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Critique de film

L'histoire

Après avoir assassiné sa femme dans un accès de jalousie, Los décide de fuir la Terre à bord d’un appareil spatial construit par ses soins. Accompagné de Gussev et de Kravtsov, son voyage le conduit sur la mystérieuse planète Mars où ils sont reçus par une reine au pouvoir affaibli, la belle Aelita. Politiquement rendu instable par des querelles intestines, le gouvernement de Mars doit faire face au mécontentement grandissant des Martiens. Pour freiner toute velléité de rébellion, le Premier ministre fait alors emprisonner Los et ses compagnons. La révolution de Mars est en route.

Analyse et critique

Le film russe Aelita est oublié aujourd’hui mais sa redécouverte du fait de son édition en DVD est une expérience étonnante. C’est un des plus gros budgets de l’époque en Europe et l’un des premiers films de science-fiction. Le contexte historique dans lequel ce film a été réalisé est très original et cela donne beaucoup d’intérêt au film lui-même puisque ce dernier se passe dans l’actualité de l’époque.

Yakov Protazanov (1881-1945) n’est pas un réalisateur de la génération de la Révolution soviétique comme Sergei M. Eisenstein (1898-1948) qui réalisa son premier film, La Grève, en 1924, la même année que la sortie d’Aelita. Le début de la carrière de Yakov Protazanov ressemble à celle des pionniers du cinéma un peu partout dans le monde. Il est né à Moscou, fils de commerçants, et il fait des études de commerce. Il occupe différents emplois sans le moindre rapport avec le cinéma et devient assistant-réalisateur vers 1906 auprès de la société de production Gloria. Il devient réalisateur en 1910 et tourne quarante films entre 1911 et 1915 pour l’ancienne Gloria qui est devenue la société Thieman et Reinhardt. Il réalise à nouveau quarante films entre 1915 et 1920 pour le producteur Iossif Ermoliev. Il a notamment réalisé La Dame de pique, d’après Pouchkine en 1916, et Le Père Serge, d’après Léon Tolstoï, en 1917. Il est le réalisateur russe le plus célèbre de cette époque. En 1920, avec le producteur Iossif Ermoliev, il choisit de fuir la guerre civile qui est à son paroxysme en Russie, et rejoint la France. Il vit entre Berlin et Paris, réalise quelques films et fréquente, ainsi que de nombreux immigrés russes célèbres, les artistes français de l’époque. C’est dans ce milieu cultivé et cosmopolite qu’il rencontre la peintre d’avant-garde Alexandra Exter (1882-1949) qui réalisera plus tard les décors futuristes d’Aelita.

Il est assez difficile de trouver des détails biographiques sur Yakov Protazanov. Cela existe peut-être en russe, ce réalisateur étant considéré comme appartenant au patrimoine, même si son œuvre n’est évidemment pas jugée à l’aune de celle d’Eisenstein. La vie d’Alexandra Exter est plus connue. Cette peintre russe a été l’élève de Fernand Léger, s’est intéressée au travail de Pablo Picasso dès ses débuts, et fréquentait à Paris des gens comme Apollinaire, Gide ou Bergson. Sa peinture cubiste est déjà bien connue internationalement dans les années 1910, Exter participe à de nombreuses expositions en France et en Russie. Elle s’intéresse au théâtre, est une des premières à utiliser la lumière comme matériau de mise en scène. Quand on lui confie les décors d’Aelita en 1924, Alexandra Exter est une artiste internationale de premier plan. Contrairement à Yakov Protazanov, Alexandra Exter est restée en Russie durant les années qui ont suivi la Révolution de 1917 et c’est seulement en 1925, après avoir reçu la médaille d’or à Paris à l’Exposition des Arts Déco pour les décors d’Aelita, qu’elle choisira de rester en France.

Rapprocher ces deux carrières permet d’avoir une idée plus nuancée de l’immigration russe à Paris, après la Révolution, que la mémoire a un peu caricaturée en ne retenant que les personnages de Russes blancs qui, selon les économies qu’ils avaient emportées avec eux, vivaient comme des princes ou devenaient chauffeurs de taxi. Les années qui ont suivi la Révolution de 1917, après l’installation d’un régime politique très dur qui se qualifiait lui-même de communisme de guerre, ont fait de la Russie soviétique, devenue U.R.S.S. en décembre 1922, un pays rendu exsangue par la guerre et la famine. L’arrivée de réfugiés politiques à l’Ouest a très vite été suivie de l’arrivée de réfugiés économiques de toutes les classes sociales. Les artistes, eux, profitaient quand ils le pouvaient de la reconnaissance et d’éventuelles amitiés internationales pour quitter le pays quand ils le souhaitaient, sans pour autant être vraiment considérés comme des traîtres à leur patrie.

