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Critique de film
Le film

Ambre

(Forever Amber)

Partenariat

L'histoire

Angleterre, 1644. Le pays traverse un désordre politique considérable, le parlement et Cromwell s'insurgent contre Charles 1er. Un bébé, dont le linge dans lequel il est enrobé porte le nom de Ambre, est déposé chez un couple de paysans du Comté d'Essex. En 1660, Cromwell est mort et la royauté est rétablie en la personne de Charles II. Ambre a grandi et ses parents adoptifs la destinent à un mariage auquel elle ne veut pas se résigner. Elle souhaite une autre vie, plus palpitante, à la ville, lieu de tous les raffinements. Une nuit, un détachement des soldats du Roi, avec à leur tête le baron Bruce Carlton, vient demander aux parents d'Ambre la direction de l'auberge la plus proche. L'occasion est inespérée pour elle qui tente par tous les moyens de les persuader de l'emmener avec eux. Essuyant un refus de circonstances, elle apprendra le lendemain, avant leur départ, l'adresse de Bruce dans la capitale où elle va bientôt le rejoindre. D'abord réticent, le baron va vite succomber aux charmes de la belle Ambre. Mais ces jours de bonheur sont comptés : Bruce Carlton entend mener depuis longtemps une vie de corsaire au service de la Couronne. Il est venu à Londres rencontrer le roi pour lui rappeler sa promesse de lui fournir des navires. Il obtiendra satisfaction grâce au soutien de son ancienne maîtresse, Lady Barbara, devenue depuis la favorite du roi. Ce dernier, inquiet de ces retrouvailles, ordonne à Carlton de partir sur le champ. Ambre se réveille seule et abandonnée le matin. Piquée au vif et désemparée par le départ, sans prévenir, de l'homme qu'elle aime, elle va désormais consacrer sa vie entière à s'élever dans la société afin qu'à son retour Carlton consente à l'épouser. D'intrigues en embuches, jusqu'au grand incendie de 1666, la trajectoire d'Ambre St Clair sera très tourmentée.

Analyse et critique

En 1947, la Twentieth Century Fox, sous la férule de son directeur de production, Darryl F. Zanuck, acquiert les droits d'exploitation du roman à succès de Kathleen Winsor et entreprend la production d'une fresque historique dont l'ambition est de rivaliser avec Autant en emporte le vent. Depuis le début des années 40, le studio accumulait les succès, alternant savamment les films en noir et blanc traitant le plus souvent de sujets sérieux (Les Raisins de la colère ou Qu'elle était verte ma vallée de John FordLe Chant de Bernadette de Henry KingL'Etrange incident de William A. Wellman) avec les films en couleur plus volontiers réservés aux films d'évasion tels que les westerns, films costumés ou reconstitutions historiques (Le Retour de Frank James de Fritz Lang Arènes sanglantes de Rouben MamoulianLe Cygne noir de Henry King). Dans un premier temps, la réalisation est confiée à John Stahl, auteur de mélodrames fameux dans les années 30 (Back Street, Imitation of Life, Le Secret magnifique) qui vient de réaliser deux ans auparavant, avec Péché mortel, un étonnant mélange de mélodrame et de film noir dans un Technicolor flamboyant. Mais les premiers jours de tournage ne sont guère convaincants pour Zanuck qui décide de confier le film à Otto Preminger, alors sous contrat à la Fox.

Même si les rapports de force ont souvent été tendus entre ces deux caractères impétueux, il n'est pas vain de constater le bénéfice fécond de cette association producteur exécutif / réalisateur. En 1944 déjà, Zanuck avait refusé dans un premier temps le choix de Preminger (pourtant initiateur et producteur) pour réaliser Laura. Mais Rouben Mamoulian, à qui le patron de la Fox confie d'abord le projet, est loin de satisfaire Preminger qui finit par convaincre son producteur exécutif de lui céder la réalisation. De nombreux conflits verront le jour au cours du tournage, néanmoins Zanuck a parfois le refus constructif, témoin sa décision ferme de demander à Preminger une fin alternative à celle prévue initialement qui laissait la vie sauve à Lydecker, réduisant de ce fait la dramaturgie fondée sur un dénouement trop explicite. Pour Ambre, l'apport de Zanuck n'est pas négligeable non plus puisqu'en plus de faire appel à Preminger, il s'oppose au choix de celui ci d'engager Lana Turner pour interpréter Ambre. En outre, Lana Turner est sous contrat à la MGM et Zanuck, qui croit dur comme fer au succès du film, n'entend pas faire de la publicité à une vedette d'un studio concurrent.

