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Critique de film
Le film

African Queen

(The African Queen)

Partenariat

L'histoire

En septembre 1914, Charlie Allnut (Humphrey Bogart) débarque avec son bateau, l’African Queen, dans un village d’Afrique équatoriale. Il y retrouve le révérend Sawyer et sa sœur, Rose (Katharine Hepburn). La guerre éclate et le village est attaqué par les troupes allemandes. Blessé lors de l’assaut, le révérend décède quelques jours plus tard. Charlie revient chercher Rose pour embarquer sur l’African Queen. Rapidement, Rose concocte un plan visant à détruire un navire allemand basé sur le lac Victoria. Peu enclin à suivre cette idée, Charlie tente de s’y opposer. L’aventure peut alors commencer...

Analyse et critique

Quand on parle d’aventure et de cinéma, il est difficile de faire l’impasse sur la carrière de John Huston : non seulement ce dernier a signé quelques unes des plus belles pages du genre (Le Trésor de la Sierra Madre, Moby Dick, L’Homme qui voulut être roi) mais il est devenu, au fil du temps, l’archétype de l’artiste aventurier. Passionné de chasse, de littérature, de boxe, de jeu ou de sculpture, Huston était un peu au cinéma ce que Hemingway était à la littérature. Les plateaux sur lesquels il tournait étaient souvent le théâtre de péripéties en tous genres. Et c’est certainement avec African Queen que ce caractère picaresque a pris le plus d’ampleur. Imaginez : un projet qui voit Huston faire ses premiers pas en Afrique, un scénario en constante réécriture, un tournage au cœur de la jungle sauvage et un duo de comédiens (Katharine Hepburn et Humphrey Bogart) au tempérament bien trempé ! Bref, le projet African Queen fut une aventure extraordinaire dont les nombreux rebondissements ont été racontés avec talent par Katharine Hepburn (African Queen ou Comment je suis allée en Afrique avec Bogart, Bacall et Huston et faillis perdre la raison). Lauren Bacall a également témoigné de ce tournage mouvementé dans ses mémoires et l’on en trouve de savoureux détails dans la biographie de Humphrey Bogart (Sperber/Lax). L’histoire est ensuite devenue légende sous la plume de Peter Viertel : co-scénariste d’African Queen, Viertel écrit Chasseur blanc, cœur noir quelques mois après avoir quitté le plateau. Un roman fortement inspiré par John Huston et sa découverte du continent noir (et qui sera adapté avec brio par Clint Eastwood au cinéma en 1990). Tout a donc été dit, exagéré ou fantasmé sur l’aventure African Queen. Toutefois, il est nécessaire de revenir sur ses grandes lignes afin de tenter une analyse de ce chef-d’œuvre en apparence très classique. Mais nous le savons tous, les apparences sont souvent trompeuses...

A l’origine, The African Queen est un roman anglais de C.S. Forester publié en 1935 : beau succès de librairie, il ne manque pas d’intéresser les studios hollywoodiens. La RKO achète les droits mais peine à l’adapter pour le grand écran. Mis aux oubliettes, le projet est repris par la Warner qui verrait bien Bette Davis incarner le rôle de Rose. Encore une fois, le projet capote et se retrouve rapidement abandonné dans les cartons du studio. A la fin des années 40, John Huston et le producteur allemand Sam Spiegel en acquièrent à leur tour les droits. Les deux hommes adorent l’histoire de Forester et ont deux idées précises : la première est de tourner African Queen en Afrique et la seconde est de convaincre Katherine Hepburn de participer au projet. A cette époque, Hepburn travaille en marge des grands studios. Elle cultive son indépendance et cherche de nouvelles expériences. Après avoir reçu le roman, la comédienne tombe immédiatement sous le charme du personnage de Rose et s’empresse d’accepter la proposition de Huston. Reste à lui trouver un compagnon pour interpréter le personnage de Charlie Allnut. Paradoxalement, c’est Spiegel qui soumet le nom de Bogart à Huston. Le comédien a déjà tourné à trois reprises avec le réalisateur (Le Faucon maltais, Key Largo et Le Trésor de la Sierra Madre) et traverse alors une période relativement calme. Il s’apprête à enregistrer un feuilleton radiophonique avec sa compagne (Lauren Bacall) et ne se soucie guère de ses prochains rôles. John Huston retrouve alors Bogart à Los Angeles. L’échange, tel qu’il a été rapporté, est typique de la relation entretenue par les deux hommes :
Huston : « Tu veux faire quelque chose ? »
Bogart : « Ouais. »
Huston : « Le héros est une épave humaine. Tu es la pire épave humaine de la ville et donc le meilleur interprète possible. »

La confiance que Humphrey Bogart accorde à John Huston est sans faille et il ne lui en fallait pas beaucoup plus pour accepter le rôle. De plus, Bogey admire Hepburn et rêvait depuis longtemps de jouer à ses côtés.