Le cas d’Alexis Tolstoï (1883-1945) était plus délicat. Neveu éloigné de Léon Tolstoï, cet aristocrate a choisi de fuir vers l’Allemagne dès 1917. C’est seulement à l’invitation du gouvernement soviétique, dans le cadre de la politique de la NEP inaugurée par Lénine en 1921, qu’Alexis Tolstoï choisira d’accompagner Yakov Protazanov et de rentrer à Moscou en 1924. Le film Aelita est l’adaptation cinématographique de son roman éponyme publié en 1923. Devenu stalinien, il ne sera jamais inquiété, deviendra propagandiste du régime et acquerra même le surnom de « Comte rouge ». Chez les acteurs du film, nous trouvons plusieurs destins qui illustrent assez bien les différents chemins que pouvait prendre une carrière dans la Russie soviétique.

Yuliya Solntseva (1901-1989), qui joue le rôle titre d’Aelita, est une excellente actrice qui se révèle ici dans son premier rôle important. Après le film, elle se mariera avec le très important réalisateur ukrainien Alexandre Dovjenko (1894-1956) et jouera dans plusieurs de ses œuvres, notamment le fameux La Terre (1930). Lorsque Dojvenko meurt prématurément alors qu’il commence seulement à réaliser son dernier film, Poema o More (Poem of the Sea - 1959), son épouse décide d'en terminer le tournage, tout en refusant d’être accréditée pour cela. En revanche, elle commence ensuite elle-même une nouvelle carrière comme réalisatrice. La plupart de ses films ont un rapport avec son mari, soit parce qu’il en avait écrit le scénario, comme pour le plus connu, Récit des années de feu (1961 - Prix de la mise en scène au Festival de Cannes la même année), soit parce qu’ils sont des hommages au travail d’Alexandre Dovjenko, comme Zolotye vorota (1969). Elle sera décorée en 1972 de la Médaille Dovjenko pour ses films patriotiques et sera membre du jury cannois en 1975.

Nikolaï Tsereteli, principal interprète masculin du film dans le rôle de Los, jouera dans un autre film la même année et disparaît ensuite du monde du cinéma. Il n’en est pas de même de ses deux comparses dans le film, Nikolaï Batalov (1899-1937) dans le rôle du courageux soldat Gussev, et Igor Ilyinsky (1901-1987) dans celui du citoyen Kratsov qui espionne ses compatriotes et tente de rentrer dans la police. Nikolaï Batalov deviendra le plus célèbre des acteurs russes avec le rôle de Pavel dans La Mère (1926) de Vsevolod Poudovkine (1895-1953). Poudovkine est proche d’Eisenstein et recevra en 1935 l’Ordre de Lénine pour services exceptionnels rendus grâce au cinématographe. Nikolaï Batalov, lui, recevra le titre de Meilleur acteur russe en 1933. Malade de la tuberculose, il meurt en 1937.

Igor Ilyinsky a aussi été un acteur russe connu, surtout dans des rôles comiques, jusque dans les années soixante-dix. Sa carrière aurait cependant pu prendre fin plus brutalement. Dans les années vingt et trente, il sera en effet l’acteur principal des comédies théâtrales de Vsevolod Meyerhold (1874-194.. ?). Ce metteur en scène d’avant-garde est à la pointe de l’innovation théâtrale dans le Moscou tsariste d’avant la Première Guerre mondiale. Lors de la Révolution de 1917, il adhère au Parti Bolchevique et devient l’un des membres les plus enthousiastes de la division théâtrale du Commissariat à l’Education et la Propagande. En 1922, il fonde à Moscou son propre théâtre, le Théâtre Meyerhold, et reste un grand metteur en scène d’avant-garde, célèbre et reconnu. Sergueï Eisenstein s’est inspiré des mises en scène de Meyerhold. C’est dans ce contexte qu’Igor Ilyinsky deviendra l’un de ses principaux acteurs. Mais Joseph Staline, qui tient le pouvoir dans les années trente, est opposé à l’avant-garde, jugée décadente et antinationale. Le Théâtre Meyerhold sera fermé en 1938. Vsevolod Meyerhold est arrêté à son domicile en juin 1939 et sa femme y est retrouvée morte un mois plus tard. Meyerhold est longuement et brutalement torturé dans le but de lui faire signer des aveux d’appartenance aux services secrets britanniques. Il est condamné à être fusillé en février 1940 et on ne connaît pas précisément la date de son exécution.


