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Critique de film
Le film

Allo Berlin ? Ici Paris !

L'histoire

Lily (Josette Day) et Erich (Wolfgang Klein), deux standardistes, ont une relation épistolaire, ou plutôt téléphonique, la première travaillant à Paris et le second à Berlin. Ils rêvent de se rencontrer et Erich se décide enfin à venir voir Lily à Paris le dimanche suivant. Ils se donnent rendez-vous à la gare mais Erich se retrouve contraint de devoir reporter sa venue d'un jour. Annette et Max, leurs deux collègues, sont mis au courant mais pas Lily. Ils profitent de la situation, la première pour séduire ce mystérieux Erich en venant à sa rencontre le lundi et en se faisant passer pour Lily, le second en arrivant comme prévu à la gare le dimanche et subtilisant l'identité d'Erich...

Analyse et critique

Après la réussite de son premier film parlant (mais vingt-troisième long métrage !) - l'unanimement salué de David Golder - Julien Duvivier déçoit avec Les Cinq gentlemen maudits, échec aussi bien public, critique qu'artistique. Il rebondit cependant très vite en signant dès l'année suivante ce réjouissant Allo Berlin ? Ici Paris !, coproduction franco-allemande (la Tobis) dont le tournage se partage entre Paris et Berlin. Le film fait un va-et-vient constant entre les deux pays. A Paris son tournés la plupart des extérieurs et à Berlin les intérieurs (le standard téléphonique est ainsi reconstitué dans les plateaux de la Jofa) tandis que les acteurs des deux pays s'expriment dans leur langue d'origine. Ce va-et-vient dépasse la production du film et se retrouve au cœur même du récit. Duvivier trace tout d'abord en parallèle les histoires de Lily en France et d'Erich en Allemagne. Il organise ensuite une partie de ping-pong avec les pérégrinations parisiennes de Lily et Max d'un côté et celles d'Erich et Annette de l'autre, avant que tout ce beau monde ne se retrouve à Berlin pour la conclusion. La symétrie des lieux et des situations est constante, la drôlerie du film venant de ce jeu vif et jubilatoire entre des trajectoires qui se répondent mais ne se croisent qu'à la toute fin. Car oui, étonnamment, Duvivier signe ici une comédie enlevée qui tranche avec l'habituelle noirceur de son cinéma.


Et le cinéaste s'avère très à l'aise dans le genre, le rythme et la drôlerie du film n'ayant rien à envier à un René Clair et certaines situations n'étant pas sans faire penser à du Lubitsch. A ceci près que, dispositif oblige, les scènes se répètent ou se font écho, ce qui fait quelque peu patiner le film dans sa seconde moitié. Certaines séquences se révèlent également un peu trop étirées et viennent casser ce rythme vraiment réjouissant que Duvivier impose par ailleurs. De manière générale, si certaines scènes attirent vraiment l'attention - notamment la manière dont Duvivier filme le « vrai » Paris : les halls, un hôtel de passe, le dernier cabaret authentique de Montmartre... toutes choses qu'il oppose au Paris d'opérette pour touristes pastiché dans une séquence très drôle -, le film n'échappe pas toujours à son côté « exercice de style ». Mais ce n'est pas sans charme, Duvivier assumant totalement cet aspect qui lui donne l'occasion de mettre en avant son savoir-faire... et ce dès les premières minutes.



L'ouverture est un véritable exercice de montage, Duvivier se montrant profondément influencé par les essais du cinéma soviétique. Les plans s'enchaînent à toute allure : des mains enfonçant des fiches ou saisissant des combinés, des gros plans d'opérateurs et d'usagers dialoguant dans plusieurs langues, une suite de vignettes qui nous font faire un petit tour du monde - chacune d'elle jouant sur des effets d'arrière-plan assez cocasses - et enfin une collision de travellings très rapides sur les opérateurs téléphoniques et leurs machines. Ce plaisir du découpage et de la mise en scène ne s'arrête pas à l'introduction, et tout au long du film Duvivier ne cesse de jouer sur des effets visuels et sonores. La caméra toujours en mouvement accompagne les courses des personnages mais aussi les sons qui ne cessent de se déplacer à l'écran. On pense notamment à cette amusante visite guidée de Paris que l'on évoquait plus haut, où un autobus conduit par un chauffeur ivre permet au cinéaste de s'amuser avec des mouvements secs, des flous et des décadrages à foison. Duvivier compose ailleurs des plans jouant sur les perspectives et les ombres, rendant par là un hommage évident à l'école allemande. Jouant sur des situations parallèles, il s'amuse à enchâsser les images et les sons de deux lignes narratives ou encore à entamer un mouvement dans l'une qui vient se poursuivre dans l'autre - joli effet qui montre que les cœurs de Lily et Erich font fi des kilomètres... Duvivier se révèle très inventif à tout point de vue et son film fourmille d'idées et de trouvailles.