Parallèlement, Huston tente de faire avancer l’écriture du scénario. Forester a écrit deux versions du roman (pour les USA et le Royaume-Uni). Dans chacune de ces versions, les fins diffèrent et Huston doit choisir sur quelle voie s’engager. Par ailleurs, le scénario doit parvenir à capter l’esprit du livre tout en s’adaptant aux exigences de la dramaturgie cinématographique et au style de John Huston. Le cinéaste tente alors un pari en proposant ce travail à James Agee. Futur Prix Pulitzer (1958), Agee est un jeune écrivain engagé auprès des victimes de la crise de 1929. En 1942, il est critique de cinéma et encense l’œuvre de Huston. Lorsque le réalisateur lui propose de s’atteler au roman de Forester, c’est sa première expérience de scénariste (il signera ensuite deux scripts avant de disparaître prématurément à l’âge de 45 ans : La Nuit du chasseur et Face to Face). Huston attend beaucoup de lui, mais malheureusement sa version avec un final tragique (et donc fidèle aux thématiques du cinéaste) ne le satisfait pas. Il embauche alors Peter Viertel avec lequel il poursuivra le travail d’Agee.

Les deux comédiens réunis, le scénario lancé et le financement difficilement bouclé, il ne reste plus qu’à embarquer pour l’Afrique. Tandis que les comédiens et le reste de l’équipe patientent à Londres, Huston part repérer les lieux. Il se rend sur le Lac Victoria (Ouganda) où est prévu le tournage. Ce site ne lui convient pas du tout : Huston le trouve trop plat et non adapté à un récit d’aventure. En quête d’une région plus sauvage, il s’enfonce dans l’épaisse jungle du Congo belge (aujourd’hui République Démocratique du Congo) et découvre la rivière Ruiki. Sous le charme de ce paysage virginal, il décide d’y installer son camp de base. Une équipe d’environ trente personnes le rejoint, accompagnée d’un matériel plutôt encombrant (le Technicolor notamment nécessite l’utilisation d’une énorme caméra). Les premiers tours de manivelle sont donnés et rapidement les ennuis s’accumulent : accident de bateau, invasion de fourmis, difficultés à trouver des figurants... Le tournage africain se poursuit ensuite plus en aval de la rivière (les scènes dans les rapides y sont tournées) pour se terminer sur le Lac Victoria. Les comédiens et le reste de l’équipe pensent alors se remettre de leurs déboires lorsqu’une épidémie de dysenterie survient sur le bateau où ils résident. Tous en souffrent excepté Huston et Bogart (certainement protégés par le faible d’intérêt qu’ils portent à un breuvage aussi peu corsé que l’eau !). Dans ces conditions, on imagine que le tournage est un calvaire pour toute l’équipe. Ce n’est pourtant pas le cas. D’une part parce que Huston adore l’Afrique et d’autre part parce que Bogart et Hepburn développent une relation d’amitié sincère. Une relation qui, comme nous allons le voir, finira par influencer John Huston et donner au film son style si particulier.

Le scénario sur lequel se base John Huston est assez fidèle au récit de Forester : ancré dans le contexte de la guerre et riche en rebondissements, il baigne dans une ambiance dramatique sérieuse. Mais après avoir observé la bonne humeur, les blagues et les rires partagés par Bogart et Hepburn, le cinéaste décide de transformer son film en une comédie d’aventure. Plus tard, il déclarera : « Katie et lui [Bogart] étaient tout simplement drôles ensemble et la réunion de leurs deux personnages apportait de l’humour à des situations dramatiques qui, au départ, n’en avaient pas. C’est la surprenante combinaison de Hepburn et de Bogart qui a permis à la comédie d’apparaître. » Pour ce faire, John Huston adapte sa mise en scène et transforme le scénario écrit par James Agee puis Peter Viertel.

Au niveau de la réalisation, il insuffle un ton léger au film : il laisse ses comédiens improviser, se contente souvent d’une prise de vues et préserve ainsi toute la spontanéité de leur relation. Huston ne cherche pas à s’imposer mais veut être le témoin de la « surprenante combinaison » évoquée précédemment. Il concentre donc son attention sur les dialogues, cadre ses comédiens dans des plans serrés et ne laisse au final que peu de place aux paysages africains. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, African Queen n’est pas une déclaration d’amour à l’Afrique. Avec son directeur photo, le génial Jack Cardiff, Huston signe bien quelques plans d’une toute beauté (la rivière et ses méandres notamment) mais ce n’est manifestement pas sa motivation principale. En s’affranchissant d’une mise en scène trop lourde, le cinéaste adopte une approche à la fois réaliste et moderne du cinéma. Un réalisme qui ne vise donc pas à montrer l’Afrique mais plutôt à témoigner de la relation Bogart / Hepburn. Une relation joyeuse et construite dans un huis clos. Tout un paradoxe quand on songe à la nature sauvage qui entoure nos deux protagonistes ! Et qui aurait pu croire que Bogart, celui qui n’avait jusque là interprété que des durs à cuire, retomberait en enfance devant la caméra de John Huston ? Le voir imiter les animaux du fleuve tandis que Katharine Hepburn est prise d’un merveilleux fou rire reste tout simplement un très grand morceau de cinéma.