C’est donc dans un contexte d’ouverture très particulier, celui de la Nouvelle Economie Politique, la NEP, que le film Aelita a vu le jour. Voici un résumé historique de cette période, indispensable pour bien comprendre le film :

Le 12 mars 1921, Lénine surprend les communistes de son parti en annonçant une Nouvelle Politique Économique (en russe : NEP). Après son coup de force d'Octobre 1917, Lénine a dû lutter tout à la fois contre les partisans du tsar déchu, les nationalistes, les démocrates et les socialistes. Il a pour cela instauré dès 1918 un communisme de guerre. Supprimant la monnaie et le commerce intérieur, il a imposé des réquisitions en nature aux paysans. Il s'en est suivi une famine de plusieurs millions de morts et une chute sans précédent de l'activité économique. La révolte gronde chez les soldats fidèles aux bolcheviques. Le 28 février 1921, les marins de la citadelle de Cronstadt se révoltent au nom de la démocratie et du socialisme. Ils sont massacrés par l'Armée rouge de Trotski. Dans son rapport de mars 1921 au Xe Congrès du PC, Lénine avoue : « Les faits sont là. La Russie est menacée de famine. Tout le système du communisme de guerre est entré en collision avec les intérêts de la paysannerie (...) Nous nous sommes trop avancés dans la nationalisation du commerce et de l'industrie, dans le blocage des échanges locaux. Est-il possible de rétablir dans une certaine mesure la liberté du commerce ? Oui, c'est possible. C'est une question de mesure. Nous pouvons revenir quelque peu sur nos pas sans détruire pour cela la dictature du prolétariat. » En dépit de l'opposition de Trotski, son principal adjoint, le dictateur sacrifie le dogme marxiste en donnant un peu de liberté aux paysans, aux commerçants et aux petits entrepreneurs. Mais il s'en tient à une libéralisation des rouages économiques et maintient intacts les rouages de la dictature. Il n'était que temps...

Le 16 mars 1921, le Xe Congrès du Parti communiste russe adopte le rapport de Lénine. L'État reste propriétaire de la terre et des moyens de production, il garde le contrôle des banques, des transports et du commerce extérieur ; il regroupe les grandes industries nationalisées au sein de trusts d'État systématiquement favorisés par les investissements publics. A côté de ce secteur étatique, la NEP autorise l'ouverture d'un secteur privé en rétablissant la liberté du commerce intérieur. Les paysans sont les premiers bénéficiaires de la réforme. La fin des réquisitions et le remplacement des impôts forcés par un impôt unique en nature, fixé chaque année, les encouragent à écouler leurs surplus. En outre, un code agraire édicté l'année suivante, en 1922, permet aux communes rurales de redistribuer les terres et d'en déterminer le mode d'exploitation (location, fermage, métayage) en vue d'un rendement optimal. Toujours dans le dessein d'améliorer les conditions de vie de la population, l'industrie lourde cède le pas à l'industrie légère. Le 7 juillet 1921, les entreprises de moins de vingt ouvriers sont dénationalisées.

Les révolutionnaires font même appel aux capitalistes honnis en instaurant le 13 mars 1922 des sociétés mixtes au capital fourni pour moitié par l'État et pour moitié par des groupes occidentaux (beaucoup d'Américains y répondent favorablement). Un peu plus tard, le secteur public lui-même renonce à l'égalité des salaires dans les grandes usines et restaure une hiérarchie fondée sur la compétence.

En restaurant partiellement l'économie de marché, la NEP va sauver le pouvoir léniniste. Sa réussite sera spectaculaire. Paysans, commerçants et petits entrepreneurs reprennent goût au travail et aux échanges. Le chômage est résorbé. Qui plus est, les communistes russes gagnent la confiance des capitalistes américains. Capitaux et techniciens occidentaux s'investissent dans la « patrie du communisme réel » pour reconstruire les infrastructures. Dès 1926, la production industrielle dépasse de 8% le niveau d'avant-guerre. La production agricole rattrape à son tour ce niveau en 1928 !

Beaucoup de bolcheviques, dont Trotski, en viennent cependant à craindre que la NEP, par son succès même, ne favorise dans les villes et les campagnes l'avènement d'une nouvelle bourgeoisie qui, avide de liberté, pourrait un jour renverser le régime communisme. Il est vrai que les « koulaks » (surnom donné aux paysans aisés) représentent bientôt le quart de la population agricole. En ville, les « nepmen », surnom donné aux entrepreneurs qui ont su tirer parti de la NEP, sapent par leur existence même les fondements de la «dictature du prolétariat ».