Il n'en fallait sans doute pas plus à Otto Preminger pour désavouer ce film qu'il n'évoque pas une seule fois dans son autobiographie. Et ce même si, comme déjà pour Laura, et comme il aura toujours coutume de procéder, il réécrit totalement le scénario du film tel qu'il avait initialement été entamé par John Stahl, en étroite collaboration avec ses scénaristes, puis au terme de ce travail d'écriture seulement envisage la distribution des rôles. De fait, ne nous y trompons pas, Forever Amber n'en demeure pas moins une oeuvre caractéristique de son réalisateur. Par les thèmes qu'il aborde, un cynisme désabusé et fallacieux comme obstacle aux sentiments les plus purs, une volonté obstinée et vaine d'infléchir sur le destin de l'entourage de ses héros, ce film porte en germe, peut être de façon plus démonstrative que Laura, l'oeuvre ultérieure de Preminger, constellée de caractères solitaires et manipulateurs. Comme Cécile dans Bonjour tristesse, Ambre met en scène sa vie, convaincue qu'ainsi elle demeurera maîtresse de son destin et par conséquent qu'elle agira selon sa volonté sur celui de ses proches. Dès la deuxième séquence du film d'ailleurs, en préambule à toutes les intrigues dont elle sera l'instigatrice, on voit la jeune Ambre s'observer devant un miroir et adopter les mêmes attitudes que les dames galantes illustrant une gravure. C'est à travers ce regard fascinant et troublant qu'elle porte à ses "objets" qu'on devine par avance la persévérance qui l'animera durant le long parcours la conduisant d'une modeste ferme de l'Essex jusqu'à la cours de Charles II.

Puis ensuite, quand Ambre apprend après son départ précipité que Bruce Carlton n'acceptera de l'épouser que si elle est un bon parti, elle sait tout le chemin qui lui reste à réaliser pour se défaire de sa modeste condition. Avec ce rôle, Linda Darnell obtient d'ailleurs la consécration, et c'est justice tant on n'imagine pas un instant une Ambre plus à propos, elle qui avait déjà brillamment incarné une religiosité toute solennelle (Le Chant de Bernadette de Henry King), une victime calculatrice de la frustration masculine (Crime passionnel d'Otto Preminger), mais aussi une amante éperdue (La Poursuite infernale de John Ford). C'est d'ailleurs la première fois dans la carrière de Preminger qu'une femme est ainsi le personnage central du film, chose assez peu surprenante si l'on en juge par ces propos : « Les femmes sont et seront toujours un sujet fascinant. Peut-être parce qu'on n'en trouverait pas deux semblables. Peut-être est-ce parce qu'elles sont sans cesse en train de changer d'apparence et de personnalité. » Une déclaration qu'on pourrait d'ailleurs précisément apposer en exergue de ce film. Ambre cristallise en effet le désir, l'amertume, la frustration et une secrète jalousie qui finiront par lui faire perdre tout ce qu'elle avait initialement désiré, l'amour mais aussi le fruit de cet amour. Car même conscients du très probable échec de leur entreprise, bien souvent les héros "premingeriens" se doivent d'aller jusqu'au terme de leur obstination. Ce sentiment désabusé s'exprime d'une manière infiniment juste lorsque le sourire irradiant le visage d'Ambre glisse insidieusement vers une expression d'incompréhension figée par le trouble. Attitude qu'elle empruntera d'ailleurs à chaque fois qu'elle sera sommée par ses amants, ou Bruce lui-même, d'expliquer ses intrigues ou cachotteries.