Après avoir congédié Peter Viertel, John Huston retravaille le scénario et en modifie la structure dramaturgique afin de développer la relation entre Charlie et Rose au détriment des obstacles externes. Il base cette relation sur un schéma des plus classiques : dans un premier temps, Charlie et Rose se détestent, tout les sépare. Puis des sentiments d’amitié apparaissent avant de se transformer en amour. Le roman de Forester devait projeter nos deux protagonistes dans un film d’aventures exotiques, et au final on est plutôt dans un canevas de comédie américaine des années 40. On remarque d’ailleurs une scène où le couple sépare les couchages à l’aide d’un drap (Rose dort au sec tandis que Charlie est sous la pluie). Difficile alors de ne pas penser au New-York Miami de Frank Capra...

Certains critiques qualifieront donc African Queen comme le moins "hustonien" des films du grand John ! Critique fondée si l’on considère que le récit ne se termine pas de manière sombre et ne développe pas la fameuse thématique de l’échec chère au cinéaste. Néanmoins, Charlie et Rose vont voir leur destinée s’accomplir dans l’adversité. Et de ce point de vue, on est bien dans un schéma "hustonien". D’ailleurs, African Queen ressemble en de nombreux points à Dieu seul le sait, l’une des pièces maîtresses de la filmographie de John Huston. Dans les deux cas, le réalisateur raconte une histoire d’amour, en apparence impossible, entre un homme et une femme. Un homme rustre et une femme tournée vers la religion, qui vont d’abord se quereller avant de se soutenir mutuellement et de s’aimer. Les deux films ont comme autre point commun de se dérouler dans une contrée exotique et avec comme toile de fond la guerre.

Avec African Queen, John Huston n’a pas cherché à développer sa thématique de l’échec. Certainement parce qu’il voulait faire part de la joie de vivre de ses comédiens mais peut-être, aussi, parce qu’il était heureux en Afrique : il découvrait ce continent extraordinaire où il pouvait exercer ses passions (le cinéma, la chasse) bien à l’abri des studios hollywoodiens. A l’instar d’un Howard Hawks sur le tournage de Hatari !, Huston vit ici son film comme un immense terrain de jeu. Il aura d’ailleurs bien du mal à boucler les derniers plans et fera tout son possible pour retarder le retour de l’équipe en Angleterre (où doivent être tournées les dernières scènes).

Un retour qu’attendait Bogart avec une impatience grandissante. Bien que très à l’aise avec Hepburn et Huston, le comédien souffrait des conditions de tournage et de l’absence de son fils. Sa performance est pourtant inoubliable : à contre-emploi, il se livre comme rarement et montre de nouvelles facettes de son talent, n’hésitant pas, par exemple, à exhiber ses faiblesses. Ses rôles teigneux et parfois effrayants laissent ici place à beaucoup de sensibilité. Bogart a vieilli et son corps est meurtri par les années. Au lieu de le cacher, il a l’intelligence d’en jouer. Et si Bogey n’a jamais paru aussi amoindri physiquement, il dégage pourtant énormément de charme et d’empathie. Sa performance, toute en sincérité, lui vaudra un Oscar amplement mérité (le seul de sa longue carrière !). A ses côtés, Katharine Hepburn est tout aussi épatante. Parfaite dans le registre de la comédie (on ne pouvait en attendre moins de sa part), elle sait aussi faire évoluer le caractère de son personnage et en dévoiler les forces et les fêlures. Leur association fonctionne à chaque instant, on sent une réelle connivence, une sorte de joie de vivre naissante qui rayonne à travers la caméra de Huston et l’écran de cinéma.

Si African Queen n’est pas le film d’aventures que beaucoup auraient imaginé, il n’en est pas pour autant dénué d’intérêt. D’une part parce que son tournage fut épique et sujet à de nombreuses anecdotes savoureuses, mais aussi parce que la mise en scène de John Huston est restée moderne. Il ne vous reste donc plus qu’à embarquer avec Humphrey Bogart et Katherine Hepburn à bord de l’African Queen, un voyage qui dure depuis plus d’un demi-siècle mais qui se révèle toujours aussi vivifiant !

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Par François-Olivier Lefèvre - le 23 mars 2011