Staline, devenu le maître tout-puissant de l'URSS, se rallie aux partisans du retour aux grands principes. Il lance le 1er octobre 1928 un premier plan quinquennal (1928-1933) en vue d'abattre définitivement le capitalisme. Le plan prévoit la mainmise de l'État sur toutes les activités économiques, y compris l'agriculture. C'est ainsi que doivent être collectivisées les terres sous la forme de coopératives géantes : les kolkhozes, et de grandes fermes modèles : les sovkhozes. Le 6 janvier 1930, un décret officialise la fin de la NEP (Nouvelle Politique Économique). (1)

Le propos du film Aelita est assez différent du résumé qui en est généralement fait, comme au début de cette chronique, car les résumés insistent généralement sur la partie "science-fiction" du film. Il est vrai que cette partie est la plus spectaculaire avec la présentation du peuple des Martiens et les décors d’Alexandra Exter, qui ont cependant beaucoup vieilli. En réalité, la partie "martienne" du film ne se déroule que sur un tiers du film, qui est aussi le support d’une intrigue sentimentale ainsi qu'un documentaire sur la vie à Moscou durant cette période très particulière où se mêlèrent l’enthousiasme révolutionnaire des jeunes années de la Russie soviétique, le retour à certaines libertés économiques et la dureté de la vie de tous les jours dans un pays encore meurtri par de longues années de guerre et de famine.

Le film commence par un carton où s’inscrivent trois mots mystérieux : « ANTA ODELI UTA ». Il s’agit d’un message radio réceptionné au même moment dans toutes les stations radio du monde. Nous sommes en 1921 à Moscou, où le message est présenté à l’ingénieur Los qui dirige cette station. L’interrogation est grande, les hypothèses les plus farfelues circulent, on pense que le message viendrait d’un autre monde… Finalement, nous n’en entendrons plus parler jusqu’à la fin du film quand l’explication du mystérieux message nous sera donnée.

Le personnage de l’ingénieur Los nous a été présenté et nous apprenons que ce dernier a deux passions dans la vie. La première est sa jeune et toute nouvelle épouse, Natacha. Natacha travaille au centre d’évacuation pour les réfugiés de Petrograd et de Koursk qui accueille les nombreux militaires et civils rescapés des lieux ou la guerre civile fait encore rage. A plusieurs moments dans le film, nous reviendrons dans ce centre d’accueil, ce qui permet au film de nous présenter la vie quotidienne dans ce centre et l’évolution de la guerre civile vers le retour de la paix nationale. Au milieu du film, en 1924, le centre n’accueille plus de réfugiés et va fermer ses portes.

La seconde passion de l’ingénieur Los est la construction d’une fusée qui doit lui permettre d’atteindre la planète Mars. Il travaille sur ce projet avec un ami, l’ingénieur Spirodonov. Contrairement à Los qui est présenté comme un soviétique convaincu, Spirodonov est justement un bourgeois qui est revenu vivre à Moscou dans le cadre d’ouverture de la NEP. Los et Spirodonov ont monté une entreprise pour construire leur fusée, avec un atelier situé dans la banlieue de Moscou. Leur société semble être à capitaux privés et ne pas agir selon les directives de l’Etat. Spirodonov est présenté comme un personnage sympathique, mais contaminé par le capitalisme. Il cache des bijoux, est surveillé par la police politique, et il finira par retourner en exil, laissant la suite du chantier à Los en lui confiant ses plans qu’il a cachés dans son ancien appartement.

Le méchant capitaliste, dans Aelita, c’est le sinistre Viktor Ehrlich (Pavel Pol) qui, accompagné de son épouse, débarque comme réfugié de Petrograd et présente sa femme comme sa sœur. Il rencontre Natacha lorsqu’il débarque du train dans le centre d’accueil des réfugiés et complote pour se faire loger dans l’immeuble où habitent Natacha et Los. Afin de séduire Natacha, il lui présente des amis bourgeois qui, en cachette, organisent des soirées mondaines pour tenter de retrouver l’atmosphère du Moscou d’avant la Révolution. Ehrlich est la caricature du méchant bourgeois qui vole, fait du marché noir et séduit les jeunes femmes innocentes dévouées à leur mari et à la Révolution. L’aspect documentaire d’époque du film permet cependant d’assister à une séquence très curieuse et amusante. On y voit Ehrlich convaincre Natacha de l’accompagner dans une soirée mondaine clandestine. Ces derniers arrivent habillés de lourds manteaux et chaussés de grosses bottes prolétariennes, qu’ils enlèvent pour dévoiler leurs habits de soirée et des escarpins vernis. Toutes ces petites scènes réalistes de la vie quotidienne donnent à Aelita un charme espiègle très lointain des films de propagande soviétique que nous connaissons.

