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Critique de film
Le film

Akenfield

L'histoire

Adaptation du roman éponyme de Ronald Blythe, Akenfield est la chronique d'un village du Suffolk à travers la vie d'une famille rurale alors que Tom, le fils cadet, s'apprête à partir.

Analyse et critique

Akenfield est une œuvre culte du cinéma anglais dont il constitue la plus marquante évocation filmée de la tradition rurale locale. A l'origine, on trouve le livre à succès de Ronald Blythe paru en 1969. Blythe, originaire du comté du Suffolk, va recueillir une série d'anecdotes sur l'histoire de la région et ses habitants qu'il va transposer dans Akenfield, entre description rigoureuse et tonalité bucolique et nostalgique. Peter Hall, également issu du Suffolk, est fasciné par le livre à sa sortie et mettra près de quatre ans à réunir le financement pour en réaliser une adaptation. Surtout artiste de théâtre (sa filmographie se limite à six films et quelques productions télévisées contre une centaine de productions théâtrales, notamment via la Royal Shakespeare Company ou la Peter Hall Company), Hall aborde le film dans un esprit documentaire avec pour casting des non-professionnels auxquels il laisse une grande part d'improvisation et une inspiration, entre Robert Bresson et L'Homme d'Aran (1934) de Robert Flaherty.

L'histoire se situe au carrefour des époques dans ce village d'Akenfield. Tom Rouse (Garrow Shand), modeste ouvrier agricole, s'apprête en ce jour à enterrer son grand-père et homonyme. La voix-off du défunt (Peter Tuddenham) accompagne les premières images pastorales de la campagne d'Akenfield et, par son expression vieillotte, laisse à croire que nous voyons un film d'époque. La narration est plus complexe que cela puisque cette voix-off ponctuera parfois des séquences contemporaines ou alors des temps plus anciens de la région. Cette approche se fait en réaction aux hésitations du jeune Tom Rouse, qui a vécu toute sa vie à Akenfield et souhaite s'ouvrir à d'autres horizons. Tout respire un avenir sans issue et une vie terne pour lui, mais qui n'est rien comparé au labeur d'antan où le paysan était soumis au propriétaire terrien et devait littéralement se tuer au travail pour nourrir sa famille. La voix du vieux Tom Rouse tout comme l'imagerie grisâtre et sinistre du passé viennent nous le rappeler, la seule vision d'ailleurs du patriarche ayant été son engagement (volontaire dans le but d'échapper à sa condition) lors de la Première Guerre mondiale. Peter Hall use du montage pour situer l'écart de vie des époques à tout point de vue. Une classe unique et clairsemée d'enfants de paysans s'oppose ainsi à une école maternelle contemporaine bondée et animée. Un champ ensoleillé et verdoyant du présent reprend sa nature de terre boueuse qu'il faut se briser le dos à travailler sous une température glaciale. Pourtant la nostalgie de la voix-off se souvient avec bienveillance de ces temps difficiles alors que Tom Rouse traverse avec indifférence le confort de la vie rurale moderne où les tracteurs et autres machines agricoles adoucissent la tâche.


Peter Hall ne célèbre pas le passé au détriment du présent et inversement, mais dresse objectivement les limites de chacun - tous cela associé à de belles idées formelles comme Tom observant à l'horizon la silhouette de son grand-père revenant au pays en guenilles après la guerre 14-18. On partage ainsi la frustration de Tom face à la pression sociale qui le pousse à rester alors qu'il aspire à migrer vers l'Australie. Cette peur de l'ailleurs, souvent associée à l'insularité britannique, est contrebalancée avec des visions de fraternité qui explique pourquoi Akenfield semble si dure à quitter. La scène de vendange et la harangue des propriétaires qui suit déploient une envoutante séquence de communion magnifiquement filmée par Peter Hall. L'intime aussi revêt cette tonalité à double tranchant, la scène d'enterrement et la mémoire des anciens se mêlant à l'insistance de la mère et de la fiancée de Tom quand elles découvrent ses envies d'ailleurs. Une source de discorde là aussi pas neuve, les flash-back montrant le vieux Tom Rouse à l'inverse pressé de quitter la région par sa femme lasse de cette vie de misère. Formellement le réalisateur oscille entre une sécheresse documentaire (tant dans le langage que dans le détail des travaux fermiers) et un lyrisme envoutant. La photo d'Ivan Strasberg baigne l'ensemble dans une lumière naturelle où l'on sent les heures de longues attentes pour obtenir l'éclairage idéal. La poésie peut superbement s'inviter comme lors de la scène de cérémonie d'enterrement où, en un panoramique, on passe d'une époque à l'autre, les voix devenant masculines et les convives laissant place aux jeunes soldats avant le départ pour les tranchées de la Première Guerre mondiale.


L'enterrement présent et la messe du passé se renvoient une même aura morbide puisque, comme nous le rappelle la voix-off, on compte peu de rescapés sur les nombreux mobilisés de la région. La civilisation semble être l'indicible source de déclin de cette existence puisque la Deuxième Guerre mondiale décimera encore un peu plus la jeunesse d'Akenfield ; là encore, la rencontre romantique des parents de Tom Rouse (joué par le même Garrow Shand dans toutes les époques) en plein blackout a son retour de bâton mortifère. Le ton austère demande certes un temps d'immersion mais il envoûte de bout en bout, notamment grâce à la magnifique musique de Michael Tippett (remplaçant un Benjamin Britten malade, lui aussi originaire du Suffolk) dont le Fantasia Concertante on a Theme of Corelli ajoute encore à l'émotion de l'ensemble. La magnifique conclusion célèbre les espérances du départ comme l'apaisement du retour, le souvenir d'Akenfield restant indélébile quel que soit le choix final.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 13 octobre 2019