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Critique de film
Le film

Agent X27

(Dishonored)

L'histoire

A Vienne au début de la Première Guerre mondiale, Marie, une jeune femme qui a perdu son mari sur les champs de bataille, doit se prostituer pour survivre. Remarqué par le chef des services secrets austro-hongrois, elle est engagée pour servir son pays, en usant de ses charmes pour débusquer les espions adverses et obtenir des informations stratégiques. Parmi ses cibles, un officier russe avec lequel elle va entretenir une relation ambigüe.

Analyse et critique

Agent X27 est la troisième collaboration entre Josef Von Sternberg et Marlène Dietrich. Après la découverte de l’actrice allemande dans L’Ange Bleu, dont la tête d’affiche était tenue par Emil Jannings, puis ses premiers pas aux Etats-Unis dans Cœurs brûlés aux côtés d’un autre acteur majeur, Gary Cooper, il s’agit du premier film dans lequel Marlène est la grande star de la production, s’installant pour la première fois réellement dans son statut d’actrice légendaire. Pour ce premier écrin entièrement dédié à celle qu’il a découverte, Sternberg imagine l’histoire d’une femme espionne, bien sûr inspirée par le destin de Mata Hari. Un choix qui renforce la comparaison qui peut être faite entre la carrière de Dietrich et celle de Garbo, puisque l’actrice suédoise tournera quelques mois plus tard Mata Hari devant la caméra de George Fitzmaurice. De quoi établir définitivement le champ d’action des deux stars, celui de la femme fatale inaccessible pour Garbo face à la femme beaucoup plus sexualisée qu’incarne Dietrich. Marie Kolverer, l’héroïne d’Agent X27, est une femme déshonorée qui a sombré dans la prostitution après la mort de son mari sur les champs de bataille. Le film s’ouvre sur la mort d’une femme résidant dans le même immeuble que Marie, probablement une prostituée elle aussi. A cette occasion, le responsable des services secrets autrichiens, présent sur les lieux, remarque Marie et imagine le profit que ses services pourraient tirer de son pouvoir de séduction. Après avoir testé la loyauté de Marie envers son pays, dans une scène fort amusante, il l’engage dans ses services. Marie y voit l’occasion de retrouver son honneur, consciente des risques inhérents à ce nouveau rôle, mais consciente aussi du destin funeste qui attend une prostituée, comme elle vient d’en être témoin. Dans Agent X27, séduction et mort sont intimement liées, sur le trottoir comme sur les champs de bataille.


Sternberg développe son film selon une structure qui peut rappeler le serial, tel un feuilleton, changeant régulièrement d’atmosphère, de décors, et en profitant pour multiplier les costumes portés par Dietrich. Nous avons ainsi affaire à un film à rebondissements, instaurant un suspense propre à chaque séquence présentée, renouvelant régulièrement l’intérêt du spectateur. L’objectif évident de Sternberg est de mettre en évidence sa star. Chaque scène est une illustration nouvelle de son talent, dans différents registres. Nous la voyons comique lors de la séquence du bal dans laquelle Marie, dans son nouveau rôle d’espionne, débusque sa première cible. Nous la voyons romantique face au Colonel Kranau, un officier russe auquel elle tente de soustraire des informations mais dont elle tombe amoureuse. Nous la voyons briller dans des scènes tragiques, notamment lors de la conclusion magnifique du film, face au peloton d’exécution. Avec Agent X27, Josef von Sternberg modèle Marlène Dietrich, il crée une icône en la présentant sous toutes ses facettes, magnifiées par une remarquable photographie. Il lui offre aussi un rôle fascinant, celui d’un personnage à la fois séduisant et dangereux. Chacune des séquences nous montre la force de séduction de Marie ainsi que les conséquences de ce talent : la mort, celle d’un seul homme, telle celle de l’officier autrichien vendu à l’ennemi qui se suicide, ou celle de la multitude dans une impressionnante scène de coupe qui nous montre les conséquences sur le front des actions de l’espionne.


Agent X27 se présente ainsi comme un cercle morbide, bouclé par deux scènes qui se font écho : Marie, sur le trottoir alors que l’on évacue le corps de la prostituée décédée, remontant son bas ; puis, une heure et demie de film plus tard, Marie répétant le même geste devant son peloton d’exécution. Une noirceur surprenante derrière le récit a priori divertissant d’un film produit pour être un grand succès populaire. Cette atmosphère noire est renforcée par l’étonnante utilisation du son et de la musique. Alors que le cinéma parlant n’en est encore qu’à ses débuts, Sternberg pense déjà son film en y intégrant l’utilisation du son. Dans Agent X27, de longs moments passent sans dialogue, sans musique, dans le silence complet. L’effet immédiat est bien sûr de renforcer chaque parole, chaque bruitage. La musique est essentiellement diégétique, à l’exception de celle qui accompagne les scènes de combat, un effet de style particulièrement novateur pour la période. Lorsqu’elle est présente, elle sert alors directement l’intrigue, par exemple pour souligner le tumulte d’une fête, ou comme vecteur d’un message codé que transmet Marie. Dans un film de grand studio, qui n’a pas vocation à être expérimental, cette audace formelle surprend et marque. Elle est la signature d’un cinéaste toujours inventif, capable d’innover en toutes circonstances. Divertissement prestigieux et audacieux, Agent X27 installe définitivement Marlène Dietrich dans son statut de star, et son association avec Josef Von Sternberg dans la légende du cinéma. Sur cette lancée réussie, leur prochaine association donnera lieu à un chef-d’œuvre : Shanghaï Express.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 18 juillet 2019