Mais revenons à nos martiens. Si la partie "science-fiction" du film ne débute qu’au bout des deux tiers de l’histoire, nous faisons connaissance avec eux dès le début du film. Ce n’est pas par hasard que Los souhaite se rendre sur Mars. Il a régulièrement des visions de cette planète, qui sont centrées sur un personnage en particulier, la reine de Mars, Aelita. Très rapidement, nous aurons l’explication de ces visions dans une première séquence sur Mars, au début du film. Un scientifique, le savant Gor, a inventé une machine qui permet d’observer la vie sur les autres planètes, notamment sur la Terre. L’usage de cette machine est exclusivement réservé au savant Gor, qui réfère de ses observations au conseil des Anciens.

La reine Aelita, dont le pouvoir n’est que symbolique, va comploter afin de pouvoir elle aussi observer la Terre. Elle sera surprise mais aura eu suffisamment de temps pour que le hasard l’ait menée à découvrir l’ingénieur Los et à tomber amoureuse de lui. Los a prescience de cet amour, et cela lui apporte de régulières visions de la planète Mars. C’est du moins ainsi qu’il explique ses visions.

La vie sur Mars n’a rien d’une sinécure. Un conseil des Anciens dirige la planète dont la population est divisée entre une aristocratie instruite et décisionnaire, et un prolétariat réduit en esclavage. Une fois de plus, le film pourrait facilement céder à la caricature s’il n’avait pas cet étrange pouvoir visionnaire.

Durant une longue séquence, nous voyons les Anciens, par le truchement d’une classe intermédiaire de gardiens et de militaires, régler un problème de surproduction. La population martienne étant momentanément en surnombre par rapport aux besoins de la production, on décide de cryogéniser un tiers des prolétariens, afin d’éviter d’avoir à les nourrir. Les gardiens dirigent les esclaves vers d’étranges containers où ils sont entassés les uns sur les autres, afin d’être stockés jusqu’à ce que les besoins de production reviennent. Etrange pouvoir des images : ce qui pourrait être parfaitement ridicule devient terrible. Certes, on sait bien que les charniers ne datent pas d’hier, mais voir les corps s’entasser dans un environnement moderne et sobre en 1924 donne au film un curieux pouvoir de préfiguration.

Les évènements se précipitent lorsque, obnubilé par son travail et ses visions martiennes, Los néglige peu à peu sa femme qui tombe entre les griffes du sinistre Ehrlich. La jalousie lui fait perdre la raison et il finit par abattre Natacha d’un coup de pistolet.

Par un heureux concours de circonstances, la fusée était terminée et il s’envole pour Mars, accompagné de Kratsov, un détective qui le poursuivait, et de Gussev, un soldat démobilisé qui avait décidé de tenter cette aventure avec Los. Après leur arrivée sur Mars, les trois compères vont libérer les esclaves et organiser une révolution sur Mars, avec la complicité de la reine Aelita.

Mais les choses se gâtent quand cette dernière montre qu’elle compte se servir de cette révolution qui a fait disparaître le conseil des Anciens pour s’assurer d’un pouvoir personnel. Los tente de l’arrêter et il faut bien avouer que le film commencerait à tourner au ridicule si…

une illumination ne saisissait Los, que nous retrouvons dans les rues de Moscou, après qu’il ait tiré sur sa femme. Il se rend soudain compte qu’il était en train de perdre la raison. On a ici un détail très drôle : c’est en découvrant sur les murs une affiche publicitaire qui dévoile le message incompréhensible qui avait été transmis à la radio au début du film (il s’agissait de lancer une nouvelle marque de pneus), que la lumière se fait dans le cerveau de Los et qu’il découvre que ses « visions » de Mars n’étaient que des élucubrations. Il retourne alors chez lui, découvre que sa femme n’est que légèrement blessée. Natacha lui pardonne et le film se termine sur l’image du couple en train de brûler les plans de la fusée. Los est devenu réaliste et comprend que les rêves chimériques n’apportent que des ennuis, comme une métaphore de la situation du pays qu’il faut redresser.

