrive que l’homme finit par réaliser qu’il en a peut-être aimé une autre sans lui dire, ce dont il se cachait avant en tentant de séduire celle qu’il ne pouvait avoir. Comme le cinéma est l’art de l’illusion, la scène magistrale du vol de la dague par la seule femme qui l’aime et qui se sacrifie pour lui, est celle durant laquelle les personnalités et les affaires de cœur se dévoilent enfin. En sauvant la vie d’un autre, Nimmi - Mangala dans le film - sauve la sienne d’une banalité atroce, mais elle montre à quel point sa souffrance était grande : elle n’a pas pu empêcher un homme d’en aimer une autre, mais in fine elle permet à celui-ci de réaliser la grandeur d’âme de son geste. La douleur n’en est que plus vive, car contrairement au Bollywood moderne qui l’aurait peut-être placée en fin de film, cette scène intervient au bout d’une heure trente, soit assez tôt. L’issue funeste n’en est que plus belle, vingt ans avant Sholay (1975).

La reconstitution en studio accuse son âge lors de nombreux plans où les inserts, la surimpression ou le montage ne peuvent empêcher les effets et les trucages multiples d’être très voyants. Les décors peuvent même choquer à cause de leur manque de vraisemblance. Le fait est que l’esthétique orientale le rapproche de ce qui est conté dans Les Mille et une Nuits. A bien des égards, la mise en scène est plus aérée que dans Andaz, plus étoffée aussi. Les petits détails surprennent, même si elle n’évite pas les faux raccords. Superproduction riche, Mangala, fille des Indes n’atteint cependant pas le statut de chef-d’œuvre et déçoit, peut-être parce qu’à défaut d’être ambitieux, il suscite un ennui poli malgré ses fulgurances. Il demeure à certains moments poussif, à d’autres jouissif. La parabole sociale et politique pourra aussi mal passer, la vision de la lutte des classes entre la bourgeoisie (les nantis qui appauvrissent le petit peuple et vivent sur l’argent amassé) et la paysannerie (qui est ici représentée comme le courage absolu, la dignité et le travail juste) ne possédant pas un trait des plus fins mais restant historiquement intéressant pour ce qu’elle dit de la société à ce moment-là. Le cabotinage éhonté de Nadira pourra aussi repousser les plus sensibles à ce genre de composition, mais Dilip Kamar est quant à lui aussi bon sinon meilleur que dans Andaz dans lequel il s’appuyait sur une composition toute en intériorité. Pour un long métrage datant de 1952, avec ses travers et ses qualités, il reste un film à voir. Si ces œuvres pouvaient amener les spectateurs à s’ouvrir à ce cinéma de Bollywood et à découvrir d’autres films plus réussis, il y a de quoi espérer qu’une autre salve nous parvienne pour se plonger dans d’autres productions. Nos repères occidentaux conditionnent certains de nos réflexes de spectateurs, et c’est bien normal en l’état. Mais en élargissant sa perception, en faisant fi de l’analyse froide au profit de la primauté de l’émotion et des sentiments - qui pourrait être une petite définition du Bollywood - on verra sans doute des trésors se profiler. Et les efforts bien entamés depuis quelques années pourraient porter leurs fruits : le cinéma indien contemporain et classique pourrait être enfin fier de faire parler de lui en France pour d’autres raisons que parce qu’il est kitsch ou parce qu’il est à la mode - on ne peut pas nier ce fait quand les Galeries Lafayette organisent un mois spécial aux couleurs indiennes ou la sortie annoncée de plusieurs films dans les mois à venir, ce qui entraîne des excès comme la pub ridicule de Canal + pour promouvoir la chaîne, comme des choses plus réjouissantes telles que voir un public de plus en plus ouvert à cette culture - mais parce qu’il est, quand il s’en donne les moyens et qu’il reste fidèle à ses préceptes créatifs (l’absolu pouvoir de l’innocence, de l’enchantement et de l’imagination), l’un des plus beaux et importants du monde.


(1) Andaz, comme bon nombre de classiques du cinéma indien à l’instar du Devdas original de 1955 (remaké en 2002 par Sanjay Leela Banshali avec Aishwarya Rai), connaîtra des remakes en 1971 puis 1994.
(2) Bollywood : Terme générique se basant sur la contraction de Bombay et Hollywood employé pour désigner l’industrie cinématographique de Bombay, aujourd’hui rebaptisé Mumbai et dont les studios portent le nom de FilmCity. Le terme masala est utilisé pour décrire des films dont la romance est contrariée par différents événements intervenant au sein de sa narration et reprenant l’épice utilisée dans la cuisine indienne et portant le même nom. La langue parlée dans les films Bollywood est principalement l’hindi, langue officielle de l’Inde.
Kollywood désigne le cinéma de langue tamoule produit dans le sud de l’Inde (Tamil Nadu), dans la région de Madras. Le K provient du district de Kodambakkam. Mollywood désigne le cinéma de langue malayalam. Tollywood, enfin, désigne le cinéma de langue telegu.
(3) En présentant son film à Cecil B De Mille, auteur de quelques péplums des années 30-40-50 dont le plus célèbre reste Les Dix Commandements (1956), le réalisateur de Mangala, recevra ses chaleureuses félicitations.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jordan White - le 26 avril 2005