Chez Otto Preminger, la débauche d'énergie que déploient ses personnages est souvent fort peu récompensée. En cela, il est un véritable homme de théâtre (rappelons qu'avant de venir aux USA, où d'ailleurs il émigra d'abord à New York, il fut élève, assistant, associé de Max Reinhardt puis directeur de théâtre à Vienne après le départ de ce dernier), pour lequel la mise en scène est le prétexte de tous les caprices de son auteur, lui dont le mot d'ordre est : « On peut amener les gens à vouloir faire ce que l'on veut qu'ils fassent. » (1) Toutefois, si le réalisateur est l'incarnation absolue de ce postulat, ses personnages n'ont d'autorité que sur ceux dont ils se servent pour parvenir à leur fin. L'idée qu'ils se font d'être maîtres de leur destin n'est finalement qu'une illusion. Elle traduit, d'une certaine façon, une vision romantique de Preminger qui consisterait à accepter l'échec puisqu'on en est le principal auteur. Par ailleurs, ils ne rencontrent de résistance que parmi les êtres humains, car pour le reste Ambre vient à bout des fléaux les plus terribles tels que la grande peste de 1665 puis ensuite le grand incendie qui ravagea Londres en 1666.

Il faut à ce propos souligner le grand soin apporté par Preminger à la mise en scène dans ces tableaux d'ensemble du Londres de cette seconde moitié de XVIIème siécle, grouillante de vie, de couleurs, d'ombres et de silhouettes. Chaque plan large est en effet travaillé du premier jusqu'au deuxième plan, troisième plan, etc. Très peu de détails sont négligés à tel point qu'on a parfois le sentiment, telle cette représentation à travers un épais brouillard d'un pont encombré de Londoniens quittant la ville pour fuir l'épidémie de peste, de scruter une oeuvre de Jerome Bosch. Il serait d'ailleurs assez injuste de négliger, à ce propos, l'apport du grand Leon Shamroy (opérateur attitré de King, Preminger, Wellman ou encore Curtiz) dont le Technicolor radieux inonde d'une lumière fastueuse les visages comme les costumes. Dans cette minutieuse reconstitution des détails, on comprend tout le bénéfice que l'homme de théâtre apporte à l'homme de cinéma, par le travail effectué sur les décors mais également la façon dont les personnages investissent ces décors. Car la mise en scène chez Preminger est surtout un outil au service des personnages, et plus précisément de l'histoire dans laquelle ils se fondent. Pour lui, comme pour Fritz Lang, une réalisation parfaite serait celle où l'on ne remarquerait ni changement de plan, ni mouvement d'appareil trop démonstratif. Cette aisance à exprimer par la fluidité, la continuité d'une action au sein d'un même plan sert à merveille ces instants de trouble et de doute qui traversent l'esprit d'Ambre lors desquels le temps semble comme suspendu alors qu'autour d'elle le monde s'embrase, les hommes se battent pour elle, les âmes se déchirent engageant une lutte morale digne des plus nobles tragédies.

Il est à noter que la version présentée en Europe, et donc celle qui figure sur cette édition DVD, fait se terminer le film sur le dernier regard que porte Linda Darnell sur son fils et Bruce Carlton partant pour l'Amérique, avant de refermer la fenêtre. A cela, l'explication est toute simple : Preminger avait dû négocier avec la Ligue catholique de décence, une fin moins immorale que celle prévue à l'origine où, en plus de cette ultime scène, on voyait Ambre, devant sa table de coiffure se regardant longuement tout en se maquillant, comme si déjà le souvenir des deux êtres qui lui étaient les plus chers s'était estompé. (2) Néanmoins, par sa prodigieuse sécheresse de ton, cette fin ajoute un caractère inéluctable à la trajectoire météorique d'Ambre St Clair, dont la vie, elle-même, fut une tragédie.


(1) "Otto Preminger", J.Lourcelles (Seghers, 1965)
(2) Dictionnaire du cinéma, J.Lourcelles (Robert Laffont, 1999)

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Film réédité en salles par Swashbuckler Films

Date de sortie : 21 décembre 2011

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Par Yann Gatepin - le 24 septembre 2012