Ainsi le message mystérieux du début du film n’était donc qu’une publicité, et la vie sur Mars n’a existé que dans l’imagination de Los : c’est un bien curieux film de science-fiction qu’Aelita, où tout se termine dans le réalisme et le pragmatisme. Ceci est d’ailleurs propre au film car dans le roman éponyme d’Alexis Tolstoï, les Martiens existent bien et le voyage n’est pas un rêve. Film de propagande sans l’être vraiment, mélodrame sans que l’intrigue amoureuse ne représente l’essentiel du sujet, et donc film de science-fiction qui ne croit pas aux extra-terrestres, Aelita est un bien curieux objet filmique non identifié. Son histoire rocambolesque en fait cependant un excellent film d’aventure, sa distribution est bonne, la réalisation est très professionnelle à défaut d’être brillante et le sujet est audacieux. Aelita resterait un bon film si son originalité n’était pas aussi d’être un excellent documentaire sur la vie à Moscou durant cette curieuse époque de la NEP. Grâce à cela, il reste un film incontournable de l’histoire du cinéma russe. A sa sortie, le film sera boudé par la critique et les apparatchiks du régime, mais il sera un très grand succès populaire. C’est alors le plus gros budget jamais atteint pour la production d’un film en Russie.

Le but du film était moins de plaire au public russe que de fabriquer un succès sur les écrans du monde entier. Le cinéma était alors aussi une arme de propagande : certains films américains étaient visibles sur les écrans de Moscou, et malgré une certaine censure dans certains pays, les films soviétiques étaient destinés à séduire le public européen. S’il est difficile d’avoir une idée aujourd’hui du pouvoir de propagande de ces films, il faut reconnaître que le cinéma a été l’art grâce auquel une certaine avant-garde russe a pu s’exprimer avec brio dans les années vingt et trente, et atteindre un public mondial. Voici par exemple ce que dit Manoel de Oliveira de la découverte du cinéma russe dans sa jeunesse à cette époque : « Et de la théorie, on passa à la pratique, en France avec les films de l’avant-garde impressionniste, à laquelle a succédé un certain surréalisme, tout de suite suivi par la puissance de l’expressionisme allemand. Parallèlement, venait s’ajouter le cinéma soviétique, qui surgissait dans le cadre d’un art indépendant et spécifique, auquel a beaucoup contribué l’idéologie révolutionnaire dans une perspective sociale. Le principal fondement esthétique de ce renouvellement fut le montage, déjà pratiqué par Dziga Vertov avant la Révolution. Dziga Vertov, homme d’avant-garde, créateur du Kino-Glaz, était partisan d’une expression abstraite au cinéma et hostile au film dramatique ou de fiction. Le grand théoricien du montage, cependant, fut sans aucun doute Eisenstein, avec Poudovkine et Alexandrov. A cette époque, je ne connaissais pas leurs films, parce que la censure ne les laissait pas entrer au Portugal, mais je connaissais les idées qui circulaient alors par la lecture de certaines revues qui parlaient d’avant-garde française et faisaient référence aux films soviétiques…..Plus tard, peut-être par négligence de la censure, sortirent La Ligne générale d’Eisenstein, La Mère et Tempête sur l’Asie de Poudovkine. » (2)



Pour apprécier toutes les qualités de ce film, il faut donc aussi le revoir dans l’esprit de l’époque à laquelle il a été créé. Pour quelques courtes années, la Russie soviétique s’est ouverte à nouveau et de nombreux émigrants reviennent tenter une nouvelle chance dans leur pays. Des initiatives industrielles semi privées, comme la réalisation de ce film qui a été financé pour moitié par des syndicats ouvriers allemands, sont possibles. Le message politique de propagande est évident, mais le contexte particulier de ce film le rend généreux et sympathique. Aelita, par son côté ouvertement documentaire, ne cache pas non plus la réalité de l’état du pays durant cette période, ni les tracasseries administratives ou la surveillance des uns par les autres. Même s’il est un peu brouillon, ce film est plein d’espérance. L’expérience sera courte. Dès la fin des années vingt, Staline affirmera son pouvoir et au communisme de guerre, à la NEP, succédera le stalinisme.



Notes :
(1) Présentation de cette période historique sur le site Hérodote.Net : 12 mars 1921 : Lénine lance la Nouvelle Politique Economique (NEP).
(2) Manoel de Oliveira, Acte de filmer et conscience filmique dans mon cas particulier, Trafic No 71 - automne 2009

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