Si sa maîtrise des mouvements d'appareil, de la composition des cadres et du montage est évidente - il a déjà treize années de réalisation derrière lui -, on peut être plus étonné de la retrouver du côté sonore. S'il bénéficie du savoir-faire de la Tobis, pionnière en la matière, Duvivier fait tout de même montre pour son troisième film parlant d'un étonnant savoir-faire en la matière. Et il ne s'agit pas uniquement d'une maîtrise de la technique, mais aussi d'une véritable volonté d'expérimentation. Les trouvailles abondent, comme ce concert bruitiste composé à partir des ronflements d'un passager, des sifflements de ses voisins de cabine, des bâillements d'un conducteur de tram qui contaminent l'assemblée, du grincement des roues et du bruit du moteur vapeur... le tout s'achevant dans les échos d'un hall de gare. Duvivier joue sur des niveaux de qualité sonore différents (les échanges en direct, ceux téléphoniques), des registres de langage changeants, les sonorités de l'allemand et du français, les chansons... On le sent parfaitement à l'aise avec cette avancée technologique, comme en témoignent de nombreuses scènes où il joue savamment sur le mixage de dialogues, de différents sons d'ambiances et de musique.


Le son lui donne également l'occasion de glisser deux chansons, l'une en allemand, l'autre en français. L'utilisation de chansons enregistrées dans leur intégralité au sein d'un film est un héritage du music-hall, et Duvivier participe à la mise en place de cette mode qui courra pendant toutes les années 30 à 50 au sein du cinéma français. Il écrit d'ailleurs les paroles de la chanson en français - Chanson lasse -, chose qu'il réitérera dans La Tête d'un homme (qui sera chantée par Damia), La Belle équipe (sa composition la plus célèbre), Panique, L'Homme à l'imperméable ou encore Voici le temps des assassins. Cette séquence dans le cabaret de Montmartre est plus qu'une respiration, c'est presque un film dans le film. Dans ce passage, la noirceur et la tristesse du cinéaste ressortent soudain. Les paroles résonnent devant une assistance silencieuse : « Le long chemin, des jours sans fin, las des hommes, las de l'espoir... je n'attends rien dans ma peine, ni l'argent, ni la gloire humaine... rends-moi ma jeunesse. » Une statue du Christ crucifié surplombe Max et Lily et le cabaret se transforme en chapelle où se recueillent des clients songeurs, perdus dans leurs pensées. Duvivier prend son temps, s'attardant sur les visages troublés et tristes du peuple de Montmartre.


Ce n'est d'ailleurs pas le seul écart vers la noirceur que fait cette comédie sur laquelle plane constamment la trahison d'Annette et Max envers leurs deux amis. Une trahison guidée par leur concupiscence et qui empêche l'amour véritable et vertueux d'Erich et Lily d'éclore. Si cette confrontation entre le désir et l'amour « pur » donne l'occasion à Duvivier de jouer à plein sur la mise en scène (il dit tout sans un mot et profite à plein de son expérience de cinéaste du muet), ce n'est pas forcément là où le film fait montre d'une grande modernité... Ceci étant, si Annette est présentée comme une fille facile, Duvivier se place de son côté et c'est bien son chaperon qui la traite de « sale grue » qui passe pour un véritable salaud. Comme quoi, si Duvivier ne brille pas par la finesse de caractérisation de ses personnages féminins, c'est tout de même de leur côté qu'il penche.

Le film sort en mars à Berlin sous le titre Hallo Hallo ! Hier spricht Berlin et seulement en novembre en France. Poil de Carotte, le film suivant tourné par Duvivier, le devançant de deux semaines. Entre sa deuxième adaptation (cette fois en version sonore) du roman de Jules Renard et cet exercice de style enlevé qu'est Allo Berlin ? Ici Paris !, Julien Duvivier finit de s'imposer auprès du public et de la presse comme l'un des plus importants cinéastes français de son époque.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 2 septembre 2016